Partage international no 299 – juillet 2013
Interview de Jason Taylor par Niels Bos
Jason Taylor est le cinéaste et photographe du projet Source, une initiative multimédia autofinancée qui cherche à faire connaître les méthodes de travail des paysans à l’avant-garde en Inde. Il s’intéresse principalement aux questions liées à l’agriculture et il est basé en Asie. Dans son travail, il se concentre sur la vie quotidienne des paysans indiens, il capte leur environnement, ainsi que leurs idées et leur vision de l’agriculture au moyen de photographies très vivantes et de séquences vidéo. Niels Bos l’a interrogé pour Partage international.
Après dix ans de travail comme photographe et cinéaste dans le secteur de l’aide au développement, Jason Taylor s’est rendu compte que beaucoup des projets dans lesquels il avait été impliqué ne relevaient guère plus de ce qu’il appelle lui-même « la gestion de la pauvreté ». Dans son esprit, les paroles des gens qu’il interviewait dans ses documentaires étaient beaucoup plus pertinentes que celles des organismes de développement qui semblaient avoir peu de notions de la réalité sur le terrain. Il a donc décidé de lancer une initiative autofinancée appelée Projet Source, dans le cadre de laquelle il a entamé un voyage à la rencontre de certains des agriculteurs à l’avant-garde en Inde ; ceci lui a permis de réaliser des photographies et de produire des documentaires concernant l’agriculture et l’alimentation.
Partage international : Il y a quelques années, vous avez lancé le projet Source. Qu’est-ce qui vous a motivé à le faire ?
Jason Taylor : Dans le passé, j’ai réalisé un projet avec le Pnud (Programme des Nations unies pour le développement) au Sri Lanka. Suite à ce travail, ils m’ont demandé de réaliser un documentaire sur l’agriculture et l’avenir de l’alimentation. Dans le film, je voulais poser la question : l’alimentation fait-elle partie des droits de l’homme ? Mais lorsque je leur en ai parlé, ils m’ont dit qu’ils devaient y réfléchir et qu’on se reverrait plus tard. J’avais été choqué par le fait que, pour eux, la question de l’alimentation comme relevant des droits de l’homme ne coulait pas de source et qu’ils devaient en référer à leur hiérarchie. D’énormes quantités d’argent ont été dépensées par des gens travaillant dans des bureaux climatisés sur la promotion de ces films, mais, au bout du compte, ils ont fini par ne rien faire de concret pour les gens qui vivent dans les zones rurales telles que l’Orissa, en Inde. J’ai aussi eu de nombreuses discussions avec des chercheurs et des économistes travaillant dans le domaine du développement, mais je pense qu’ils ne comprennent pas la réalité du terrain. J’ai fondamentalement besoin d’action et, il y a trois ans, je me suis retiré du secteur de l’aide au développement pour me lancer dans la réalisation de documentaires qui expliquent le point de vue des personnes les plus touchées par ces politiques de développement.
PI. Pourriez-vous décrire les objectifs du projet Source ?
JT. Je m’intéresse essentiellement aux mouvements actifs dans les questions d’environnement et dans les questions d’ordre social. La problématique de l’alimentation recouvre ces deux dimensions. Il s’agit du contrôle exercé par les grandes entreprises sur notre système alimentaire, le gaspillage de nourriture, l’érosion des sols ainsi que le contrôle des ressources naturelles. C’est aussi sur le droit des agriculteurs à vivre et à fournir des aliments sains et nutritifs. C’est vraiment un immense thème et l’alimentation est au centre de celui-ci.
Jason Taylor croit que les véritables agriculteurs, dans le monde entier, sont la source de toute connaissance : la connaissance des semences, des sols, des saisons, de notre interdépendance et du respect pour les autres espèces, du grand cycle qui fait que tout vient et retourne à la terre. « C’est cette connaissance que je veux montrer à la majorité des gens qui sont devenus tout à fait déconnectés de la source de leur nourriture. »
Il se réfère à des personnes comme Bhaskar Save, qu’il considère comme le plus important agriculteur bio en Inde. « Bhaskar a réalisé une expérience simple. Il a pris un pot, y a mis de la terre et a ajouté une graine. Un mois plus tard, il a récolté une courge pesant quelques kilos. Il a ensuite retiré la plante et pesé le contenu du pot. Le poids était le même que quand il avait planté la graine. Avec absolument aucun intrant, la nature et ses éléments ont été en mesure de fournir des aliments à partir de rien : c’est une nourriture saine, nutritive et gratuite. »
En voyant cette expérience, J. Taylor s’est posé la question suivante : « Comment est-il possible que nous soyons passés d’un système libre qui améliore notre environnement à un système coûteux qui le détruit ? » Natabar Sarangi, le personnage principal du film Natabar, est cultivateur de semences. Il pense que la réponse se trouve dans les profits immenses et les marchés contrôlés : « Avant la Révolution verte, un agriculteur pouvait gagner 50 000 roupies par hectare en moyenne, et maintenant même un agriculteur industriel gagne au mieux 15 000 roupies par hectare. » Cette perte de 70 % pour l’agriculteur est due aux bénéfices des grandes sociétés multinationales qui, au fil des ans, ont réussi à contrôler les marchés agricoles. Dans le passé, l’Inde était « la mère du riz » avec plus de 110 000 variétés de riz.
