Remonter le temps de 2000 à 1887

Un livre d’ Edward Bellamy

Partage international no 263juillet 2010

par George Catlin

Edward Bellamy (1850-1898), avec son roman utopiste publié en 1888, a lancé un mouvement politique. Erich Fromm psychologue social et philosophe l’a qualifié « de l’un des livres les plus remarquables jamais publié en Amérique. »

Il ne fait aucun doute que la Hiérarchie avait prévu le présent depuis des siècles. Son travail visant à éveiller l’esprit et le cœur de l’humanité à la Sagesse immémoriale à travers l’œuvre de H. P. Blavatsky est bien connu. Mais peu de gens connaissent l’œuvre d’un contemporain de Blavatsky qui ne se penchait pas sur les vérités anciennes mais regardait vers l’avenir immédiat. Cette personne s’appelait Edward Bellamy, et son roman, mystérieusement intitulé Looking Backward 2000-1887 (En regardant vers le passé 2000-1887), offre une image prémonitoire de la vie telle qu’elle pourrait être ; la vie telle qu’elle sera bientôt.

Bellamy était un visionnaire. Nos lecteurs pourraient se demander si sa vision émanait des Maîtres. Dans son livre, le protagoniste se réveille d’un sommeil de plus d’un siècle pour se retrouver dans un monde radicalement différent. Dans ce monde règne une sorte de liberté que nous n’arrivons sans doute pas à imaginer puisque nous nous imaginons aujourd’hui comme étant libres. Mais, comme le roman le met en avant : qui est libre quand on vit au milieu du danger réel de tomber malade ou d’autres malheurs nous privant d’une vie heureuse et paisible ? Ainsi, en offrant l’image d’une société bien meilleure, E. Bellamy nous dépeint un monde dont il révèle toute la brutalité. Sa vision est double : l’avenir et le présent, et tous deux méritent toute notre attention, que nous succombions au désespoir, ou que nous nous laissions paresseusement bercer par l’espoir.

Pris dans son ensemble, l’ouvrage présente ce que nous pourrions appeler un « socialisme éclairé » comme solution à nos nombreux problèmes. Il allie adroitement les valeurs spirituelles à une analyse pragmatique et rigoureuse. Son tableau général d’un monde meilleur repose largement sur un système de production et de distribution destiné à répondre le mieux possible aux besoins matériels universels. Une sorte de « monopole national » est proposé comme alternative nettement préférable au marché libre. Alors que cette notion déplaira certainement à ceux qui se souviennent des abus des monopoles à grande échelle et croient intimement aux vertus de la concurrence, E. Bellamy présente un argument convaincant en faveur d’une vaste entreprise nationale veillant à la production et à la distribution de biens et de services. Son efficacité est bien supérieure et la pauvreté est largement éradiquée.

La vision d’Edward Bellamy reflète celle de la Hiérarchie spirituelle. C’est une parfaite description d’un monde de partage, de justice et de paix. A mesure de la lecture, nous voyons à travers le regard d’une âme éveillée combien nos problèmes ‑ littéralement tous nos problèmes ‑ peuvent être aisément résolus en passant simplement du « je » au « nous ».

La trame de l’histoire est simple : Une nuit, un jeune homme riche, Julian West, s’endort sous hypnose et se réveille plus d’un siècle plus tard en l’an 2000. Convaincu que son hôte, le Dr Leete, est en train de lui jouer un tour en lui disant qu’il se trouve désormais à une autre époque, West demande une preuve de ce qu’affirme le docteur. Cette preuve est la suivante : « Il me fait grimper sur une terrasse au sommet de la maison… A mes pieds je vois une grande ville. D’immenses rues larges ombragées par des arbres et bordées de beaux bâtiments, la plupart n’étant pas des blocs continus mais des groupes de maisons plus ou moins grandes qui s’étendent dans plusieurs directions. Chaque quartier comporte de grands squares de verdure avec des arbres, des statues et des fontaines chatoyant dans le soleil de fin d’après-midi. D’immenses bâtiments publics d’une architecture inconnue de nos jours pointent de tous côtés. Je suis certain de n’avoir jamais vu une telle ville auparavant…

Si vous m’aviez annoncé, ai-je dit, profondément bouleversé, que des milliers d’années avaient passé, je vous aurais cru. Un siècle seulement s’est écoulé, a-t-il rétorqué, mais les changements intervenus en un millénaire de l’histoire de l’humanité sont moins extraordinaires. »

