Obama, l’homme de la fusion des contraires ?

Partage international no 245février 2009

par Mark Sommer

Arcata, Californie

Voyant Barack Obama choisir Hilary Clinton comme secrétaire d’Etat, reconduire Robert Gates en secrétaire à la Défense et donner sa confiance à nombre de ceux de l’équipe économique à qui l’on doit le fiasco financier actuel, beaucoup de ses supporters se sont demandés si ses promesses de changements ne seraient pas largement revues à la baisse. D’autres ont affirmé qu’il avait simplement la perspicacité, pour mener son programme de réformes, de recruter des membres de la classe dirigeante. Il semblerait qu’il suive la maxime dont on dit qu’elle fut rendue célèbre par son film préféré, le Parrain : « Soyez proches de vos amis et encore plus proches de vos ennemis. »

Les prises de position centristes de B. Obama peuvent décevoir ceux qui avaient espéré un changement de direction plus radical des politiques de ces dernières années et lui attribuaient des instincts réformistes. Son sens de la justice sociale et son expérience d’élu de proximité font espérer en lui un populiste progressiste. Mais B. Obama a été aussi promu dans l’élite de l’Ivy League1 et a étudié à Chicago les ressorts de la politique, lesquels ne sont pas compatibles avec les beaux principes. B. Obama n’a pas pu en arriver là où il voulait tant parvenir sans apprendre les règles essentielles de survie, comme celle de se fondre dans les différents milieux côtoyés.

Etant donné son origine métissée et son dur apprentissage, B. Obama est peut-être simplement un égalitaire pragmatique. Ou bien il représente peut-être un nouveau genre de politique sans clivages, un partisan du « tout à la fois » luttant contre la dichotomie du « soit-soit » développée par les politiques que nous connaissons. Essaye-t-il de composer une sorte de dénominateur commun par un pot-pourri législatif des démocraties dans le monde ? Ou bien essaye-t-il d’encourager une dynamique différente et globale, en intégrant les meilleures idées de chaque parti pour trouver des solutions hybrides aux problèmes pour lesquels aucune approche isolée n’apporte de réponse efficace ?

Il est trop tôt pour le dire, mais la personnalité de B. Obama, son odyssée personnelle et son éducation, tout ce qui est inné ou acquis chez lui suggère qu’il est un personnage hybride. L’inhérente ambiguïté de son métissage relève un défi particulier. B. Obama s’est évertué pendant sa jeunesse à tenter de réconcilier les antagonismes liés à l’esclavage. Son premier livre, Les rêves de mon père, révèle avec une candeur remarquable et non sans une réflexion sur soi une jeunesse inspirée par l’idéalisme des années 1960 de sa mère mais rebutée par la culture de la guerre que cela induisait. Son succès notoire fut de transformer sa plus grande lutte en sa plus grande force.

On doit peut être plutôt considérer B. Obama comme un personnage potentiellement transformateur de la politique américaine et mondiale. Son passé et ses convictions présentent des tendances cohérentes : il ne cherche pas à défier l’ordre établi mais plutôt à contester que la légitimité soit l’apanage de quelque parti, idéologie ou courant que ce soit. Ceci, qui n’est donc pas une idéologie particulière, est la façon de diriger de B. Obama, ce qui représente un changement radical par rapport aux pratiques habituelles.

L’approche par intégration de B. Obama, qui consiste à écouter les avis contradictoires, puis à en synthétiser le meilleur, pourrait amorcer la libération de l’immense potentiel propre aux conflits. Le vingtième siècle, l’âge des idéologies, nous a conduit à deux guerres mondiales et une guerre froide, engendrant l’effondrement du communisme en 1989 et du capitalisme de cow-boys en 2008. Le 21e siècle s’annonce comme l’âge du pragmatisme où l’adhésion aveugle à des idées établies est remplacée, au mieux, par un engagement ferme à des principes généraux et une approche flexible pour les atteindre.

Ce processus d’intégration est le paradigme du simple et élégant principe du véhicule à moteur hybride : l’énergie fournie au freinage pour ralentir le véhicule est réutilisée pour le propulser. Si nous pouvions exploiter ce principe mécanique aux domaines politique, économique et culturel, nous disposerions d’un immense élan de progrès social.

En tant que leader de transition qui incarne l’effort de réconciliation entre les races et les cultures en conflit, B. Obama ne cherche rien de moins que de bander l’arc de l’histoire. C’est sûrement plus de responsabilité qu’un seul individu puisse supporter. En cherchant à créer des ponts entre les courants les plus contradictoires de la politique intérieure et étrangère, B. Obama tente la même fusion et s’expose au même destin que son modèle déclaré, Abraham Lincoln.

Il incombe donc à nous tous qui croyons en une culture et une politique plus globales de créer un espace sûr pour lui et d’autres. Franklin Roosevelt, un des autres inspirateurs d’Obama, s’est vu répondre à un de ses supporters progressistes qui le priait d’accélérer le rythme du changement : « Vous m’avez convaincu. Maintenant, manifestez-vous et incitez-moi à le faire. » Passer d’une politique manichéenne à une politique de totale union n’est pas le travail d’un homme ou d’un parti, il est celui d’un panel d’acteurs par-delà les générations. Comme le dit souvent B. Obama : « Il ne s’agit pas de moi ; il s’agit de nous. »

Si nous désirons un monde qui aborde vraiment ses défis plutôt que de les exacerber, nous devrons nous engager dans un dur labeur de réconciliation, non seulement avec les éléments conflictuels de nos politiques, mais aussi avec nos propres impulsions conflictuelles internes. B. Obama donne un admirable exemple de transformation d’un conflit interne potentiellement paralysant en un processus politique de guérison potentielle. Maintenant c’est au reste d’entre nous de prendre acte des changements suscités et incarnés par son émergence.

  1. Ensemble des huit universités les plus prestigieuses du nord-est des Etats-Unis

Auteur : Mark Sommer, auteur d’ouvrages et journaliste, est directeur du Mainstream Media Project, un projet américain qui s’efforce de faire entendre de nouvelles voies et d’apporter de nouveaux points de vue aux médias.
Sources : IPS
Thématiques : politique
Rubrique : Divers ()