La moitié du ciel

Un livre de Nicolas Kristof et Sheryl WuDunn : Half the Sky

Partage international no 283mars 2012

par Betsy Whitfill

Des progrès, bien qu’inégaux, sont enregistrés en matière de violence faite aux femmes. Ils sont rapportés dans Half the Sky (La moitié du ciel) un ouvrage de Nicolas Kristof et de sa femme, Sheryl WuDunn.

Ce livre instructif a été conçu pour captiver l’attention du lecteur sur les traits douloureux, parfois humoristiques, de la vie des filles et des femmes qui ont refusé de se plier aux traditions qui mènent à l’esclavage et qui ont refusé de se taire face aux abus. Leur caractéristique commune est d’avoir pris conscience de leurs droits en tant qu’être humain. Elles deviennent souvent des initiatrices inlassables de programmes éducatifs qui permettent aux autres d’arriver à cette même conscience. Elles ont permis de sauver des villages entiers, et même de contribuer à la croissance des économies de leurs pays respectifs. D’après N. Kristof et S. WuDunn, l’éducation ‑ et l’autonomie qui en résulte‑  est la clé pour faire face aux abus sous toutes leurs formes. Plus encore, l’éducation est la clé qui permet l’implication des femmes ainsi que leur pleine participation à la vie et à la réussite de toute nation.

Les témoignages sont regroupés en trois grandes rubriques : le trafic sexuel et la prostitution, la violence sexiste et la mortalité maternelle. La plupart des histoires sont accompagnées de petits portraits couleur sépia qui créent une sorte d’intimité, comme si l’on écoutait réellement leurs secrets. Après être entré dans l’intimité de ces expériences personnelles, il n’est plus possible de les oublier. C’est exactement ce que les auteurs cherchent ; ils espèrent que les lecteurs seront sensibilisés et s’engageront. « Vous ne pouvez pas, écrivent-ils, galvaniser les gens avec des graphiques et des statistiques. »

Le trafic sexuel et la prostitution ne nécessitent pas beaucoup d’explications. La pauvreté pousse les familles à vendre leurs filles, le plus souvent sous le prétexte de leur offrir un bon travail dans une ville. Une fois déracinées, sans papier et dans un endroit qu’elles ne connaissent pas, les filles sont forcées à se prostituer. Si elles résistent, elles sont battues, droguées ou maltraitées jusqu’à ce qu’elles cèdent.

La violence sexiste comprend les crimes d’honneur, les attaques à l’acide et les brûlures pour punir la désobéissance d’une jeune fille face aux exigences de la tradition, ou encore les mères qui tuent leurs bébés filles parce que les garçons sont préférés.

La mortalité et la morbidité maternelles concernent les décès de femmes enceintes qui meurent par manque de soins prénatals, d’infection pendant l’accouchement, ou qui sont victimes de souffrances chroniques résultant d’avortements non médicalisés et de fistules qui se développent pendant le travail. Celles-ci sont extrêmement difficiles à traiter et condamnent des milliers de femmes à une vie d’isolement et de rejet, même par leurs propres familles.

Au-delà de l’aide

La pauvreté joue un rôle majeur dans ces questions, mais souvent il s’avère que les femmes sont dévalorisées par les hommes et même par d’autres femmes. Elles n’ont aucun droit et aucune position sociale. Ce sont les traditions culturelles ‑ dont la violation entraîne le rejet, l’isolement et la mort ‑ qui doivent être changées. Et cette évolution ne peut survenir que lorsque les dirigeants locaux bénéficient de soutiens extérieurs.

Bien que certaines filles et femmes se battent durement et longuement pour leurs droits, elles ne peuvent pas le faire seules. Elles ont besoin d’une aide extérieure. Au niveau gouvernemental, par exemple, dans le courant de l’année 2000, le Département d’État américain a lancé un projet simple mais efficace appelé le rapport TIP annuel (Trafficking in Persons). Pour la première fois, les ambassadeurs ont communiqué avec leurs homologues étrangers pour suivre la traite des personnes, tout comme ils suivent le trafic d’armes et le terrorisme. En conséquence, les services de police locaux ont commencé à traquer les trafiquants et les proxénètes, qui ont eu à payer si cher pour soudoyer la police que leurs profits s’en sont érodés. D’après les auteurs, la mise hors la loi de la traite et de la prostitution ne constitue pas une panacée pour résoudre ce problème. C’est la culture qui doit être changée, et c’est de l’intérieur que cela se passe.

