Un plan B pour sauver la civilisation

Partage international no 265septembre 2010

par Lester R. Brown

En 2001 Lester Brown fonda le Earth Policy Institute dont le but est de concevoir une économie écologiquement viable et d’en planifier la mise en place. L. Brown est l’auteur ou le coauteur de plus de 50 livres, son plus récent étant Plan B.4.0 : Mobilizing to Save Civilization (Plan B.4.0 : Agir afin de sauver la civilisation).

L’avenir est loin de nous avoir livré tous ses secrets, mais nous savons au moins une chose : si nous ne modifions pas notre comportement, si nous sommes incapables d’inverser les facteurs environnementaux qui minent les échanges alimentaires mondiaux, nous ne survivrons pas très longtemps. Un changement radical est inévitable. « La mort de notre civilisation n’est plus seulement une théorie ou une spéculation abstraite ; nous y allons tout droit », affirme Peter Goldmark, directeur du programme climatique du Fonds de défense de l’environnement. Pouvons-nous trouver une autre voie pendant qu’il en est encore temps ? Je le crois. J’appelle cette voie le « Plan B ».

Les causes de la détérioration de la situation alimentaire ‑ depuis la diminution des terres cultivables due à l’exploitation industrielle et à l’érosion, jusqu’à la baisse du niveau des nappes phréatiques, la conversion de la nourriture en pétrole, et l’augmentation des émissions de CO2 ‑ ne relèvent pas de la seule agriculture, et les remèdes doivent faire de même. Autrefois, les recherches sur l’agriculture, les subventions aux paysans, et tout ce qui relevait de l’élevage ou des cultures, étaient exclusivement du domaine du ministère de l’Agriculture. Désormais, notre société toute entière doit se mobiliser si elle veut assurer la subsistance des générations à venir.

Aussi le Plan B doit-il être plus ambitieux que tout ce que le monde a jamais entrepris ; c’est une initiative sans précédent de par son envergure et son urgence. Ce plan a quatre volets indépendants : réduire les émissions de CO2 de 80 % d’ici à 2020 ; stabiliser la population à huit milliards au maximum ; éradiquer la misère ; et restaurer l’écosystème (y compris les sols, les nappes aquifères, les forêts, les prairies et les poissons). Ce plan ambitieux n’a pas été conçu en fonction de contraintes politiques, mais en fonction de données scientifiques.

Un plan sur quatre volets

Pour réduire les émissions de CO2, il faut augmenter de façon spectaculaire les capacités de production énergétique de tous les pays de la planète. Cela implique d’investir massivement dans les énergies renouvelables, d’interdire la déforestation, et de planter des milliards d’arbres. Le Plan B veut essentiellement assurer la transition entre une économie principalement dépendante du pétrole, du charbon et du gaz naturel et une économie reposant largement sur les énergies éoliennes, solaires et géothermiques.

L’objectif de stabiliser la population mondiale à 8 milliards vient simplement du fait qu’à mon avis elle ne pourra pas atteindre en 2050 les 9,2 milliards prévus par les démographes des Nations unies. La grande majorité des 2,4 milliards supplémentaires prévus d’ici à 2050 naîtront dans des pays en voie de développement ‑ et dans la plupart de ces pays, la faim augmente, car l’accès aux ressources alimentaires se détériore. La véritable question n’est donc pas de savoir si la croissance de la population cessera avant d’atteindre 9,2 milliards, mais si elle cessera parce que le monde optera rapidement pour des familles plus petites, ou parce qu’il n’y parviendra pas ‑ dans ce cas, la croissance de la population mondiale sera compensée par l’augmentation de la mortalité. Le Plan B a choisi l’option de la réduction de la fertilité.

Eradiquer la misère est une priorité pour trois raisons : tout d’abord, c’est le meilleur moyen d’accélérer la tendance à la réduction de taille des familles (à condition que toutes les femmes aient accès aux soins gynécologiques et au planning familial). Ensuite, cela aidera les pays pauvres à entrer dans la communauté internationale, en leur permettant de s’intéresser à des enjeux tels que la stabilisation du climat. Lorsque les gens ne savent pas s’ils auront de quoi se nourrir le lendemain, il leur est difficile de se passionner pour la stabilisation du climat. Enfin, éradiquer la misère est une question de morale. L’une des caractéristiques d’une société civilisée, c’est sa capacité à aider ceux qui en ont besoin.

Le quatrième volet du Plan B, c’est la guérison et la protection des systèmes naturels qui sont indispensables à l’humanité. Cela implique de protéger les sols, d’interdire la déforestation, de promouvoir la reforestation, de restaurer les pêcheries, et de s’efforcer dans le monde entier de protéger les aquifères en utilisant l’eau de façon plus rationnelle. Si nous sommes incapables d’inverser cette tendance à la détérioration de ces systèmes, il est peu probable que nous puissions enrayer l’augmentation du nombre des affamés, qui dépasse actuellement le milliard d’individus.

