Le bien commun : ce que nous partageons

Partage international no 269février 2011

par Jay Walljasper

Saluons une nouvelle manière d’aborder la propriété et la coopération.

 L’expression bien commun n’est pas très familière, mais l’idée existe depuis des siècles. Le bien commun est une nouvelle interprétation d’un mot ancien signifiant « ce que nous partageons ». Le bien commun fait référence à un grand nombre de choses qui appartiennent à tout le monde. Cela va de l’air que nous respirons à la faune et la flore ; du système judiciaire à Internet. Certaines de ces choses nous sont données par la nature, d’autres sont le produit de la créativité humaine. De nouveaux biens communs apparaissent, comme Wikipedia. D’autres sont très anciens, comme les mots et expressions pittoresques de toutes les langues du monde.

Chacun peut utiliser le bien commun, tant qu’il en reste assez pour les autres. C’est la raison pour laquelle des biens communs limités, comme les ressources naturelles, doivent être durablement et équitablement gérés. Mais beaucoup d’autres biens communs peuvent être librement utilisés. Les stars du hip-hop et du rock, par exemple, s’approprient des éléments de la musique soul, du jazz, du blues, du gospel, de la musique country et des vieilles ballades traditionnelles – et nous en sommes tous plus riches. C’est là la plus grande force des biens communs. Ils sont notre héritage commun, et sa valeur augmente lorsqu’on puise dans ses richesses.

C’est ainsi que le bien commun a été utilisé à travers l’histoire pour promouvoir la démocratie, la culture, la technologie, la médecine, l’économie, le progrès social. Mais ce cycle naturel de partage est maintenant en danger. Tout se mesure aujourd’hui selon les lois de l’économie de marché, où chacun essaie de mettre la main sur des parties du bien commun pour se les approprier. Beaucoup d’éléments essentiels de la société, des écosystèmes jusqu’aux services publics en passant par la connaissance scientifique nous glissent entre les doigts pour se retrouver dans les poches des riches et des puissants.

Richesses perdues

Un exemple de ce que nous perdons se trouve à la une des médias avec l’explosion du coût des soins de santé. La création de très nombreux médicaments largement prescrits et dont dépendent des millions de personnes, a été possible grâce à l’aide publique. Mais seules les entreprises pharmaceutiques ont le droit de les vendre. Nous payons un prix exorbitant pour des médicaments que nous avons financés avec l’argent des impôts, et beaucoup de pauvres n’ont même pas accès aux traitements qui pourraient leur sauver la vie.

Un autre exemple encore plus absurde touche à un sujet dont on pourrait penser qu’il ne prête pas à polémique : le yoga. Au cours de siècles d’évolution comme pratique spirituelle, les postures et diverses techniques du yoga ont été incorporées à la tradition. Mais en 1978 un Indien du nom de Bikram Choudhury, vivant à Beverly Hills (E.-U.), a breveté certaines asanas très anciennes de Hatha-yoga comme si elles étaient sa propre invention, et il a appelé tout ça le Bikram Yoga. Il menace maintenant de poursuivre en justice les autres écoles de yoga qui enseignent ces techniques.

La bonne nouvelle est que partout des gens commencent à se réapproprier les biens communs. Luttant ici pour maintenir ouverte une bibliothèque, améliorant un parc ailleurs, ou encore trouvant des fonds pour créer de nouvelles écoles. On voit des écologistes qui luttent contre l’assèchement des zones humides et le rejet de produits toxiques ; des militants qui rendent Internet accessible à des populations défavorisées et s’opposent aux projets des grandes entreprises qui voudraient limiter l’accès libre à l’information ; des peuples primitifs qui inculquent à leurs enfants le sens de la tradition et de l’espoir ; de jeunes entrepreneurs et ingénieurs informaticiens qui cherchent de nouveaux moyens pour partager l’information et les idées.

Toutes ces personnes ne se considèrent pas comme des militants du bien commun. Certains peuvent même ne pas connaître cette expression. Vel Wiley, qui dirige depuis longtemps la télévision publique de Milwaukee (Wisconsin, E.-U.), a déclaré un jour lors d’un événement organisé sur le sujet du bien commun : « Quand on m’a invité à participer à cette conférence, je pensais que le bien commun c’était un truc pour les gens de Greenpeace, des écologistes. Mais je comprends maintenant que j’ai moi-même participé au combat pour le bien commun depuis vingt ans sans le savoir. Notre télévision n’est pas simplement un petit groupe de gens préconisant que les citoyens puissent donner leur avis sur les médias audiovisuels. Nous faisons partie de quelque chose de beaucoup plus grand, et cette compréhension nous aide à aller de l’avant. » Il n’est pas nécessaire que chacun adopte l’expression bien commun. Ce qui importe, c’est que chacun comprenne que ce que nous partageons (et comment nous le partageons) est aussi important que ce que nous possédons individuellement.

Pourquoi se préoccuper du bien commun ?

Le bien commun, c’est notre histoire, mais aussi notre plus bel espoir pour l’avenir. L’idée – et la réalité – du bien commun a décliné nettement à partir du 18e siècle. Pourquoi devrions-nous aujourd’hui, en ce début de 21e siècle, nous battre pour le ressusciter ? Une réponse simple est qu’il le faut. Malgré les nombreux bienfaits qu’elle nous apporte, l’économie de marché est un rouleau compresseur. Elle ne possède aucun mécanisme interne lui disant quand s’arrêter – arrêter de détruire le bien commun qui la nourrit. En quelque sorte, voilà des siècles que nous puisons dans un compte en banque bien garni, et maintenant, il commence à s’épuiser. Il faut y effectuer des dépôts pour assurer notre avenir. Si notre Destin manifeste a pu être jusqu’ici de nous répartir le bien commun, nous avons maintenant le devoir de le reconstituer. Nous devons le faire pour protéger la planète, améliorer notre qualité de vie, réduire les inégalités, et laisser un monde meilleur à nos enfants.

