Les pays du Sud doivent se doter de leurs propres médias

Partage international no 262juin 2010

par Mario Lubetkin

Rome, Italie

Ces cinq dernières années, l’émergence des pays du Sud a dessiné un nouvel ordre politique et économique mondial, mais le système international d’information fait preuve d’un relatif immobilisme et ne reflète que partiellement les grands changements de notre époque.

En effet, depuis trois décennies, les pays émergents ‑ la Chine et l’Inde en tête ‑ affichent une croissance économique et démographique constante, tandis que les pays développés, embourbés dans une quasi-stagnation, ont été l’épicentre de la bulle technologique de 2000, et, pire encore, de la dépression mondiale de 2008, qui n’a pas encore pris fin.

C’est donc à la fois par nécessité et par réalisme politique que le président Bush a reçu en novembre 2008 le premier sommet des vingt premières puissances économiques mondiales, le G20. L’ancien G7, ne rassemblant que des pays de l’hémisphère Nord, était devenu insuffisant, même pour assurer son modeste rôle de coordinateur de différentes institutions internationales, avant tout économiques et financières.

Le bric et l’Ibsa

De par son ascension, reflétée par le G20 et par le Bric (Brésil, Russie, Inde et Chine), ainsi que par l’Ibsa (Inde, Brésil, Afrique du Sud), le Sud a accédé au poste important de copilote des affaires mondiales. Et pourtant, il occupe toujours une place négligeable dans l’opinion publique mondiale, dans les médias internationaux, et, plus généralement, dans les productions culturelles (du cinéma à la télévision et à l’édition).

Il y a deux raisons à cela : les principaux centres de productions culturelles et d’information se trouvent toujours dans le Nord ; et les pays émergents donnent la priorité aux projets d’institutions multilatérales, financières et environnementales.

Maintenant qu’ils ont atteint leur objectif de participer à la gouvernance politique et économique mondiale, ces pays jusqu’à présent mal reliés au monde extérieur vont-ils créer les réseaux d’échanges culturels et d’information nécessaires s’ils veulent se faire connaître et poursuivre leur ascension ?

A ce jour, aussi bien le Bric que l’Ibsa sont dépourvus de systèmes intégrés de communication. Et cela risque de durer : l’Ibsa a créé 16 groupes de travail internationaux et aucun sur la communication !

A l’occasion des rencontres au sommet de le Bric et de l’Ibsa à Brasilia à la mi-avril, un forum des principaux rédacteurs de presse des pays de l’Ibsa, coordonné par Inter Press Service (IPS), a conclu à l’unanimité que l’échange des informations entre ces pays n’avait pas progressé au même rythme que leur rapprochement ‑ en dépit de leurs liens politiques étroits ‑ et que c’était à eux et pas seulement aux gouvernements de l’intensifier en générant un flux d’informations, dans leurs propres pays autant qu’avec le reste du monde.

Un réseau de rédacteurs du Sud

A cet effet, un réseau de rédacteurs des pays de l’Ibsa se propose d’établir et de maintenir dans leurs médias un flux continu d’informations concernant les trois pays concernés et le processus de leur rapprochement.

Afin de combler partiellement le déficit de circulation des informations entre les pays de l’Ibsa et du Sud en général, ils ont créé un autre groupe de travail composé de représentants des médias publics et privés des pays de l’Ibsa, et chargé de promouvoir l’échange horizontal et démocratique des informations, en utilisant les technologies journalistiques traditionnelles, ainsi que d’autres, plus avancées, telles que sites web, blogs, téléphones portables, réception et diffusion numériques.

Ils ont également convenu de préférer les agences et médias du Sud pour la couverture des pays du Sud, car, jusqu’à présent, les agences du Nord formatent les informations selon les points de vue de leurs pays respectifs.

La formation professionnelle des journalistes

Le nouvel ordre mondial qui émerge actuellement, le nouveau rôle joué par les pays du Sud, et la nécessité de créer de nouveaux moyens et liens pour renforcer les communications horizontales, tout cela devrait figurer au programme des universités et de la formation professionnelle des journalistes de la nouvelle génération.

Il y a, bien sûr, des signes positifs montrant le potentiel du Sud dans les domaines de la communication et de la culture. Les séries brésiliennes, par exemple, s’exportent dans le monde entier. Une récente série sur l’Inde et ses relations avec le Brésil et avec le monde entier a permis aux Brésiliens de mieux comprendre ce pays.

N’oublions pas le sport. Les deux prochaines Coupes du monde de football, en Afrique du Sud cet été et au Brésil en 2014, sont des preuves de la capacité des pays émergents à relever des défis à l’échelle mondiale.

De telles initiatives, qui se multiplieront immanquablement dans un proche avenir, peuvent initier un cercle vertueux d’interactions avec un public bien informé capable de changer l’équilibre des pouvoirs à l’échelle mondiale.

Auteur : Mario Lubetkin,
Sources : IPS
Thématiques : Société, éducation
Rubrique : Point de vue ()