Au Département d’État américain, le Bureau de la traite a été déplacé hors du bâtiment principal, ce qui a réduit sa visibilité. S. WuDunn et N. Kristof suggèrent qu’il serait extrêmement utile que le secrétaire d’État emmène le directeur du bureau de la Traite avec lui lors de ses voyages dans certains pays où des problèmes existent. Ils suggèrent également que lors de ses séjours dans certains pays, le président américain visite des abris pour femmes, et place la question de la traite parmi les points de négociation de l’entrée de nouveaux États au sein d’instances internationales.

Le décret Violence internationale contre les femmes de 2007 n’est pas encore devenu loi aux États-Unis. Il devrait fournir 175 millions de dollars d’aide étrangère pour lutter contre la violence contre les femmes, et créer un Bureau des initiatives mondiales pour les femmes au sein du Secrétariat d’État. Il devrait également créer un Bureau pour le développement des femmes au sein de l’Agence américaine pour le développement international. Cette loi permettrait d’augmenter la visibilité sur cette question comme le fit le rapport TIP.

Bien que la pauvreté encourage la traite et la prostitution, il ne faut pas beaucoup de moyens aux pays pour éduquer et autonomiser les femmes, mettre fin à ces pratiques, et en récolter les fruits. Le Sri Lanka, par exemple, n’est pas particulièrement riche et pourtant il dispose d’un système de santé publique, d’un système d’ambulance, et d’un réseau de sages-femmes formées à la planification familiale, aux soins prénatals et à l’accouchement. 97 % des bébés sont nés à l’hôpital, et, d’après les statistiques du gouvernement, les décès maternels diminuent de 50 % tous les douze ans depuis 1935. D’après S. WuDunn et N. Kristof, le Sri Lanka accorde une grande importance à l’égalité entre les sexes : 89 % des femmes sont alphabétisées. L’éducation des femmes, la planification familiale et l’abaissement des taux de mortalité maternelle et infantile, se traduisent par de plus petites familles en meilleure santé qui exercent une pression moindre sur l’économie nationale.

L’économie florissante de la Chine, écrivent les auteurs, peut être attribuée à la libération des femmes après la révolution de 1949, quand Mao a intégré les femmes dans la population active, dans le Comité central du parti communiste, a aboli la prostitution, le mariage des enfants et le concubinage. C’est lui, ajoutent-ils, qui a proclamé que « les femmes détiennent la moitié du ciel ». Bien sûr, tout n’est pas parfait là-bas, mais la Chine est un modèle pour l’intégration des femmes dans la vie nationale.

La révolution du microcrédit

Le thème de la révolution créée par les programmes de microcrédit, où les banques et d’autres prêteurs avancent de petites sommes d’argent, généralement aux femmes, commence avec l’histoire d’une femme de Lahore, au Pakistan. Le mari de Saima était un voyou qui la battait quotidiennement et la menaçait de prendre une autre femme, car elle lui avait donné une deuxième fille. Prête à tout pour sauver sa famille, elle a rejoint un groupe de femmes affiliées à une organisation de microcrédit appelée Kashf Foundation. Avec un prêt de 65 dollars, Saima a acheté des perles et des tissus brodés qu’elle a vendus sur le marché. Avec les bénéfices, elle a acheté plus de perles et de tissus. Bientôt, elle a eu assez d’argent pour rembourser les dettes de la famille, et embaucher des voisins pour travailler avec elle. Saima a même embauché son mari. Elle est devenue « le magnat du quartier », elle porte un anneau d’or au nez et prévoit d’envoyer ses enfants à l’école.

D’après S. WuDunn et N. Kristof : « Le microcrédit a fait plus pour renforcer le statut des femmes, et les protéger contre les abus que ce que toutes les lois auraient pu faire. Le capitalisme, semble-t-il arrive à réaliser ce qui parfois n’a pas pu l’être via la charité et les bonnes intentions. » Mais, ajoutent-ils, le microcrédit fonctionne mieux dans certaines parties du monde que dans d’autres, mieux en Asie qu’en Afrique, par exemple. Ce n’est pas une panacée. Pour réussir, les bénéficiaires doivent être quelque peu instruites et en bonne santé, sinon leurs activités s’en ressentent et la situation de la femme devient pire qu’avant.