Un plan pour temps de guerre

L’ambition de ce plan pour sauver notre civilisation n’a d’égal que l’urgence de sa mise en œuvre. Il ne réussira que si nous nous considérons en temps de guerre et restructurons l’économie énergétique mondiale à la même vitesse que la restructuration de l’économie industrielle américaine en 1942, après l’attaque de Pearl Harbour. En quelques mois, les Etats-Unis sont passés de la production de voitures à celle d’avions, de tanks et de navires de guerre. La restructuration actuelle ne peut s’effectuer sans un changement radical de priorités. Ni sans sacrifices. Par exemple, la clé de la restructuration industrielle de 1942 a été un embargo de presque trois ans sur la vente des voitures neuves.

Nous sommes face à un extraordinaire défi, mais il y a de nombreuses raisons d’être optimiste. Tous les problèmes que nous avons à résoudre peuvent l’être en utilisant des technologies existantes. Et presque tout ce qu’il y a à faire pour sauver l’économie mondiale de l’effondrement et la mettre sur la voie d’un développement respectueux de l’environnement a déjà été fait par un ou plusieurs pays. Par exemple, plus de trente pays ont réussi à stabiliser leur population.

Les technologies nécessaires au Plan B sont déjà sur le marché. Par exemple, on obtient davantage d’énergie d’une éolienne très perfectionnée que d’un ancien puits de pétrole. Les nouvelles voitures hybrides peuvent parcourir jusqu’à 200 kilomètres avec 4 litres d’essence. Au chapitre des économies d’énergie, le Plan B prévoit qu’en 2020 la plupart des voitures américaines seront hybrides ou entièrement électriques, utilisant largement l’électricité éolienne, qui coûte l’équivalent d’un dollar pour quatre litres d’essence.

Le monde est à l’aube d’une révolution de la technologie de l’éclairage. Les lampes compactes fluorescentes peuvent d’ores et déjà fournir le même éclairage qu’une ampoule avec 4 fois moins d’électricité. Mieux : la diode éclairante obtient à présent le même résultat en ne consommant que 15 % de l’électricité consommée par une ampoule. En passant des ampoules aux diodes, et en installant des détecteurs de mouvements et des variateurs, la quantité d’électricité utilisée pour l’éclairage peut baisser de 90 %.

Au niveau national, l’électricité éolienne fournit plus de 20 % de l’électricité utilisée par le Danemark, qui projette de faire passer ce chiffre à 50 %. Environ 27 millions de foyers chinois tirent leur eau chaude de réservoirs solaires placés sur leur toit. Quant à l’Islande, qui chauffe 90 % de ses foyers grâce à l’énergie géothermique, elle a pratiquement éliminé le chauffage au charbon.

Les montagnes reboisées de Corée du Sud donnent déjà un aperçu de ce à quoi ressemblera le monde avec le Plan B. Autrefois dénudée et presque sans arbres, la Corée du Sud, à présent recouverte à 65 % de forêts, contrôle aujourd’hui les inondations et l’érosion de son sol, rendant ainsi à ses campagnes la santé et la stabilité de leur environnement. Pour leur part, les Etats-Unis ont diminué l’érosion de leurs sols de 40 % en réduisant de 10 % la superficie de leurs cultures ‑ il s’agissait la plupart du temps de sols fortement érodés ‑ et en se tournant vers l’agriculture durable sur une partie des 90 % restants. Pendant ce temps, la production céréalière a augmenté de 20 %.

On trouve aussi des innovations marquantes dans certaines grandes villes. Au Brésil, Curitiba a entrepris la restructuration de son système de transports en 1974, et en 1994, la ville avait réduit son trafic routier de 30 %, alors que sa population avait doublé. Amsterdam a un système de transport diversifié : 40 % de tous les trajets sont effectués en bicyclette. Londres a instauré un péage autour du centre ville et investit les bénéfices dans l’amélioration des transports publics.

Le défi qui nous attend est de bâtir de toute urgence un nouveau système économique avant que le non-respect des lois de la nature ne provoque la destruction du système actuel. C’est une tâche exaltante que de participer à l’élaboration d’une nouvelle et durable économie ‑ qui engendrera une qualité de vie à l’avenant. Un monde dont la population sera stabilisée, les forêts en expansion, et les émissions de CO2 contrôlées.

Auteur : Lester R. Brown, fondateur et président du Worldwatch Institute, une organisation de recherche sur l’environnement basée à Washington.
Sources : L. Brown : Plan B 4.0 : Mobilizing to Save Civilization (Se mobiliser pour sauver la civilisation), chapitre 1 (New York : W.W. Norton and Company, 2009) disponible à : earthpolicy.org/index. php?/books/pb4.
Thématiques : Société, environnement, Économie
Rubrique : Divers ()