Le pouvoir de la non-violence

Partage international no 277septembre 2011

Interview de Mubarak Awad par Jason Francis

Mubarak Awad a fondé Nonviolence International, une ONG basée à Washington, en 1989, après avoir été expulsé de Palestine pour son soutien à de nombreuses actions non-violentes au début de l’intifada. Nonviolence International est un réseau de centres de ressources qui promeuvent la résistance non-violente et les droits de l’homme partout autour du monde. M Awad se consacre aussi depuis trente ans aux jeunes défavorisés et aux jeunes délinquants, en créant de nombreux programmes aux États-Unis pour leur venir en aide. Jason Francis l’a interviewé pour Partage international.

Partage international : Les actes de violence comme le terrorisme, les insurrections ou la guérilla peuvent-ils permettre d’atteindre des objectifs politiques louables, comme apporter la justice et la liberté à des peuples opprimés ?
Mubarak Awad : Je ne crois pas au terrorisme. Je ne crois pas en la violence, même face à un dictateur brutal. Même si un dictateur est une personne, il est entouré de tout un ensemble de pouvoirs qui contribuent à maintenir sa dictature : l’armée, le système bancaire, la police, etc. On ne peut tuer tous ces gens. Par l’action non-violente on essaie de les convaincre de ne plus soutenir le dictateur, que c’est leur intérêt et celui de la communauté et de la nation.
Cette idée a prévalu fortement lors des grandes révolutions qui ont eu lieu en Égypte et en Tunisie, et elle va se répandre partout. Grâce à l’éducation les gens comprennent que perpétrer des attentats et tuer avec des bombes ou des ceintures de dynamite ne résout rien.

PI. Si les Palestiniens avaient mis en place un mouvement de résistance non-violent comme celui de Gandhi en Inde, ou comme ce que préconisait Martin Luther King aux États-Unis, pensez-vous que la communauté internationale, et plus particulièrement les États-Unis (le plus gros soutien d’Israël), seraient moins enclins à fermer les yeux sur l’occupation des territoires palestiniens par Israël et son oppression du peuple palestinien, ou est-ce que ça n’aurait rien changé ?
MA. Quand Israël a été créé, et ensuite après la guerre des Six‑jours en 1967, Israël est devenu un concept particulier en Amérique ‑ aussi bien au sein du gouvernement que dans les églises ou le système éducatif. La relation qui s’est établie entre les États-Unis et Israël n’a d’égal nulle part ailleurs. Peu importe que les Palestiniens fassent usage de la violence ou non, ça ne va pas changer l’idée que l’Amérique se fait d’Israël. La seule chose qui pourrait influencer les Américains serait que les Israéliens acceptent de faire la paix avec les Palestiniens. Alors les Américains suivront. Tant que le citoyen israélien ne sera pas capable de faire la paix avec les Palestiniens et ne le souhaitera pas, les États-Unis continueront à appuyer Israël. Et ceci est vrai aussi bien sur la droite que sur la gauche de l’échiquier politique américain. Peu importe qui est au pouvoir.
Ceci étant dit, il est clair que toute violence contre les Israéliens (aussi justifiée qu’elle puisse être), entraînera le soutien américain à la rigidité des Israéliens. S’il n’y a pas de violence, il y aura peu de changement. Pendant des années, il n’y a eu aucun acte terroriste dans le conflit israélo-palestinien et l’attitude d’Israël n’a pas changé. Je ne suis donc pas très optimiste quant à un quelconque changement.
Néanmoins, si l’on regarde l’Afrique du Sud, personne ne s’attendait à un quelconque changement, et pourtant, il est arrivé. En Union soviétique également, personne ne pouvait imaginer que le système pourrait s’effondrer sans guerre, sans violence, et pourtant c’est ce qui s’est passé. Même chose en Irlande du Nord. Même chose aux États-Unis avec le mouvement des droits civiques. La population blanche sud-africaine a changé. Les Anglais ont changé en Irlande du Nord. Les Blancs ont changé aux États-Unis. On voit donc que le changement se produit toujours du côté du plus fort. Pour ce qui est du conflit israélo-palestinien le plus fort est Israël. Il faut qu’Israël regarde ce qui s’est passé ailleurs.