Il s’ensuit une série de dialogues entre West et le Dr Leete qui explique le fonctionnement de cette nouvelle culture. Les questions étonnées de West reçoivent des réponses surprenantes mais sincères du docteur qui considère la civilisation du XIXe siècle comme un curieux phénomène heureusement révolu. La transition d’un âge à l’autre n’est que brièvement abordée, à l’occasion d’un sermon, entendu le dimanche directement chez eux par ceux qui le souhaitent, grâce à un appareil anticipant de plusieurs décennies la radio (et le télévangélisme !).

« C’est l’histoire de la dernière et plus grande des révolutions (et la moins sanglante). En l’espace d’une génération, les hommes ont abandonné les traditions sociales et les pratiques barbares, et ont adopté un ordre social rationnel… Qu’est-ce que je vais manger et boire, et comment vais-je me vêtir ? étaient des questions sans solution. Mais dès qu’elles furent posées, non d’un point de vue individuel mais collectif ‑ qu’est-ce que nous allons manger et boire, et comment allons-nous nous vêtir ? ‑ les difficultés ont disparu. »

Bien sûr, beaucoup diraient que E. Bellamy et d’autres qui envisagent ce changement sont soit très en avance sur leur époque, soit naïfs quant à la « nature humaine », estimant bien sûr que la base de notre comportement est le produit des systèmes sociaux et économiques incroyablement mesquins et irréfléchis dont nous sommes affligés. D’ailleurs l’auteur montre combien ces systèmes révèlent et inspirent le pire en nous. Et il exprime sans détours à quel point ils paraissent désastreux par rapport à d’autres systèmes visant à répondre aux véritables besoins de l’humanité. Son argument fondamental est que les gens sont véritablement plus heureux lorsqu’ils savent qu’ils n’ont pas à se battre sans fin pour leur propre sécurité et aussi que, dans cette lutte, personne ne sera « perdant » et ne sera donc contraint de souffrir des diverses conséquences de sa « défaite ».

E. Bellamy voit un monde où la reconnaissance consciente des besoins de tous a remplacé l’obsession centrée sur soi-même. L’objectif central du livre est de montrer que si nous opérions ce changement, les systèmes mis en place seraient tellement satisfaisants que la nature humaine s’épanouirait et grandirait. L’auteur aborde souvent le thème des limites du potentiel humain qui reste inconnu mais qui mérite d’être exploré.

Un échange entre Julian West et le Dr. Leete met en exergue les petits et grands changements sur lesquels repose le nouveau monde. Après avoir appris que les citoyens étaient priés de travailler pendant plusieurs années pour le bien de la collectivité, J. West fait remarquer que « l’emprise » du gouvernement décrit par le Dr. Leete semble accablante. « L’emprise a-t-il répété, où est l’emprise ? De mon temps, ai-je répondu, on considérait que les fonctions du gouvernement devaient se limiter à la préservation de la paix et à la défense du peuple contre l’ennemi public, c’est-à-dire au pouvoir militaire et aux forces de police. »

« Au nom du ciel, qui sont les ennemis publics ? s’est exclamé le Dr. Leete. Est-ce la France, l’Angleterre, l’Allemagne, ou bien la faim, le froid et le dénuement ? De votre temps, les gouvernements avaient coutume, au moindre malentendu international, d’envoyer des citoyens par centaines de milliers à la mort. Nos gouvernements n’ont pas de pouvoirs de guerre, mais afin de protéger tous les citoyens contre la faim, le froid et le dénuement et de subvenir à tous leurs besoins physiques et moraux, leur fonction est de gérer l’industrie un certain nombre d’années. Non, M. West, je suis certain qu’en réfléchissant vous vous rendrez compte que c’est à votre époque que l’emprise des gouvernements était extraordinaire. »

Dans un autre chapitre, plus loin dans le livre, Julian West revient à son ancien domicile, accompagné par Edith, la fille du Dr. Leete, qui est un pur produit de sa propre culture où l’argent n’existe pas.