Peter Barnes

Parallèles avec les origines de l’écologie

L’intérêt croissant pour le bien commun ressemble à ce qu’on a connu au début du mouvement écologiste dans les années 1960. Alors, on utilisait peu le mot écologie mais la pollution atmosphérique inquiétait déjà, tout comme les pesticides, l’augmentation des déchets ménagers, la perte des espaces naturels, la disparition des espèces, les substances toxiques déversées dans les fleuves, les marées noires qui polluent les océans, les peintures à base de plomb qui empoisonnent les enfants, la progression des banlieues avalant la campagne, les montagnes de détritus, et les pratiques agricoles insoutenables qui ravagent la terre. Pourtant, ce n’est qu’à partir du premier Jour de la terre, le 22 avril 1970, que l’usage du mot écologie s’est répandu. L’écologie regroupe un ensemble de domaines connectés, qui apparaissaient auparavant totalement séparés. Elle est devenue la bannière sous laquelle de multiples causes sont défendues.

La défense du bien commun sous toutes ses formes offre la même promesse de rassemblement par la création d’un nouveau mouvement visant à modifier notre perception du concept de propriété et à promouvoir la collaboration dans la société moderne.

Une nouvelle façon de penser et de vivre

Plus qu’un cadre philosophique et politique pour comprendre ce qui va mal, le mouvement en faveur du bien commun nous fournit une trousse à outils pour résoudre les problèmes. Des militants locaux désireux de revitaliser leur communauté et de protéger l’espace public créent des fonds de gestion – une autre façon de rendre la propriété de la terre à la collectivité. Les internautes utilisent les qualités collaboratives de l’outil Internet pour s’opposer aux sociétés qui voudraient confisquer cette ressource commune. Partout des villageois et citadins défendent la propriété publique de l’eau, une ressource qui ne peut être vendue, exploitée, ou contrôlée par qui que ce soit.

Tous ces efforts prolongent la signification du bien commun au-delà de quelque chose que l’on possède, vers une plus grande idée : comment vivre ensemble. Peter Linebaugh, historien réputé dans le domaine du bien commun, a inventé le mot « commoning » pour décrire les efforts croissants consacrés à la protection et au renforcement de tout ce que nous partageons. « Je veux souligner que le bien commun, plus qu’une simple ressource matérielle, ce sont des activités dont l’élément social est essentiel. »

David Bollier, un des principaux théoriciens du bien commun sur la scène internationale, a défini cette expression comme une dynamique sociale. Voici ce qu’il a écrit dans le journal politique anglais Renewal : « Le bien commun apparaît chaque fois qu’une communauté décide qu’elle souhaite contrôler une ressource de façon collective, avec un respect spécial pour la préservation de son accès et de son utilisation de façon durable et équitable. Le bien commun est une forme sociale qui a toujours existé à l’ombre de notre culture de marché, et qui connaît maintenant un renouveau. »

Julie Ristau et Alexa Bradley, militants communautaires de longue date, constatent que beaucoup de personnes ont si bien intériorisé les valeurs compétitives de l’économie de marché qu’elles croient que toute action coopérative est condamnée à l’échec. Elles ont perdu jusqu’à la capacité d’imaginer le moindre travail collectif. En même temps, J. Ristau et A. Bradley détectent chez d’autres « une aspiration profonde à la restauration du lien social ». Nous assistons à des efforts remarquables pour reconstituer le tissu communautaire, relocaliser l’approvisionnement de la nourriture, avancer vers une économie coopérative, et mieux harmoniser nos vies avec la santé de notre planète. Ces efforts naissent du besoin et du désir profonds de vivre ensemble et de nous organiser pour retrouver le sens de la propriété partagée, et de collaborer pour une saine gestion du bien commun.

En nombre croissant, nous faisons des pas dans la direction d’un monde basé sur le bien commun, dans lequel l’attention portée sur la compétition serait équilibrée par de nouveaux comportements et des structures sociales qui favorisent la coopération. Cette vision apparaît précisément au moment où nous en avons le plus besoin. Les mythes entretenus ces trente dernières années sur la magie du marché ont été brisés par l’implosion de la bulle financière mondiale, qui a créé à la fois une ouverture de conscience et un besoin aigu de vivre différemment.

La solution aux désastres économiques et écologiques actuels nécessitera plus que quelques ajustements. Il faudra tout réorganiser en profondeur, procéder à un véritable changement de civilisation. Nous vivons un moment historique où se fait jour une nouvelle vision du bien commun dans une société où le nous importe autant que le moi. Une belle lueur d’espoir d’un monde meilleur.

Cet article de YES! Magazine est extrait du livre All That We Share: A Field Guide to the Commons de Jay Walljasper.
On The Commons est un centre d’élaboration de stratégies en faveur du mouvement pour le bien commun.
http://www.yesmagazine.org/happiness/all-that-we-share

Auteur : Jay Walljasper,
Thématiques : Société, environnement
Rubrique : Divers ()