Partage international no 231 – novembre 2007
Interview de Lior Volynitz par Kustec Ales
Lior Volynitz, 20 ans, est l’un des nombreux jeunes Israéliens qui ont refusé d’effectuer leur service militaire pour protester contre la politique de leur pays à l’égard de la Palestine. En mars 2005, il avait signé avec 250 autres lycéens une lettre expliquant les raisons de leur refus. Cette lettre avait été adressée au premier ministre d’Israël, ainsi qu’à d’autres personnalités de haut rang. A sa connaissance, Lior fut le premier appelé sous les drapeaux à qui fut épargnée la prison militaire, jusque-là inévitable en cas de refus de servir. Aleš Kustec l’a interviewé pour Partage international.
Partage international : Pourquoi avez-vous refusé de faire votre service militaire en Israël ?
Lior Volynitz : En premier lieu, parce que c’était une obligation. En Israël, tous les jeunes hommes sont obligés de servir trois ans dans l’armée, et les jeunes femmes, deux. Par ailleurs, je savais qu’en faisant mon service militaire, je servirais une mauvaise cause, ce que je n’aurais jamais supporté. Je ne peux pas accepter l’occupation israélienne de la Palestine et l’oppression de nos voisins, pas plus que notre guerre contre le peuple libanais, et, d’une façon générale, le comportement de notre armée. Il me serait impossible de servir dans une armée dont la politique est in-juste. Je ne crois pas que la violence puis-se conduire à la paix. Je pense qu’il y a d’autres moyens d’ y parvenir.
PI. Quelles ont été les conséquences de votre refus du service militaire ?
LV. Normalement, tous ceux qui refusent de servir dans l’armée doivent passer un certain temps dans une prison militaire. Heureusement, cela n’a pas été mon cas. J’avais pourtant envoyé une lettre au gouvernement et à l’armée, dans laquelle je me posais en objecteur de conscience. De plus, je fais partie des 250 Israéliens de mon âge qui ont signé une lettre de « Shministim » (lettre de sortie de lycée) dans laquelle nous justifions notre refus par l’occupation de territoires palestiniens. J’ai donc été condamné à la prison militaire, mais, à ma surprise, la veille de mon enfermement, l’armée m’a convoqué devant un « comité de conscience », qui a le pouvoir de dispenser du service militaire les pacifistes, et non ceux qui, comme moi, sont simplement en désaccord avec la politique israélienne. Je leur ai répété les raisons de mon refus – principalement l’occupation de la Palestine –, et pourtant, ils m’ont tout de même dispensé du service militaire, la veille du jour où j’aurais dû commencer ma peine de prison. J’ai eu beaucoup de chance.
PI. Est-ce que beaucoup de jeunes Israéliens refusent d’effectuer leur service mi-litaire ?
LV. Il n’y en a que 250 qui ont fait connaître publiquement leur refus. Pourtant, beaucoup d’autres refusent de servir dans l’armée pour des raisons politiques ou personnelles, mais les médias n’en parlent pas. En 2006, plus de 50 % des Israéliens qui devaient faire leur service militaire, soit ne l’ont pas fait du tout, soit ne l’ont pas fait entièrement. Et leur nombre augmente chaque année.
PI. Comment les médias israéliens abordent-ils cette question ?
LV. Je ne peux parler que de la lettre que nous avons co-signée en 2005, et dans laquelle nous avons expliqué de façon convaincante les raisons de notre refus. Nous l’avons présentée comme un instrument de démocratie, en expliquant que nous n’étions pas contre la société israélienne, bien au contraire, et que nous étions pour la paix dans notre pays. Nous l’avons envoyée à nos dirigeants et aux médias. Nous avons eu la surprise de la voir publiée partout. Même le président d’Israël en a fait la critique dans les médias. Notre action a vraiment eu des conséquences importantes. Beaucoup de gens ont pris position contre nous, mais les très nombreuses réactions que notre lettre a suscitées sont en soi une très bonne chose, car, auparavant, le service militaire était considéré comme allant de soi, et l’on n’en parlait même pas. Nous avons apporté la preuve que des jeunes pouvaient penser par eux-mêmes. Alors, même si la majorité des articles nous étaient hostiles, nous avons porté le débat sur la scène publique, ce qui est très important.
PI. Quel est l’impact de l’occupation israélienne sur la vie des Palestiniens ?
