Partage international no 293 – février 2013
Nous ne connaissons que trop les différentes sortes de dirigeants que l’humanité a subi depuis l’aube des temps. Certains – jusqu’à ce jour, surtout des hommes – étaient guidés par de grandes visions d’unification et de paix. D’autres étaient des tyrans aveuglés par leur soif de pouvoir et une conception erronée de la nature de l’homme. Mais tous ont imposé leur loi sur les peuples qu’ils étaient censés représenter, les forçant à suivre la voie qu’ils avaient tracée. Certes, ils prenaient grand soin de se faire qualifier « d’hommes du peuple » sur les affiches électorales et par la propagande officielle ; en réalité, l’homme du peuple demeurait une entité abstraite dans leurs théories et dans leurs politiques, et certainement pas un participant actif.
Aujourd’hui, cependant, apparaît un phénomène nouveau : un peu partout, les peuples prennent conscience de leur puissance collective et utilisent leur voix pour exiger un monde libre et juste. Ils rejettent les vieilles politiques qui divisent pour régner, ainsi que les politiciens qui les préconisent. Bien des gens aujourd’hui croient que nous vivons une époque inédite dans l’Histoire, au cours de laquelle de nombreux systèmes politiques usés jusqu’à la corde – ainsi que leurs propagateurs – se trouvent rapidement supplantés par de nouvelles façons de penser, de nouvelles visions, de nouveaux idéaux, et par les nouveaux dirigeants qui les incarnent.
Ni son apparence modeste, ni son âge (77 ans) ne laisseraient supposer que José « Pepe » Mujica est l’un de ces nouveaux dirigeants. C’est pourtant ce que beaucoup pensent de l’actuel président de l’Uruguay. Avant que, dans un reportage, la BBC le qualifie de « président le plus pauvre du monde » , peu d’Occidentaux avaient entendu parler de ce politicien atypique, ancien chef de la guérilla des Tupamaros, le mouvement uruguayen de libération nationale. Ce titre lui fut décerné par son peuple lorsqu’il apprit que Mujica (les Uruguayens l’appellent simplement Pepe) donne environ 90 % de son salaire à des œuvres charitables, qu’il vit dans une modeste demeure sur l’exploitation de culture de fleurs de sa femme (dédaignant ainsi la luxueuse résidence officielle des dirigeants uruguayens) et qu’il conduit lui-même sa Volkswagen de 1987.
Légalement, J. Mujica touche un salaire annuel de 110 000 euros. Il ne garde cependant pour lui que 11 000 euros par an – soit 5,8 % du salaire de David Cameron (Premier ministre du Royaume Uni) et 3,1 % de celui du président Obama. Il explique qu’il vit très bien ainsi, car bien des Uruguayens doivent se contenter de beaucoup moins. Déduction faite des dons qu’il accorde aux œuvres (qui bénéficient avant tout aux pauvres et aux petits entrepreneurs), son salaire se rapproche du salaire moyen en Uruguay, soit environ 580 euros par mois. A une époque où l’on se plaint du train de vie des politiciens, bien trop éloigné de celui de leurs électeurs, beaucoup applaudissent son attitude. Mais selon Pepe, il n’y a pas de quoi applaudir : « On m’appelle le président le plus pauvre du monde, mais je ne me sens pas pauvre. Les pauvres sont ceux qui ne travaillent que pour obtenir un niveau de vie élevé, et veulent gagner toujours plus. La véritable liberté se trouve ailleurs. Si vous n’avez pas de grandes possessions, vous n’êtes pas obligé de travailler comme un esclave toute votre vie pour les entretenir, et vous gardez plus de temps pour vous. »
Le président Mujica a exprimé ses fortes convictions l’année dernière, dans un discours considéré généralement comme l’un des meilleurs du sommet Rio+20. Il a mis en garde contre les risques de la surconsommation, et contre l’idée, défendue par de nombreux dirigeants mondiaux, que le développement durable peut et doit dépendre de la consommation de masse.
