Partage international no 290 – octobre 2012
par Elisa Graf
« On voit apparaître des changements qui amèneront les hommes à changer leur style de vie : plus de temps sera consacré aux loisirs et à la détente et moins de temps au travail. »
[Les lois de la vie (Maitreya)]
« Nombreux sont ceux, aujourd’hui, qui se trouvent condamnés à une vie d’intense frustration entièrement passée à « gagner de quoi vivre », et qui n’ont guère la possibilité de contribuer de manière tant soit peu créative à l’enrichissement du fonds commun de connaissances et d’expériences humaines. Bien malgré eux, ils ne peuvent que rester spectateurs passifs d’une vie qui leur échappe. Privés de toute joie réelle dans une existence dénuée de sens, ils attendent avec un ressentiment toujours croissant le jour de la revanche. C’est là un problème mondial majeur. »
[Un Maître parle : Une nouvelle approche de la vie sociale (Maître –)]
Des études, des articles et des livres récemment publiés reflètent une inquiétude croissante : malgré les progrès technologiques censés libérer davantage de notre temps, les gens aujourd’hui mènent des vies de plus en plus trépidantes et trouvent moins de temps pour les loisirs et le divertissement. Alors que l’enseignement de Maitreya donne à penser que les loisirs sont un impératif clé pour la santé et le bien-être de la société, les valeurs culturelles modernes ne semblent pas refléter une véritable compréhension de son importance essentielle dans la vie quotidienne. On peut s’interroger sur ce qui nous maintient tous si occupés, et pourquoi en tant que société, nous ne définissons pas le temps des loisirs comme une composante nécessaire de la vie humaine.
Paradoxalement, il semblerait que cette activité fébrile reflète notre propension à suivre le rythme des machines qui sont censées rendre le travail et les communications plus efficaces. Dans l’hebdomadaire britannique New Statesman, le chroniqueur Ed Smith fait remarquer que le culte généralisé de l’activité est un malaise culturel : « Dans tous les domaines de la vie publique, on demande non seulement que les gens travaillent plus dur, mais, surtout, qu’ils soient perçus comme travaillant de plus en plus dur. C’est l’âge du martyre professionnel. » Travailler de longues heures en donnant l’impression d’être actif est perçu comme une marque de dignité, un symbole de sa propre importance dans une culture définie par les valeurs matérielles et vide de sens. Evoquant les loisirs comme la solution, il conclut : « Si nous voulons vraiment être bon à quelque chose, nous devrions arrêter de gaspiller notre temps à nous épuiser. »
Est-ce que le paradigme économique actuel de la croissance sans fin et son corollaire, la consommation illimitée, est le motif principal qui nous maintient occupé ? Les professeurs Robert et Edward Skidelsky, les auteurs de Combien est assez ? L’argent et le bien vivre, écrivent : « Les conditions matérielles pour bien vivre existent déjà, au moins dans les parties prospères du monde, mais la poursuite aveugle de la croissance met le bien vivre continuellement hors de portée. Dans de telles circonstances, l’objectif de la politique et des autres formes d’action collective devrait être d’assurer une organisation économique qui place les bonnes choses de la vie – la santé, le respect, l’amitié, les loisirs, etc. – à la portée de tous. »
A propos des loisirs, les professeurs Skidelsky expliquent : « Les loisirs, dans le vrai sens du terme aujourd’hui presque oublié, est une activité sans fin extrinsèque, « une finalité sans fin », comme la définit Kant. Le sculpteur absorbé par la taille du marbre, l’enseignant désireux de transmettre une idée difficile, le musicien aux prises avec une partition, un scientifique explorant les mystères de l’espace et du temps – ces gens-là n’ont pas d’autre but que de faire bien ce qu’ils font. Ils peuvent recevoir un revenu pour leurs efforts, mais ce revenu n’est pas ce qui les motive. C’est pour eux un loisir pas un travail. »
