Partage international no 226 – juin 2007
Interview de Ervin Laszlo par Felicity Eliot
Fondateur du Club de Budapest et membre de celui de Rome, philosophe des sciences, spécialiste de la théorie des systèmes et des champs, Ervin Laszlo est un auteur prolifique (75 ouvrages, 400 articles…), qui se double d’un pianiste de renom. Il vit actuellement en Toscane. Felicity Eliot l’a interviewé pour Partage international.
« L’humanité se trouve aujourd’hui devant un choix de vie ou de mort : sombrer dans le chaos, ou se transformer en une communauté durable, éthique et planétaire. Nous n’avons jamais connu une occasion aussi cruciale, vitale, de changer radicalement le monde. »
Toutes les interventions d’Ervin Laszlo, ses articles, ses entretiens… dégagent une impression à la fois d’urgence et de sérénité. Répondant à ma première question, il m’a expliqué que nous, l’humanité, le monde, la planète allons à contresens et que l’ensemble de nos systèmes sont, à des degrés divers, en état de crise. Il montre comment les processus qui sont à la base de nos vies individuelles et collectives s’effondrent. Vous connaissez, dit-il, le dicton chinois, selon lequel « si nous ne changeons pas de direction, alors nous allons droit devant nous ».
Partage international : La situation en est-elle à ce point ?
Ervin Laszlo : Nous allons à contresens. Loin d’assurer notre sécurité, nous courons vers l’abîme. Et vous savez ce qui arrive dans ces cas-là : le pas devient moins sûr, on commence à glisser, et il devient difficile de reprendre pied.
E. Laszlo estime indispensable d’entreprendre des changements radicaux, de changer totalement de direction d’ici les cinq prochaines années. On ne peut attendre plus longtemps. D’autant que toutes sortes de signaux, positifs et négatifs, qui viennent des domaines les plus variés, nous y poussent.
PI. Quelles sortes de signaux ?
EL. Je pense qu’aujourd’hui, il existe dans l’opinion publique des éléments cruciaux porteurs de ce genre de changements. Peut-être sont-ils le produit de certaines prévisions, mais je crois qu’ils viennent surtout d’une prise de conscience presque générale qu’un certain nombre de fonctionnements ne sont plus tenables et ont atteint un point critique.
La crise de notre environnement, par exemple, nous donne des avertissements on ne peut plus clairs sur la nécessité d’agir. Pas un jour ne passe sans que nous n’entendions parler de problèmes urgents liés au climat. Ces changements climatiques menacent les modes de vie de communautés entières, menacent des régions immenses. En fait, la souffrance de la planète nous affecte tous. C’est de cela qu’il faut prendre conscience : que tout, absolument tout, est interconnecté. Nous commençons seulement à nous en rendre compte.
Nous constatons dans certains endroits des pénuries d’eau, une augmentation et un allongement des périodes de sécheresse ; nous voyons des fermiers qui ont de plus en plus de mal à tirer de quoi manger de leurs lopins de terre. Les déserts s’étendent. La pollution fait des ravages.
Autre processus auquel nous assistons aujourd’hui, c’est l’élargissement du fossé et la polarisation entre riches et pauvres. Regardez les niveaux de pauvreté et de surpeuplement qui frappent nombre des plus grandes métropoles mondiales.
Il suffit de faire le tour de l’ensemble de ces problèmes pour s’apercevoir que ça ne peut plus durer. C’est pourquoi je dis, moi et bien d’autres, que nous avons atteint un moment crucial et qu’il est plus que temps d’engager des changements en profondeur. Le problème, c’est que certain experts et responsables politiques pensent que l’on peut résoudre ces difficultés indépendamment les unes des autres, l’une après l’autre.
PI. Pour vous, ce n’est pas la bonne approche ?
EL. Bien sûr que non. Cela ne correspond à rien. Tout est interrelié – tous ces processus sont interconnectés. Une dégradation ou une destruction dans un domaine particulier affecte l’ensemble des autres. Prenez le réchauffement global, l’utilisation de combustibles fossiles, leurs taux de consommation et les émissions de CO2, et examinez leurs effets sur notre santé et nos problèmes d’alimentation (d’un point de vue tant quantitatif que qualitatif)… La seule chose qui compte, c’est de laisser à nos enfants et à nos petits enfants une planète viable. Mais nous la sacrifions, ainsi que notre santé et nos enfants, à l’économie.
PI. Certains scientifiques estiment que le changement climatique n’est pas aussi grave que ce que l’on prétend, que soutenir cette thèse, c’est donner dans le catastrophisme…
EL. Je ne veux pas donner de noms, mais il se trouve que je connais certains groupes, certains intérêts occultes qui font le forcing pour contrer toute information sur les effets destructeurs du changement climatique et de la pollution. Je connais des scientifiques mercenaires, stipendiés pour mener des campagnes de désinformation intensives sur tous ces problèmes. On retrouve, là encore, le profit.
PI. Certains de vos livres et de vos articles exposent une vision de la vie particulièrement originale, centrée autour de la notion d’interconnexion totale, que nous avons déjà mentionnée. Pourriez-vous nous en dire un peu plus ?
