Partage international no 297 – mai 2013
Interview de Marion Spielmann par Andrea Bistrich
Marion Spielmann a fondé l’Ecole de la vie en 1990, dans la province autrichienne de Styrie. Cette organisation milite pour une nouvelle façon de vivre, durable, spirituelle, en harmonie avec les lois de la nature. De nombreux autres projets animent la jeune femme. Parmi ceux-ci la création d’un World Future Day (Journée mondiale de l’avenir), le 21 décembre. Ces sept dernières années, M. Spielmann a été l’ambassadrice de Peace through Culture (La paix par la culture) et s’est engagée dans la promotion de la coopération scientifique et culturelle interdisciplinaire sur les plans national et international. Andrea Bistrich l’a interviewé pour Partage international.
Partage international : Pourquoi avez-vous créé l’École de la vie ?
Marion Spielmann : Je me suis toujours beaucoup intéressée aux sujets comme la justice, la durabilité et les questions sociales. J’ai constaté que dans nos sociétés modernes, nous ne pensons plus avec le cœur ; au contraire, nous vivons dans le matérialisme et la concurrence, et donc dans l’illusion. A un certain moment le besoin d’agir s’est imposé à moi, pour contrebalancer cette tendance et souligner l’unité de tous les êtres humains entre eux, et leur unité avec la nature.
PI. Quand avez-vous pu mettre en œuvre cette idée ?
MS. C’était autour de 1990. Mon partenaire de l’époque et moi, avec le soutien de beaucoup d’autres, avons réussi à acheter un petit lopin de terre à l’ouest de Weiz dans le land autrichien de Styrie. Nous avons transformé cette terre de monoculture stérile en plantant des milliers d’arbres. Aujourd’hui, c’est une magnifique réserve naturelle. Nous avons aussi rénové les bâtiments avec beaucoup de soin et le souci du détail. C’est un domaine qui date du 19e siècle. Pour avoir redonné vie à ce vieux bien culturel, nous avons reçu en 2006 le prix du Steierisches Wahrzeichen (Patrimoine de Styrie). Dès le début, nous avons intégré des technologies modernes comme une station d’épuration, l’énergie solaire, le chauffage infrarouge couplé à des panneaux photovoltaïques, afin de réduire nos émissions de dioxyde de carbone. Nous avons accordé une grande importance à l’économie des ressources, la biodiversité, l’air, l’eau et l’amélioration de la fertilité de la terre.
PI. Qu’est-ce que l’École de la vie, précisément ?
MS. La vie quotidienne est le meilleur professeur. Avec l’École de la vie, nous avons voulu créer un cadre au sein duquel les gens peuvent travailler ensemble sur des projets en contact direct avec la nature, en particulier les jeunes qui manquent tant de modèles aujourd’hui. Avec nous, ils font l’expérience de relations humaines vraies et découvrent les lois de la vie. On espère que l’École de la vie servira de modèle pour une nouvelle éducation. Nous mettons l’accent sur le développement de la personnalité, de la capacité d’observation et de perception, et sur une alimentation saine et bio. Le thème majeur de l’ère du Verseau, dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui, c’est la communauté. A travers notre travail en commun, nous prenons conscience du monde que nous avons créé, de notre mode de vie erroné, de l’appauvrissement de la culture et de la commercialisation de tous les aspects de la vie, et nous redécouvrons le rôle vital que des communautés locales et culturellement fortes jouent dans l’amélioration de la vie.
PI. Quelle valeur donnez-vous à la nature ?
MS. La nature, pour moi, c’est le lien entre le ciel et la terre. Elle est le meilleur professeur sur le chemin de la vérité, de l’unité et de l’amour. Le lien avec la nature nous rapproche de notre source, qui est la source d’une nouvelle conscience.
PI. Qui sont vos élèves ? Quels sont les sujets que vous enseignez ?
MS. L’École de la vie est une sorte de terrain d’entraînement pour les jeunes ainsi que les adultes. Ils trouvent ici des contacts interculturels et développent des réseaux entre les individus et les différentes institutions, les écoles, les universités, en particulier avec le Collège universitaire de pédagogie de la Terre et de l’Environnement à Vienne. Nos sujets d’enseignement les plus importants sont la formation du caractère et du cœur et le développement d’une nouvelle culture de la pensée. Nous organisons des séminaires comme « Le développement du cœur et l’énergie psychique », « Être humain, simplement », « La Nature, notre professeur ». Beaucoup de gens ne pensent pas avec leur cœur et ont perdu le lien nécessaire avec la nature. Un cœur qui aspire au bien et au beau voit en la nature la base de toute vie. A travers les tâches simples du quotidien, on apprend à passer de l’égoïsme à l’altruisme – du « moi » au « nous » –, et à s’extraire de nos illusions pour se rapprocher de notre réalité.