« Ceci était ma chambre forte ainsi que ma chambre à coucher. Dans le coffre-fort se trouvent plusieurs milliers de dollars en or ainsi qu’un certain nombre de valeurs. Même si j’avais su en m’endormant cette nuit-là que mon sommeil serait si long, je serais resté persuadé que l’or constituait une réserve sûre pour subvenir à mes besoins dans n’importe quel pays, et je n’aurais jamais pensé qu’un temps viendrait où il perdrait tout pouvoir d’achat. Pourtant, je me réveille pour me retrouver parmi des gens pour lesquels une montagne d’or ne leur permet pas de se procurer du pain. »

« Comme on aurait pu s’y attendre, je ne suis pas parvenu à convaincre Edith que cela était étonnant. « Et pour quelle raison l’or devrait-il permettre de se procurer du pain ? » s’est-elle contentée de demander. » Pourquoi, en effet ? L’absence d’argent est sans doute l’idée la plus provocante de toutes celles avancées dans ce roman.

E. Bellamy, en une surprenante anticipation des temps modernes, a lancé l’idée de « cartes de crédit » servant à payer toutes sortes de choses. Mais ces cartes ont peu de ressemblance avec celles qui permettent aujourd’hui de dépenser au-delà de ses moyens et qui coûtent trop cher en intérêts à ceux qui ont peu de moyens. Les cartes de crédit de Bellamy représentent l’unique monnaie de l’époque : le labeur. Tout le monde est censé travailler, et le travail est rémunéré de manière à pouvoir subvenir à tous les besoins. Les emplois particulièrement pénibles ou impopulaires bénéficient d’horaires réduits. Ainsi, un mineur travaillera moins d’heures qu’un enseignant. Et même si un mineur produisait deux fois plus de charbon qu’un autre, tous deux recevraient le même montant du fait que l’effort et non l’habileté détermine la valeur. Pour garantir que chacun fera de son mieux, une grande importance est accordée à l’éducation, et un système de promotions permet à chacun d’accéder à un poste où le service rendu sera supérieur.

A mesure de la progression du récit, chacun de ces systèmes est conçu et décrit en détail. On est amené vers une nouvelle approche du commerce international (en réalité un système de troc), du choix des dirigeants, de la véritable liberté de la presse, de la libération des femmes, des crimes et des tribunaux, ainsi que du soutien aux arts et à la religion.

E. Bellamy décrit le genre d’événements mondiaux nécessaires pour déclencher une reformulation de nos modes d’interactions : des situations tellement graves et catastrophiques que tout le monde, ou tout au moins une grande majorité de la population, a vu qu’un changement radical était non seulement nécessaire mais souhaitable. Dès lors, il ne restait plus qu’à lancer des systèmes de financement et de production capables de servir véritablement les besoins humains. Il est intéressant de voir que l’auteur fait allusion au rôle joué par les plus puissants et les plus privilégiés pour tenter d’empêcher la transition vers une nouvelle culture. Il fait aussi allusion à la réincarnation et glisse le mot « avatar ».

La thèse centrale d’Edward Bellamy est que l’humanité est d’origine et de destinée divine, mais que nous nous sommes gravement perdus en chemin. Le fait surprenant et dans une certaine mesure déprimant au sujet de ce livre est qu’il fut écrit en 1888, plus d’un siècle avant que les idées avancées commencent à faire leur chemin au sein de l’humanité. Ainsi, ses prévisions méritent notre respect et notre attention. Le fait que ce livre soit encore en vente après tant d’années est révélateur de sa pertinence. Il nous apporte à la fois l’espoir et un modèle pour l’avenir.

Et pour finir, certainement dans un appel à l’action, ce citoyen de noble culture exprime une pensée qui est familière à tous ceux qui se trouve en position de servir. « J’ai souvent pensé que j’échangerais volontiers ma place sur cette scène sereine et dorée contre une place dans cette époque chaotique de transition, lorsque des héros enfoncèrent la porte du futur et réveillèrent le regard enflammé d’une race sans espoir… la vision d’un progrès dont le but, en raison de sa lumière aveuglante, continue de nous éblouir. » Créer ce futur était évidemment l’objectif de Bellamy, et l’avenir qu’il anticipait fait certainement partie de notre présent.

Edward Bellamy, Looking Backward 2000-1887. Première édition par Ticknor and Company, Boston, USA, 1888.

Auteur : George Catlin, professeur de psychologie à l’Amherst College, dans le Massachusetts
Thématiques : vie dans le nouvel age
Rubrique : Compte rendu de lecture ()