LV. Depuis l’occupation de la Cisjordanie et de Gaza en 1967, les Palestiniens de ces régions vivent sous le contrôle d’une armée étrangère. Cela veut dire qu’il n’y a pas de démocratie en Cisjordanie et à Gaza, et peu d’institutions fiables capables d’aider les Palestiniens à vivre. L’armée peut faire absolument ce qu’elle veut avec eux : elle peut saisir leurs terres et leurs biens sans avoir à rendre de comptes. C’est le principe de base de cette occupation, qui, d’ailleurs, ne fait qu’empirer d’année en année. Le principal – et peut-être le pire – outil d’oppression employé contre les Palestiniens, c’est l’établissement de colonies : des citoyens israéliens juifs s’installent en territoire palestinien, et vivent sur des terres palestiniennes qui leur ont été prises par la force. Cela signifie qu’Israël y construit des maisons que les Palestiniens n’ont pas le droit d’acheter, ni de louer, ni même de visiter. Les Israéliens et les Palestiniens sont complètement séparés dans les territoires occupés. Il en est de même pour les routes : l’armée israélienne a construit de nombreuses routes en territoire palestinien, mais les Palestiniens n’ont pas le droit de les utiliser. C’est un moyen de limiter les déplacements des Palestiniens, tout comme les postes de contrôle, qui se trouvent à l’entrée de chaque ville, et qu’aucune personne ou marchandise ne peut franchir sans l’autorisation de l’armée israélienne. Même si vous êtes étudiant ou écolier et voulez vous rendre à votre école ou à l’université, vous devez chaque fois obtenir l’autorisation de l’armée israélienne. De même, si vous avez besoin de vous rendre à l’hôpital, l’armée doit d’abord vous autoriser à franchir le point de contrôle. Il n’y a donc aucune liberté de déplacement en Palestine.
De plus, dans les territoires occupés, n’importe quelle initiative, comme construire ou agrandir une maison, créer une entreprise ou simplement fonder une association d’intérêt local telle qu’un club de football, par exemple, nécessite l’autorisation des forces d’occupation israéliennes. Et il est très difficile d’obtenir cette permission. Si vous ne l’obtenez pas et décidez de construire quand même, ils peuvent venir détruire votre maison, et même vous arrêter. Ainsi, depuis quarante ans, les Palestiniens subissent l’occupation d’une armée étrangère qui contrôle tous les secteurs de leur vie. A mon sens, c’est là la cause du terrorisme et de la haine qui existe entre les deux nations, ainsi que la raison pour laquelle nous ne pouvons vivre en paix.
PI. Que pensent en général les Israéliens de l’occupation de la Palestine ?
LV. Les Israéliens ne mesurent généralement pas le tort réel que l’occupation cause aux Palestiniens. Ils ne les rencontrent jamais, ne leur rendent jamais visite. Un Israélien peut vivre à Tel Aviv, qui se trouve à 20 minutes de voiture de la Palestine, et ne jamais rencontrer de Palestinien, sauf pendant son service militaire, lorsque, portant l’uniforme, il envahit leurs villages. En conséquence, l’Israélien moyen n’a aucune idée de ce qu’est la vie des Palestiniens.
PI. Vous, au contraire, vous avez rencontré beaucoup de Palestiniens.
LV. En effet, mon expérience est très différente. Je suis principalement entré en contact avec des Palestiniens en travaillant avec des organisations humanitaires et politiques, par exemple à replanter des oliveraies que l’armée israélienne avait détruites. J’ai aussi aidé à escorter des enfants palestiniens pendant qu’ils se rendaient à l’école, et participé à des manifestations et à d’autres actions contre la construction de ce mur d’apartheid, et contre l’appropriation de terres palestiniennes.
PI. En tant que jeune, comment voyez-vous l’avenir des relations entre Israéliens et Palestiniens ? Pourrez-vous un jour vivre en paix et en bons termes ?
LV. Je suis certain qu’un jour nous vivrons ensemble et en paix, mais, pour que cela se produise, il faudra d’abord négocier d’égal à égal. Malheureusement, Israël se comporte comme une île qui serait coupée des pays voisins. Or, si nous nous séparons de nos voisins, nous construisons des murs, non seulement sur leurs terres, mais aussi dans nos têtes. En les excluant, nous transformons notre pays en ghetto. Je crois qu’un accord entre Israéliens et Palestiniens nécessitera un juste partage des territoires entre les deux nations, deux capitales à Jérusalem, un accord concernant le retour de certains réfugiés, et une juste compensation pour les autres. Il y a vraiment des solutions très réalistes, de nombreuses initiatives ont déjà reçu l’approbation d’influents politiciens israéliens et palestiniens, mais les dirigeants actuels d’Israël et des Etats-Unis ne les soutiennent pas. Cela prendra du temps, mais je suis sûr que la paix règnera un jour entre nous. En fin de compte, ce sont les peuples qui réalisent la paix, pas les politiciens.