Des moyens d’aider

La moitié du ciel est principalement destiné à un public américain, dont une partie est constituée de jeunes filles qui s’ennuient, ignorant combien elles pourraient aider d’autres jeunes filles au Pakistan, en Thaïlande, au Cameroun ou ailleurs.

Girls Learn International (www.girlslearninternational.org), par exemple, a été lancée par une élève du secondaire aux États-Unis pour récolter des fonds pour l’éducation des filles à l’étranger. Après s’être étendue à travers les États-Unis, l’organisation parraine des écoles pauvres dans des pays où les filles ont peu ou pas accès à l’éducation. Les efforts du groupe non seulement se font au profit des filles à l’étranger mais également se révèlent bénéfiques pour les filles des écoles secondaires aux États-Unis car elles prennent conscience de cultures dont elles ignoraient tout, elles concentrent ainsi leurs énergies et s’engagent dans un service utile. D’après Cassidy Durant-Green, membre de l’équipe de Girls Learn : « Nous formons les dirigeants et les femmes qui prendront le relais dans vingt ans. Une jeune fille, s’adressant à un public scolaire dans le quartier du Bronx, a fait appel à leur soutien en leur faisant remarquer que les filles qui sont victimes de la traite ou tuées pour des motifs d’honneur sont des filles comme elles et juste de leur âge. »

Dans le chapitre Que pouvez vous faire ? les auteurs présentent clairement le défi que représente le fait de débarrasser le monde une fois pour toutes des abus commis envers les femmes. Il s’agit, disent-ils, d’un problème qui transcende les intérêts nationaux et qui a des implications pour l’avenir de l’économie mondiale et de la paix mondiale. Beaucoup de gens préfèreraient ne pas connaître les détails : les horreurs de l’excision, les fistules, la prostitution et la dépravation qui se nourrit de ces abus. Pourtant, ces détails doivent, soulignent les auteurs, être présentés entièrement au public. Ils ne relèvent pas plus de « questions féminines » que l’esclavage qui serait une question de race, ou l’Holocauste qui serait une question juive.

Lorsque les femmes sont éduquées et ont un statut égal dans la société, les violences reculent et la prospérité se développe. Tout le monde en profite.

En conséquence, N. Kristof et S. WuDunn proposent le plan suivant :

– Dix milliards de dollars pour l’éducation des filles en Afrique, en Afghanistan et au Pakistan, en utilisant des méthodes et des outils adaptés aux diverses circonstances.

– Un projet soutenu par les États-Unis pour fournir du sel iodé dans les pays pauvres de façon à prévenir le retard mental et assurer un développement normal du cerveau du fœtus.

– Un projet de 1,6 milliard de dollars sur douze ans pour l’éradication de la fistule obstétricale et réduire la mortalité maternelle.

La contribution apportée par N. Kristof et S. WuDunn porte sur la sensibilisation et l’éducation. Après avoir lu La moitié du ciel on ne peut plus prétendre ignorer les mécanismes qui interviennent dans l’abus des femmes ni les moyens utilisés. Mais les auteurs ne se limitent pas à fournir des descriptions. En plus de fournir une liste d’organisations qui soutiennent les femmes à l’étranger, les auteurs suggèrent de visiter globalgiving.org ou kiva.org et d’y ouvrir un compte.

Les femmes dont les histoires sont racontées dans La moitié du ciel ont risqué de graves conséquences en acceptant de parler. Les auteurs, eux-mêmes, ont sacrifié leurs ressources personnelles et leur sécurité pour rechercher et recueillir les histoires nécessaires pour porter cet ouvrage au public.

De toute évidence, ils placent de grands espoirs dans le fait que ceux d’entre nous qui vivent dans la sécurité et le confort y répondront.

Plus d’informations :  halftheskymovement.org
Half the Sky, par N. D. Kristof et S. WuDunn. Vantage Books, E.-U., 2011, 296 pages, ISBN 978-0-307-38709-7.

Auteur : Betsy Whitfill, collaboratrice de Share international basée à Dallas (Texas).
Thématiques : femmes
Rubrique : Compte rendu de lecture ()