PI. Quelles étaient les différences entre toutes ces variétés de riz ?
JT. Il y avait des variétés parfaitement adaptées aux différentes conditions pédoclimatiques telles que la tolérance à la sécheresse, la tolérance envers un sol salin, la résistance aux inondations, il y avait aussi le riz capable de pousser dans plus de 3 m d’eau et les variétés qui pourraient être utilisées pour contrer notre climat changeant. Depuis l’avènement de la Révolution Verte, l’Inde a perdu plus de 90 % de ces variétés et a laissé la majorité des agriculteurs dépendre uniquement des semences fournies par les entreprises reconnues par le gouvernement. Comme l’a exprimé Henry Kissinger : « Contrôlez le pétrole et vous contrôlez les nations, contrôlez la nourriture et vous contrôlez les peuples. » Maintenant, après cinquante ans de soi-disant développement agricole, nous avons perdu de nombreuses variétés de semences et la biodiversité, les agriculteurs sont plus pauvres, les sols sont détruits et la valeur nutritive des aliments a diminué. La seule chose qui ait augmenté, ce sont les profits des multinationales.
PI. La Révolution Verte indienne des années 1960 et 1970 est généralement décrite comme une tentative tous azimuts pour l’Inde de devenir autosuffisante en produits alimentaires de base ; pour la plupart des agriculteurs que vous avez interviewés, il semble qu’elle ait eu un grand impact sur leurs vies et leurs moyens de subsistance. A votre avis, en quoi consistait exactement la Révolution Verte indienne et comment ses effets se font-ils ressentir encore aujourd’hui ?
JT. Elle était liée aux relations entre l’Amérique et l’Inde. L’Amérique soutenait l’Inde par d’énormes dons de nourriture – des millions de tonnes de maïs et de riz ont été exportées vers l’Inde. Indira Gandhi voulait devenir indépendante et autonome à n’importe quel prix ; donc, avec l’aide de Swaminathan, à qui est attribuée la paternité de la révolution verte, et le soutien de sociétés américaines telles que Monsanto, ils ont développé un système qui produit plus de nourriture mais qui n’est absolument pas durable.
Lorsque l’Inde a décidé de se lancer dans une agriculture à base de produits chimiques, les résultats furent au-delà des attentes. On m’a dit que dans de nombreuses régions, les récoltes ont doublé, ce qui a rendu les agriculteurs du Pendjab parmi les plus riches d’Asie. Pendant des années, ils ont encaissé d’énormes profits mais ils se sont distanciés de leur environnement ; ils ont engagé des chefs d’exploitation et transformé le métier en une entreprise avec des rentrées et des sorties, une sorte d’agriculture à distance. Avec peu de réglementation sur la vente et l’utilisation des produits phytosanitaires, le Pendjab est devenu le far-west de l’agrochimie et le théâtre d’une guerre contre l’environnement qui a abouti à la lente érosion des ressources naturelles et de la biodiversité. Amarjeet Sharma, un paysan que j’ai rencontré au Pendjab, m’a dit que l’utilisation de produits chimiques apportés par la Révolution Verte était comme la prise de médicaments : « Au début, on se sent bien, on se sent fort, on contrôle la situation, puis lentement, le médicament commence à vous contrôler, alors vous devenez faible et dépendant. »
PI. Vous avez également des informations sur la façon dont la situation difficile des paysans affecte la vie quotidienne de leurs familles et de leurs communautés ?
JT. Tout est vraiment de plus en plus axé sur la consommation et l’argent. J’ai rencontré des gens pauvres, des paysans du Maharasthra, qui consacraient tout leur argent à l’achat d’une paire de Nike pour leurs fils à cause de la façon dont la société pourrait percevoir leurs enfants. Ces valeurs matérielles étaient la chose la plus importante pour eux. J’ai fait un film sur ce sujet, il est intitulé Cultures Shifting, il montre comment les communautés du Cachemire ont changé. Les enfants sont désormais scolarisés, ce qui est très bien ; mais on leur enseigne un système de valeurs basées sur l’argent et sur combien ils peuvent gagner. A l’heure actuelle, plus aucune connaissance agricole n’est transmise aux enfants, car pour eux il n’y a pas de valeur dans l’agriculture, ils ne veulent pas y consacrer leur vie. Les paysans sont considérés comme étant au niveau le plus bas de la société.
