Double nationalité

Partage international no 236avril 2008

par Daniel Barenboïm

J’ai souvent déclaré que le destin des Israéliens et des Palestiniens était intimement lié et qu’aucune solution à leur problème ne pourrait venir d’un conflit armé. Récemment, j’ai eu l’opportunité de démontrer cette affirmation de façon plus tangible en acceptant la nationalité palestinienne.

Lorsque ma famille est arrivée en Israël en provenance d’Argentine dans les années 1950, mes parents voulaient m’épargner la vie d’un enfant qui grandit au sein d’une minorité – une minorité juive. Ils voulaient que je grandisse comme membre d’une majorité – une majorité juive.

La tragédie ici est que ma génération, bien qu’ayant été éduquée dans une société dont les aspects positifs et les valeurs humaines ont beaucoup enrichi ma pensée, a ignoré l’existence d’une minorité au sein d’Israël – une minorité non juive – qui avait été une majorité dans toute la Palestine jusqu’à la création de l’Etat d’Israël en 1948. Une partie de la population non juive est restée en Israël, une autre a quitté le pays, poussée par la peur ou déplacée de force.

Au cœur du conflit israélo-palestinien se trouve toujours cette incapacité à admettre l’interdépendance de ces deux peuples. La création de l’Etat d’Israël a été le résultat d’une idée judéo-européenne qui, si elle a sa logique, ne pourra s’exonérer de la reconnaissance de l’identité palestinienne comme étant tout aussi logique. On ne peut ignorer le développement démographique que connaît la région. Les Palestiniens en Israël constituent une minorité en forte croissance ; ils représentent déjà 22 % de la population d’Israël. C’est une proportion que n’a jamais atteint une minorité juive dans aucun pays à aucune époque de l’histoire. Le nombre des Palestiniens vivant en Israël et dans les territoires occupés (c’est-à-dire dans le grand Israël pour les Israéliens ou la grande Palestine pour les Palestiniens) est déjà supérieur à la population juive totale.

Israël doit maintenant résoudre trois problèmes : celui de la nature de l’Etat juif moderne et démocratique, de son identité ; le problème de l’identité palestinienne à l’intérieur de l’Etat d’Israël ; etle problème de la création d’un Etat palestinien en dehors d’Israël. Concernant le premier point, il a été possible d’instaurer avec la Jordanie et l’Egypte ce qu’on peut appeler une paix glaciale sans que soit mise en question l’existence de l’Etat juif. Le problème des Palestiniens en Israël est lui, beaucoup plus délicat à résoudre. Pour Israël, il s’agit, entre autres choses, de reconnaître que leur terre n’était pas un désert, un no man’s land, selon l’idée répandue lors de la création de l’Etat. Les Palestiniens eux, devront accepter définitivement la réalité de l’Etat juif d’Israël.

Les Israéliens devront accepter l’intégration de la minorité palestinienne même si cela entraîne la modification de certaines caractéristiques de l’Etat d’Israël. Ils devront aussi accepter la nécessité de la création d’un Etat palestinien à côté de l’Etat d’Israël. Il n’y a pas d’alternative, de coup de baguette magique qui ferait disparaître les Palestiniens ; leur intégration est donc une condition indispensable de la survie d’Israël – d’un point de vue moral, social et politique. Plus l’occupation continuera en laissant se développer la colère des Palestiniens, plus il sera difficile de trouver les bases les plus élémentaires d’un accord entre les deux peuples. On a souvent vu dans l’histoire moderne du Moyen-Orient que des opportunités manquées de réconciliation ont eu des conséquences extrêmement négatives pour les diverses parties impliquées.

Un passeport palestinien

Pour ma part, lorsqu’on m’a proposé de recevoir un passeport palestinien, j’ai accepté dans un esprit de reconnaissance du destin du peuple palestinien, que moi, un Israélien, je partage. Un véritable citoyen d’Israël doit tendre la main aux Palestiniens avec un esprit ouvert, et en essayant de comprendre ce que la création de l’Etat d’Israël a signifié pour eux. Le 15 mai 1948 est l’anniversaire de l’indépendance pour les juifs, mais ce même jour est pour les Palestiniens Al Nakba, la catastrophe. Un véritable citoyen d’Israël doit se demander ce que les juifs, un peuple intelligent et cultivé, ont fait pour partager leur héritage culturel avec les Palestiniens. Un véritable citoyen d’Israël doit aussi se demander pourquoi les Palestiniens ont été condamnés à vivre dans des bidonvilles et à accepter des services de santé et d’éducation de qualité inférieure, alors que l’occupant aurait pu leur fournir des conditions de vie décentes et dignes, qui sont le droit de tout être humain.

Dans tout territoire occupé, l’occupant est responsable de la qualité de vie des populations. Dans le cas des Palestiniens, les différents gouvernements israéliens au cours de ces quarante dernières années ont échoué lamentablement. Les Palestiniens doivent bien sûr continuer de résister à l’occupant et s’opposer aux atteintes à leurs droits individuels fondamentaux, dont le droit à un Etat stable. Pourtant, dans leur intérêt, cette résistance ne devrait pas s’exprimer par la violence. Le passage d’une résistance inflexible mais non-violente, incluant des manifestations et protestations pacifiques, à la violence, n’aurait pour résultat que de produire davantage de victimes innocentes et ne servirait pas les intérêts à long terme du peuple palestinien. En même temps, les citoyens d’Israël ont toutes les raisons d’être aussi vigilants sur la question des besoins et des droits du peuple palestinien (à la fois en Israël et en dehors) qu’ils le sont sur les leurs propres. Après tout, s’il nous faut partager une même terre et un même destin, nous devrions tous jouir de la double nationalité.

Publié avec l’autorisation de The Guardian, Grande-Bretagne

Auteur : Daniel Barenboïm, pianiste et chef d’orchestre de nationalité argentine et israélienne.
Thématiques : peuples et traditions, éducation
Rubrique : Divers ()