PI. Comment un groupe peut-il utiliser la non-violence pour obtenir des changements sociaux ?
MA. En premier lieu, il faut bien comprendre le concept des droits de l’homme. Lorsqu’on confisque les droits de certaines catégories de population et que celles-ci ne peuvent les revendiquer parce qu’elles sont dans une position de faiblesse ‑ comme les enfants, les femmes, les pauvres ‑ alors il faut que quelqu’un d’autre se sente responsable et intervienne pour faire respecter les droits de ces personnes, même s’il ne les connaît pas. Vous pouvez être Américain, Anglais ou Français et lutter pour les droits de l’homme au Nicaragua, en Chine ou en Palestine. Vous ne connaissez personne dans ces pays mais vous sentez qu’on ne peut priver ces peuples de leurs droits fondamentaux, et vous agissez, de façon non-violente. On ne va pas aller tuer les oppresseurs. C’est ça qui est terrible avec la peine capitale. Un État déclare : « Puisque vous avez tué cette personne, on va vous tuer. » Tuer est mal, pour quelque raison que ce soit et qui que soit le tueur.
Lorsqu’on applique le concept de non-violence, il faut essayer de comprendre le point de vue de l’autre, ses peurs et les raisons qui motivent son action. On doit lui montrer que nous ne voulons blesser personne, mais que ce qu’il fait blesse d’autres personnes.
Il y a des dictateurs qui disent : « Tout le monde m’aime. Dieu m’a désigné pour diriger ce peuple. » Et puis un jour il voit des milliers de gens dans les rues qui lui disent : « Va-t-en, on ne t’aime pas. » Il doit alors prendre une décision : « Je pensais que tout le monde m’aimait. Pourquoi tous ces gens dans les rues qui ne m’aiment pas ? Puisque c’est comme ça, j’abandonne. » C’est ça le pouvoir de la non-violence ‑ c’est ce que peuvent accomplir les gens lorsqu’ils agissent en groupe, des milliers et des milliers de gens qui s’engagent pour amener un changement.
La non-violence est un outil puissant. On ne peut la considérer comme une activité de week-end, comme aux États-Unis. Avant la guerre en Irak, on voyait des milliers de gens venir à Washington le week-end pour manifester, et repartir aussitôt. Mais si ces milliers de gens étaient restés le jour et la nuit à Washington et avaient bloqué le gouvernement, bloqué les rues, avaient tout bloqué à Washington, nos dirigeants auraient compris que ces gens ne voulaient vraiment pas de cette guerre en Irak. Au lieu de cela, le dimanche soir, tout le monde rentrait à la maison. Ils prétendaient manifester contre la guerre en Irak. Mais leur engagement se limitait au week-end. Ils n’avaient aucune envie de camper dans les rues pendant six mois, ni même trois. Si on veut qu’un changement se produise, il faut savoir rester dans la rue le temps qu’il faut.
A Washington par exemple, il n’y a pas de sénateur. Pourtant les habitants paient des impôts. Ils acceptent ce fait et personne ne proteste. Si chaque habitant refusait de payer ses impôts jusqu’à ce qu’on leur accorde un sénateur, ils l’obtiendraient. Deux ou trois personnes ne suffisent pas, ni même vingt. Les changements ne se produisent que lorsque les gens les exigent en grand nombre.

PI. Quel est le lien entre la non-violence et la résolution des conflits ?
MA. Les conflits doivent être résolus par la non-violence, même si la non-violence est elle-même créatrice de conflit. Elle crée un conflit entre l’oppresseur et l’opprimé, entre l’occupant et l’occupé, entre le riche et le pauvre. La non-violence n’est pas une méthode pour vivre ensemble pacifiquement. Lorsque vos droits ont été violés, le fait de ne pas utiliser la violence est le plus grand créateur de conflit.