PI. Comment organisez-vous cet enseignement ?
MS. Nous utilisons le travail de groupe, l’exploration des lois naturelles et de l’interdépendance entre l’homme et la nature. Tout le monde participe à la conception et la mise en œuvre des projets. Tous les participants sont encouragés à penser et agir en exprimant leur propre créativité. A mon avis, les qualités les plus importantes pour le travail de groupe sont la gratitude intérieure, la bienveillance, la compassion, la modestie, la gentillesse, la tolérance, la capacité à coopérer, l’exactitude, la discipline et l’honnêteté. Chaque pas vers le consensus et l’unité ouvre le champ des possibles. Nous avons souvent pu le vérifier ici dans les hauts et les bas qu’a connus l’École de la vie. Les conflits et les temps de crise ont été utiles à chaque individu ainsi qu’à tout le groupe, comme un processus de maturation.
PI. Avez-vous des programmes spéciaux pour les jeunes ?
MS. Oui, nous avons une formation en résidence destinée aux étudiants, qui leur permet de développer la perception de l’avenir comme un processus ouvert et malléable, et réfléchir sur les liens entre l’homme et la nature. On les aide à reconnaître les liens entre les facteurs écologiques, économiques, sociaux et humanitaires, afin qu’ils puissent les intégrer dans les défis de la vie quotidienne. On enseigne les valeurs du modèle de développement durable – la justice, l’égalité, la collaboration –, et le développement d’un nouveau mode de pensée.
PI. Est-ce que vous coopérez avec d’autres groupes et institutions ?
MS. Nous coopérons avec des projets régionaux pour la protection de la nature, du climat, pour le développement de l’économie du bien commun, pour la construction d’une banque démocratique en Autriche. Pour les institutions, nous coopérons avec l’Institut Jane Goodall à Vienne, la bibliothèque Jung de Salzbourg et surtout avec le Collège universitaire de pédagogie de la Terre et de l’Environnement à Vienne. Les liens interculturels de l’École de la vie servent à tisser un lien entre les cultures, entre les nations et entre les générations. Nous organisons des voyages éducatifs de groupe à la ferme Sekem en Égypte. Avec l’aide de sponsors, nous soutenons des écoles, des projets éducatifs et de microcrédit à travers la Fondation Sekem pour le développement. Et nous continuons à soutenir des projets plus anciens : une école et une maison pour les enfants victimes de violence au Sri Lanka, et une « école des valeurs » à Samana Wasi au Pérou dirigée par mon ami et collègue, l’auteur et métaphysicien Anton Ponce de Leon. J’ai également soutenu activement le Conseil pour l’avenir du monde à Hambourg ainsi que le Centre de recherches en médecine traditionnelle à Lima, au Pérou. Grâce à ces amitiés au Pérou je suis également en contact avec les communautés autochtones desquelles j’apprends la simplicité et la modestie.
PI. Quel est votre vœu pour l’avenir du monde ?
MS. L’an passé, nous avons déposé une demande auprès de l’Unesco pour la création d’une Journée mondiale de l’avenir le 21 décembre [pour promouvoir un retour aux valeurs traditionnelles touchant aux perspectives positives sur l’avenir et l’unité et la fraternité entre les hommes]. Cette idée est soutenue dans le monde entier par de nombreux groupes, dont des institutions bien connues, et des personnalités. Nous aurons une réponse lors de la prochaine conférence de l’Unesco. Malheureusement, pour raisons de santé je n’ai pas pu assister à l’événement du 21 décembre 2012 au bord du lac Titicaca, au cours duquel le président bolivien Evo Morales a inauguré le début d’une nouvelle ère d’unité, de fraternité et de coopération entre les peuples. J’espère vraiment que nous allons réaliser que nous devons prendre nos responsabilités, garantir la justice pour tous et guérir le cœur de ce monde. Collectivement, nous pouvons faire beaucoup de bien.
Pour plus d’information : www.schule-des-lebens.at
Auteur : Andrea Bistrich, collaboratrice de Share International résidant à Oberhachung (Allemagne).
Thématiques : Société, environnement
Rubrique : Entretien ()
