De l’eau pour la vie

Partage international no 284avril 2012

Interview de John McDonald par Jason Francis

Selon les Nations unies, 900 millions de personnes dans le monde n’ont pas accès à de l’eau salubre, et quelque 2,6 milliards d’individus n’ont pas accès à des conditions minimales d’hygiène. John McDonald est expert en développement et ambassadeur des Etats-Unis à la retraite. Il fut l’un des leaders de la Décennie internationale de l’eau potable et d’assainissement pour les populations défavorisées tout autour du monde, sous l’égide des Nations unies, pour la période de 1981 à 1990. En 1982, il a fondé Global Water, une ONG qui promeut des projets d’approvisionnement en eau, qu’il dirige encore aujourd’hui. Jason Francis l’a interviewé pour Partage international.

Partage international : La Décennie de l’eau a donné quels résultats ?
John McDonald : Elle a permis d’amener de l’eau propre à 1,1 milliard de personnes et l’assainissement à 769 millions. Ce sont les chiffres de l’OMS. Ce résultat a pu être obtenu pour quatre raisons.
La première est politique. L’Assemblée générale de l’Onu a initié l’idée, et 40 ministres du Développement de divers pays se sont exprimés à l’Onu en faveur de ma résolution, appelant à la mise en place de cette Décennie. De retour dans leurs pays respectifs, ils ont convaincu leur gouvernement d’y donner une suite favorable. On a ainsi bénéficié d’un bon élan initial qui a rapidement débouché sur des actions concrètes.
Ensuite, nous avons demandé à la Banque mondiale et au Programme des Nations unies pour le développement de concevoir de nouvelles pompes à eau. Les pompes sophistiquées utilisées jusqu’alors, fabriquées dans les pays développés, tombaient en panne rapidement. Et comme aucune pièce de rechange n’était disponible, elles étaient simplement abandonnées. Nous avons donc décidé de concevoir une pompe qui puisse être fabriquée localement, en utilisant des matériaux disponibles localement, et qui soit facile à réparer. En outre, elle serait vendue en monnaie locale. Le meilleur exemple de pompe répondant à ces critères a été fabriqué en Inde. Au cours de la décennie, 1,5 million de ces pompes Mark II ont été vendues et grâce à elles, 360 millions de personnes ont eu accès à de l’eau potable.
La troisième chose que nous avons faite était d’amener les femmes à participer à la vie du village. Partout dans le monde, ce sont les femmes qui transportent l’eau. L’image d’une femme portant un pot d’eau sur la tête est très pittoresque, mais c’est un dur labeur. Elles marchent parfois quatre à cinq heures par jour rien que pour apporter de l’eau à leur famille. Nous avons insisté pour que les femmes fassent partie des conseils de village qui allaient décider de l’achat d’une pompe et du lieu où elle serait placée. Nous formons aussi des femmes à la maintenance des pompes.
Et finalement, nous avons obtenu qu’un assistant du secrétaire général des Nations unies soit responsable du suivi du programme de la Décennie. Voilà les quatre raisons du succès de cette Décennie.

La Décennie « l’eau source de vie »

PI. Que s’est-il passé globalement une fois la Décennie terminée ?
JMcD. Ces questions ont disparu de l’agenda ! J’ai alors décidé en 2002 qu’il fallait mettre en place une deuxième Décennie de l’eau. J’ai rédigé une résolution et suis allé rencontrer huit gouvernements : Etats-Unis, Russie, Canada, Japon ainsi que plusieurs pays d’Europe, et je leur ai demandé s’ils pouvaient envisager de proposer que ce sujet soit mis à l’ordre du jour de l’Assemblée générale de l’Onu. Tous ont répondu par la négative.
J’ai ensuite appris que le gouvernement du Tadjikistan venait de lancer l’Année internationale de l’eau douce pour l’Onu. C’était en 2003. Je suis donc allé rendre visite à l’ambassadeur du Tadjikistan à New York et lui ai dit : « Vous faites un beau travail, mais votre année se termine. Et si on la transformait en décennie ! Accepteriez-vous de faire cette proposition à l’Assemblée générale ! »
L’ambassadeur a tout de suite accroché, mais il a dit qu’il faudrait convaincre son président. Il m’a conseillé de lui écrire une lettre, et d’y joindre la résolution. L’ambassadeur y inclurait une lettre de soutien et enverrait le tout au président par la valise diplomatique.
Six semaines plus tard, le président du Tadjikistan participait à une conférence régionale dans sa capitale. Dans son discours inaugural, il a demandé qu’une seconde Décennie de l’eau soit mise en place, appelée L’eau pour la vie, ce qui était un très beau titre. Le public présent l’a unanimement soutenu. Il a donc appelé son ambassadeur et lui a demandé de faire passer ça au reste du monde par l’entremise des Nations unies. J’ai appelé l’ambassadeur et lui ai dit : « Oubliez les pays développés. J’ai déjà essayé, ça ne marche pas. Cherchez plutôt le soutien de quelque 120 pays en voie de développement et l’Occident suivra. Je vous aiderai à convaincre les pays d’Amérique latine. » Le 1er décembre 2003, il avait 120 signatures. Comme prévu, l’Occident a commencé à céder. Les Etats-Unis furent les derniers. Et le 23 décembre 2003 était lancée la Décennie internationale d’action « L’eau, source de vie », 2005 ‑ 2015. Elle est toujours en cours et donne de bons résultats. Elle cherche à conjuguer le savoir-faire politique et les besoins réels des pays défavorisés.