PI. Nonviolence International promeut la non-violence comme moyen d’obtenir des changements justes et durables. Par quel type d’actions ?
MA. Prenons l’exemple de l’Iran. On a pensé qu’il fallait informer et éduquer les Iraniens sur la non-violence. On a traduit une quinzaine de livres sur la non-violence : des livres du monde entier, sur la peur de la non-violence, sur les méthodes de la non-violence, sur la façon de se débarrasser d’un dictateur… On a traduit les livres de Gandhi, des livres sur Martin Luther King, etc. Tout était disponible gratuitement sur Internet, et pouvait être ensuite distribué et débattu. Mais ce sont les Iraniens eux-mêmes qui devaient décider de ce qu’ils voulaient pour leur pays.
Nous avons toujours été disponibles pour répondre aux questions, mais notre réponse était toujours : « On ne peut vous dire ce que vous devez faire, mais voilà ce que Gandhi a fait, voilà ce que les Philippins ont fait, voilà ce que les Néerlandais ont fait, les Sud-Américains, etc. » Choisissez la méthode qui vous convient. On organise beaucoup d’ateliers, de rencontres sur les différentes stratégies non-violentes, les tactiques. Quel est le meilleur moment pour agir ? Comment éviter la violence de façon à être clairement perçus comme non-violents ? Tout ça doit être enseigné et compris pour que les gens ne reproduisent pas toujours les mêmes erreurs.
C’est ce qu’on fait en Syrie. On a de nombreux collaborateurs qui distribuent de l’information en Syrie. On est heureux d’être un peu partie prenante de ce qui se passe là-bas.

PI. Parlez-nous de votre travail avec les jeunes ?
MA. Vous savez, mon père a été tué pendant la guerre israélo-palestinienne. J’ai vécu dans un orphelinat, j’ai été un poids pour la société, alors que je n’y étais pour rien. On ne peut léser des enfants parce que leurs parents sont morts. Dans ma jeunesse, je suis souvent allé au lit sans manger, et c’est triste.
Lorsque je suis venu étudier aux États-Unis j’ai vu beaucoup de gens qui avaient faim. J’ai vu beaucoup d’enfants de 12, 13 ou 14 ans derrière des barreaux. Pendant mes études à l’Université j’ai perçu qu’il y avait quelque chose qui clochait si un pays aussi riche que les États-Unis n’était pas capable de prendre soin de ces enfants. J’ai alors commencé à faire sortir des enfants de prisons et autres institutions spécialisées pour travailler avec eux chez eux, dans des maisons où vivaient au moins certains membres de leur famille.
J’ai été très heureux de voir que beaucoup de gens étaient d’accord avec moi. On a fondé une association. On utilise parfois des concepts spirituels pour apprendre aux jeunes qu’ils ne sont pas un poids pour la société. On s’efforce de les réintégrer. On les remet à l’école, on les remet au travail, et c’est toujours une joie de voir certains d’entre eux réussir leur vie. J’ai commencé dans l’Ohio et ensuite des gens ont voulu nous envoyer des jeunes d’Indiana et de Virginie. On a dit : « Non, on va venir chez vous et on résoudra les problèmes sur place. » Nous avons maintenant des délégations dans neuf États avec un budget de plus de 50 millions de dollars. On aide beaucoup de jeunes et de familles, et nous sommes fiers du travail réalisé.

PI. Voulez-vous ajouter autre chose ?
MA. Il est intéressant d’observer ce qui se passe au Moyen-Orient. La non-violence peut modifier complètement la façon dont un peuple revendique sa liberté. L’éducation est très importante. J’enseigne à l’Université, à Washington et l’une de nos matières les plus prisées est l’éducation à la paix. Il y a davantage d’étudiants dans cette matière qu’en formation d’ingénieurs ou n’importe quelle autre discipline. La résolution des conflits, la non-violence et la paix sont enseignées aujourd’hui dans presque toutes les universités. C’est une évolution récente. L’éducation évolue, et c’est essentiel si l’on veut arriver à un point où l’on n’aura plus jamais besoin de se battre et de s’entre-tuer.

Plus d’information sur : www.nonviolenceinternational.net

Auteur : Jason Francis, collaborateur de Share International basé dans le Massachusetts (Etats-Unis).
Thématiques : Société, politique
Rubrique : Entretien ()