Ils font remarquer que l’aptitude d’autrefois de l’homme à la légèreté et au jeu a été inhibée par le culte de l’efficacité : « Les plaisirs des populations urbaines sont devenus essentiellement passifs : voir des films, regarder des matchs de football, écouter la radio, etc. Cela provient du fait que leurs énergies actives sont pleinement accaparées par le travail ; avec plus de temps libre, ils pourraient à nouveau profiter de plaisirs dans lesquels ils prendraient une part active. »
Bertrand Russell fait le point avec sa clarté habituelle : « C’est en grande partie parce que les loisirs ont perdu leur sens véritable d’activité spontanée et ont dégénéré en consommation passive que nous nous jetons dans le travail comme le moindre de deux maux. » « Il faut travailler, écrivait Baudelaire dans ses journaux intimes, sinon par goût, au moins par désespoir, puisque, tout bien vérifié, travailler est moins ennuyeux que s’amuser. »
Dans un récent essai au New York Times, Le piège d’être occupé, Tim Kreider suggère que « l’agitation sert comme une sorte de réconfort existentiel, une protection contre le vide ; de toute évidence votre vie ne saurait être stupide ou futile ou inutile si vous êtes très occupé, complètement sollicité toutes les heures de la journée. » Lui aussi voit les loisirs comme la solution et écrit : « L’avenir tend vers le chômage complet, de sorte que nous pouvons prendre du bon temps. C’est pourquoi nous devons détruire l’actuel système politico-économique. »
T. Kreider explique : « L’oisiveté ce n’est pas seulement des vacances, un plaisir ou un vice, elle est aussi indispensable au cerveau que la vitamine D l’est pour le corps… La liberté et le calme que l’oisiveté procure est une condition nécessaire pour avoir du recul sur la vie et la voir dans sa globalité, pour établir des connexions inattendues et attendre l’indomptable foudre d’été de l’inspiration – elle est, paradoxalement, nécessaire pour accomplir tout travail. » Il poursuit : « La rêverie est souvent essentielle dans ce que nous faisons, écrivait Thomas Pynchon dans son essai sur la paresse. L’Eurêka d’Archimède dans sa baignoire, la pomme de Newton, Dr Jekyll et Mr Hyde, et le noyau benzénique : l’histoire est pleine de récits d’inspirations qui viennent dans des moments d’inactivité et de rêves. »
Comme nous le rappelle Kreider, depuis la nuit des temps, les génies, les artistes et les scientifiques ont exalté l’importance des loisirs et de son pendant, l’imagination, comme un ingrédient nécessaire à tout effort créatif. L’écrivain Virginia Woolf disait : « … c’est par notre inactivité, dans nos rêves, que la vérité enfouie fait parfois son chemin vers la surface. »
L’injonction « Arrêtez, et sachez que je suis Dieu », exprimée par Jésus dans le Psaume 46:10 de la Bible, nous incite à garder à l’esprit le rôle essentiel des loisirs en tant qu’outil de réflexion spirituelle qui va de pair avec une croissance progressive. Les problèmes auxquels nous sommes confrontés individuellement et dans la société dans son ensemble ne peuvent être résolus sans l’aide indispensable des loisirs pour tous. Comme le déclare Frederico Mayor Zaragoza, ancien directeur général de l’Unesco et président de la Fondation pour une Culture de la Paix : « Les recettes d’hier ne pourront régler les défis d’aujourd’hui et de demain. La solution doit être l’imagination et l’invention de l’avenir. »
Références :
Ed Smith Ce que certaines personnes appellent l’oisiveté est souvent le meilleur investissement. New Statesman, 19 juillet 2012 (article sur internet).
Robert et Edward Skidelsky, Eloge des loisirs. The Chronicle Review, 18 juin 2012 (article sur internet), adapté de son livre Combien est assez ? L’argent et le bien vivre, publié ce mois-ci par Other Press.
Tim Kreider Le piège d’être occupé. New York Times. 30 juin 2012 (article sur internet).
Auteur : Elisa Graf, collaboratrice de Share International. Elle vit à Steyerberg (Allemagne).
Thématiques : vie dans le nouvel age
Rubrique : Divers ()