PI. Une réponse adéquate à l’agriculture purement axée sur le profit semble être fournie par les paysans présentés dans votre film comme Amarjeet Sharma, un agriculteur biologique du Pendjab, et Natubara Sarangi, qui produit des semences indigènes et les partage avec les autres paysans locaux. Est-ce que leur approche illustre la « philosophie agricole » que vous avez mentionnée dans votre travail ?
JT. Oui. Pour commencer, nous devons nous occuper de cette planète. Parce que c’est la seule que nous ayons et c’est elle qui nous soutient. Sans elle, il ne nous restera absolument rien. Les pratiques agricoles contemporaines érodent fortement les sols et détruisent la biodiversité. Vous avez de grandes entreprises qui rejettent illégalement leurs produits chimiques ; les rivières en Inde sont comme des égouts à ciel ouvert. Le Pendjab a cinq rivières, le nom même du Pendjab signifie en réalité cinq rivières. J’y ai interviewé un médecin et il m’a dit qu’il y a 50 ou 60 ans, vous pouviez boire l’eau des rivières ; celles-ci étaient très poissonneuses et on y trouvait une faune variée. Maintenant, dit-il, si vous ne buviez qu’une simple gorgée d’eau, vous seriez gravement malade et vous pourriez même en mourir.
PI. Mais vous croyez que tout n’est pas perdu ?
JT. Ce qui me motive, ce sont ces agriculteurs tels que Bhaskar, Natabar, Amarjeet et bien d’autres que j’ai eu l’occasion de rencontrer. Des paysans à travers le monde, comme eux, commencent à revendiquer leurs droits fondamentaux à un système alimentaire durable et équitable. Ils ont compris que l’avenir n’est pas chimique et n’est certainement pas seulement axé sur le profit. La réponse est dans la pratique de l’agriculture naturelle, un système millénaire qui est basé sur le travail avec la nature plutôt que contre elle. C’est un système qui intègre la conservation et le partage des semences, l’utilisation de méthodes naturelles comme le compostage et les cultures mixtes, les engrais et pesticides naturels et, par-dessus tout, le respect complet pour le bien-être de tout ce qui fait partie de notre environnement naturel. Nous savons maintenant qu’avec la permaculture nous pouvons produire des aliments beaucoup plus sains que par la monoculture. Mais, le véritable problème est que, bien que nous produisions deux fois la quantité de nourriture dont nous avons besoin, nous ne la distribuons pas correctement, ce qui mène à de grands gaspillages.
Néanmoins, J. Taylor estime que le temps est venu où les gens partout dans le monde commencent à réaliser la vraie valeur de l’alimentation : « Le modèle industriel bénéficie de gros moyens et même de l’appui des gouvernements dans de nombreux cas, mais les gens (les producteurs et les consommateurs) commencent à se rendre compte que ce futur n’est pas à leur goût. Le contexte évolue lentement mais aurons-nous la volonté politique ? Les consommateurs sauront-ils soutenir les agriculteurs et pourrons-nous rétablir tout ce que nous avons perdu ? »
PI. Pourriez-vous nous faire part de certains de vos espoirs et de vos projets pour l’avenir ?
JT. Je crois en la philosophie Sikh du Seva : je crois fermement au service envers les autres et que les autres ensuite vous aideront. Ce que j’essaie de faire avec le Projet Source, c’est de créer un niveau de conscience. Je veux juste que les gens voient des choses et j’espère que cela résonnera en eux et réveillera leur conscience. Un grand nombre de documentaires sur l’alimentation sont très sensationnalistes, ils ont détourné les gens. J’essaie de stimuler une nouvelle génération de photographes et de cinéastes qui ont une conscience. A l’avenir, j’espère aller aux États-Unis pour faire des documentaires sur les Indiens indigènes d’Amérique. Je tiens à faire connaître leurs paroles, leur philosophie et leur compréhension de leur relation avec notre environnement. Je veux comparer cela avec notre situation. Ils parlent des arbres comme étant les os, le sol comme étant la chair et les rivières comme étant le sang de la planète. Et nous détruisons cela, donc, nous nous détruisons. Je veux montrer que les gens ont besoin de voir cela.
Pour plus d’informations sur le Projet Source, les documentaires et les photos : www.thesourcefilm.org ou www.thesourceimage.com.
Auteur : Niels Bos, collaborateur de Share International basé à Amsterdam (Pays-Bas).
Thématiques : environnement
Rubrique : S.O.P. — Sauvons notre planète (« Les changements climatiques montrent sans l’ombre d’un doute que la planète est malade... Le temps nous est compté pour mettre fin aux ravages que subit quotidiennement la planète Terre. Chaque homme, chaque femme, chaque enfant a son rôle à jouer dans sa restauration. Oui, le temps presse. Save Our Planet (S.O.P.), sauvons notre planète ! » Le Maître de B. Creme, S.O.P. Sauvons notre planète, 8 septembre 2012.)