L’eau dans le monde

PI. Parlez-nous de vos projets concernant les installations sanitaires.
JMcD. Prenons l’exemple du Guatemala. Comme partout dans le monde, beaucoup d’écoles ne disposent pas de toilettes. Ces conditions poussent les jeunes filles pubères à abandonner l’école parce qu’elles ont peur d’aller faire leurs besoins dans la nature où elles courent le risque d’être attaquées et violées.
Au Guatemala, on a installé des toilettes dans 20 écoles et les filles sont revenues. Nous agissons auprès des gouvernements et des ONG dans le monde entier pour qu’ils mettent des toilettes dans les écoles. C’est simple, ça ne requiert aucune expertise.

PI. En quoi consistent les systèmes de récupération des eaux de pluie et de source ?
JMcD. Pour l’eau de pluie, on place des gouttières autour du toit de la maison et l’on récupère la pluie dans un baril d’eau. C’est très simple. Pour les sources, au Nicaragua par exemple, il y avait un village reculé qui n’avait ni eau potable, ni aucune installation sanitaire. Les femmes devaient marcher huit kilomètres, et monter et descendre une colline pour accéder à une source. On a construit un bassin fermé autour de la source pour la protéger de la contamination. Ensuite, les hommes du village ont creusé un fossé de huit kilomètres et ont installé huit kilomètres de canalisation. L’eau est arrivée au village par simple gravitation et chaque famille a pu avoir un robinet d’eau potable dans sa cuisine. Nous avons payé les 20 000 dollars que ce projet a coûtés. C’est peu pour aider cinq cent personnes parce que la main-d’œuvre a été fournie par les gens du village. C’est leur projet, et ça c’est très important.

PI. Recevez-vous des aides des États-Unis ou d’autres gouvernements ?
JMcD. Global Water ne reçoit de l’aide d’aucun gouvernement. Seulement des ONG et de particuliers. En voici un exemple : le Peace Corps (agence indépendante du gouvernement américain) a eu longtemps un programme important pour l’eau et l’assainissement. Nous travaillons avec des volontaires de Peace Corps au Guatemala et nous avons appris qu’ils n’avaient jamais assez d’argent pour mener à bien leurs projets.
On a demandé aux volontaires du Peace Corps d’écrire à leurs familles aux Etats-Unis pour qu’elles fassent des dons à Global Water, qui sont déductibles des impôts. Nous avons ensuite reversé l’argent aux volontaires du Peace Corps. C’est un exemple parmi tant d’autres de solutions créatives.

PI. Quelle réponse les gouvernements apportent-ils à ces besoins en eau et installations sanitaires ? Visiblement, ils ne font pas tout ce qu’ils devraient.
JMcD. C’est vrai. D’abord, l’Occident ne comprend pas de quoi on parle. Il faut aller sur place pour comprendre. Qui peut imaginer que 700 millions d’Indiens vivent sans toilettes ? C’est incroyable. La plupart des Occidentaux ne savent même pas qu’un tel problème existe.
Les États-Unis ont adopté une loi en 2005 : De l’eau pour les pauvres. Cette loi a permis de donner 320 millions de dollars par an ces trois dernières années à des gouvernements pour améliorer la situation sanitaire dans leur pays. Mais les gouvernements sont dans les villes. Et ils construisent en premier lieu de grandes centrales d’assainissement pour les gens des villes. Les zones rurales ne sont jamais la priorité des gouvernements.

PI. Comment remédiez-vous à ce problème ?
JMcD. C’est difficile. Cela dépend des gouvernements. Dernièrement, j’ai participé à une réunion en Allemagne où j’ai rencontré le ministre kenyan de l’Eau. Heureusement, il s’agit d’une femme, et elle a bien compris le problème de l’éducation des filles lié à la situation sanitaire. Elle va initier un programme pour sensibiliser les populations rurales à cette question, et obtenir leur collaboration pour résoudre ce problème.

PI. Quels changements observez-vous lorsque des communautés ont accès à l’eau potable ?
JMcD. C’est une révolution ! Les petits enfants ne peuvent pas le croire ! Ils sourient tout le temps.
Notre directeur, Ted Kuepper, a supervisé un projet qui a permis d’installer des toilettes pour tout un village en Amérique centrale à un coût extrêmement réduit. A la fin du projet le chef du village a déclaré : « Vous nous avez rendu notre dignité. » Je trouve ça très émouvant. C’est vraiment incroyable ce qu’une action très simple peut faire pour changer des vies. C’est exactement ce dont parle votre revue. Le partage. On partage la réalisation d’un projet, et ensuite on en partage les fruits.

Pour en savoir plus : www.globalwater.org

Auteur : Jason Francis, collaborateur de Share International basé dans le Massachusetts (Etats-Unis).
Thématiques : Société, environnement
Rubrique : Entretien ()