On comprend bien pourquoi les fortes convictions personnelles de J. Mujica, si bien en accord avec son style de vie, ont convaincu la majorité des électeurs en 2009. En effet, un président qui applique à lui-même l’austérité qu’il impose à ses citoyens ajoute incontestablement du poids à ses appels à la solidarité. Pourtant, il fut un temps où J. Mujica paya chèrement sa fidélité à ses principes. Il y a quelque quarante ans, lorsqu’il était le chef des Tupamaros, il fut blessé par balles à six reprises. Plus tard, il passa quatorze années en prison pour s’être opposé au gouvernement conservateur d’alors, puis au régime militaire qui a imposé sa loi des années 1970 jusqu’aux années 1980. Sa détention fut extrêmement dure, son isolement total. Enfin, il fut libéré en 1985 lors du retour de l’Uruguay à la démocratie. De son propre aveu, cette période a forgé sa conception de la vie. Lors de son premier discours en tant que président, et devant la foule de ses supporters, il a reconnu la légitimité de ses opposants politiques et lancé un appel à l’unité. Il a déclaré qu’il n’y aurait « Ni vencidos, ni vencedores » – ni vainqueurs, ni vaincus. Il a ajouté : « C’est une erreur de croire que le pouvoir vient d’en haut. Il vient du cœur du peuple. Il m’a fallu toute une vie pour apprendre cela. »
Le bonheur et l’environnement
Extraits du discours du président uruguayen José « Pepe » Mujica lors du sommet Rio+20 de juin 2012.
« Que croyons-nous ? Voulons-nous vraiment suivre le modèle de développement et de consommation des pays riches ? Je vous le demande : que se passerait-il si les Indiens avaient autant de voitures par famille que les Allemands ? Quelle quantité d’oxygène nous resterait-il alors ? Notre planète a-t-elle assez de ressources pour permettre à sept ou huit milliards d’individus de consommer et de gaspiller autant que ne le font les habitants des pays riches ? Car c’est bien ce niveau d’hyperconsommation qui détruit notre planète. […]
Maîtrisons-nous la mondialisation, ou bien nous laissons-nous diriger par elle ? Est-il possible de parler de solidarité et d’objectifs communs dans une économie fondée sur une compétition sans merci ? Aujourd’hui, les hommes ne maîtrisent pas les forces qu’ils ont eux-mêmes déchaînées ; au contraire, ces forces gouvernent les hommes et la vie sur terre. Quelle est la portée de notre soi-disant solidarité ? […]
Nous sommes venus sur cette planète pour être heureux. Parce que la vie est courte et file entre nos doigts. Et aucune possession matérielle n’a davantage de valeur que la vie : il est fondamental de le rappeler. Travailler à l’excès afin de consommer toujours davantage fait de la consommation le seul moteur de la société, si bien que, lorsque la consommation stagne, c’est toute l’économie qui est paralysée. Dans ce cas, on nous menace du spectre de la stagnation, alors que c’est bien l’hyperconsommation qui en est la cause, et qui détruit notre planète.
Mais il y a encore pire : cette hyperconsommation doit être créée et entretenue artificiellement. Les produits manufacturés sont donc spécialement conçus pour avoir une durée de vie courte, afin de maximiser les ventes. Ainsi, une ampoule ne peut durer plus de 1 000 heures. Pourtant, il en existe qui durent 100 000 heures ! Mais il ne faut surtout pas les fabriquer, car l’économie de marché nous impose de travailler afin de maintenir une civilisation de gaspillage, et nous sommes pris dans ce cercle vicieux. Ces problèmes sont de nature politique, et démontrent qu’il est temps pour nous de nous battre pour faire triompher une culture différente.
Je ne parle pas de revenir à l’époque des cavernes, ni d’ériger le sous-développement en modèle. Mais nous ne pouvons pas continuer ainsi à nous laisser dominer par le marché. Bien au contraire, nous devons le dominer. Voilà pourquoi je répète que nous avons affaire à un problème politique. Les sages de l’Antiquité tels Epicure, Sénèque, et même le peuple Aymara le disaient bien : le véritable pauvre n’est pas celui qui possède peu de biens, mais celui qui en veut infiniment plus, et toujours davantage. Il s’agit d’un problème culturel…
Ce que je dis est élémentaire : le développement économique ne doit pas s’opposer au bonheur. Il doit au contraire le favoriser, favoriser les relations humaines, l’amour de la nature, l’amour des enfants, la création de nouvelles amitiés, et la satisfaction de nos besoins fondamentaux. Précisément parce que notre trésor le plus précieux, c’est le bonheur. Tandis que nous défendons l’environnement, nous ne devons pas oublier que l’élément essentiel de l’environnement s’appelle le bonheur de l’homme. »
Uruguay
Sources : bbc.co.uk ; digitaljournal.com
Thématiques : Société, environnement, politique
Rubrique : Divers ()