EL. Je suis toujours étonné de rencontrer quelqu’un qui ne comprend pas ce fait, tant il me semble évident. Tous les processus, tous les systèmes, toute vie – tout est interdépendant. Ce qui se passe quelque part a une influence ailleurs. C’est maintenant prouvé par la science – notamment la physique quantique. La philosophie de l’antiquité le savait, et nous pouvons le vérifier à chaque instant à tous les niveaux. Nous commençons tout juste à comprendre que, dans notre univers, rien n’est véritablement localisable. Cette non-localité est synonyme de cette interconnexion totale dont nous avons déjà parlé, de cohérence. Des expériences ont montré et mesuré que les particules paraissent « savoir », d’une manière ou d’une autre, ce que font les autres. C’est cela que j’appelle non-localité. Et, ce qu’il y a de plus extraordinaire, l’information est transférée instantanément, quelle que soit la distance entre les particules. Cela veut dire que nous commençons à modifier radicalement notre conception de l’espace et du temps, voire à la transcender. C’est vrai sur notre planète, c’est vrai dans le cosmos, et c’est certainement vrai pour nous, les humains.
PI. Quelles seraient les bases de cette nouvelle morale qui, je suppose, devrait faire l’objet d’un consensus planétaire, et transcender les religions, ainsi que les différences ethniques et nationales ?
EL. Il est hors de doute qu’elle serait proche de celles de nombre de religions, mais tout le monde n’est pas religieux. De plus, une nouvelle morale aurait pour première fonction d’unir. La vieille idée de « vivre et laisser vivre » a coexisté avec de nombreux codes éthiques, mais je crois qu’elle a une faille rédhibitoire : elle implique, certes, une attitude de tolérance ou d’indifférence, mais, poussée trop loin, elle pousse à accepter que les riches continuent à vivre comme ils le font tout en ignorant les pauvres. Autrement dit, que l’on peut continuer à décimer les forêts, polluer l’air ou les fleuves, pratiquer la surpêche en mer et exploiter ses semblables. Ce qu’il nous faut, c’est apprendre à simplifier nos vies de sorte que tout le monde puisse mener une existence décente.
PI. Cela me rappelle une parole de Gandhi.
EL. Oui. Gandhi a dit : « Menez une vie simple pour que les autres puissent vivre de même. » Ce qu’il nous faut apprendre, c’est à satisfaire nos besoins essentiels ; à simplifier notre mode de vie. Il est impératif que nous fondions nos vies, non plus sur la compétition, mais sur la coopération – personnellement, et dans le cadre de tous nos systèmes.
PI. Certains sceptiques vous objecteront que ce que vous demandez, c’est une perte de notre niveau de vie, une baisse de notre qualité de vie, quand ce n’est pas un retour à l’âge des cavernes !
EL. Non, absolument pas ! Ce pour quoi je plaide, c’est une amélioration de notre qualité de vie, précisément le contraire du règne de la quantité qui prévaut aujourd’hui. C’est qu’on abandonne la recherche de satisfactions purement matérielles. De quoi avons-nous besoin, en réalité, pour être heureux ? De quoi avons-nous réellement besoin chaque jour ?
PI. Croyez-vous que les gens – les gens « ordinaires » – seront d’accord pour simplifier leur vie ?
EL. Des millions d’humains vivent dans une pauvreté terrible. C’est même l’un des facteurs qui nous pousse à changer. L’injustice actuelle de la distribution des richesses de la Terre ne saurait durer. Des millions de gens le savent et sont prêts à s’engager à fond pour y mettre un terme. Tout aussi nombreux sont ceux qui veulent une « créativité culturelle » – des gens idéalistes qui vivent selon les principes de respect de l’environnement, de leur communauté, pour le plus grand bien de tous, le bien commun. Ils sont très attentifs à leur façon de vivre ; ils exigent de meilleures conditions de vie pour tous. Ils ne sont en rien matérialistes, car ils ont pour seul critère la qualité de la vie.
Notre rythme effréné de consommation est insoutenable. La croissance économique, dont on nous rebat les oreilles, est d’une nature plus que douteuse. Aujourd’hui, tous nos systèmes sont mus par la cupidité. Cela ne peut pas durer.
PI. A votre avis, les systèmes économiques et financiers actuels sont-ils tenables ?
EL. Certainement pas. D’un point de vue superficiel, l’économie peut paraître florissante, mais pour de nombreux experts, y compris ceux du Fonds monétaire international lui-même (FMI), par exemple dans son Economic Outlook 2005, indiquent qu’un ajustement est inéluctable, que ce n’est qu’une question de temps, et qu’il pourrait être brutal.
PI. Je ne suis qu’un individu. Comment puis-je faire changer les choses ?
EL. Votre question se fonde sur le fait que vous vous croyez seule, isolée, mais ce n’est pas vrai. Vous pouvez être le changement. Vous pouvez vous changer vous-même et, ainsi, augmenter votre influence sur la société, si vous œuvrez avec d’autres. Il n’est rien de plus facile que de s’associer, aujourd’hui.
PI. C’est le marché qui décide. Les forces du marché distribuent les bénéfices, et la théorie des retombées économiques fonctionne bien.
EL. Concevoir la vie comme une lutte sans merci s’accompagne, naturellement, de l’idée que nous sommes soumis à une compétition féroce. Ce qui nous aide, d’ailleurs, à justifier la misère des autres. C’est, d’une certaine façon, un mythe confortable. Mais un mythe quand même.
Il est instructif de regarder de près les résultats des diverses enquêtes publiques faites sur cette question. Il semble que leur richesse ne rende pas les riches plus heureux. Et même dans le pays le plus puissant du monde, les Etats-Unis, et son fameux rêve, prétendument accessible à tous, on s’aperçoit que les citoyens, en dépit de leur niveau de vie et de bien-être, sont plus déprimés, plus mécontents d’eux-mêmes et de leurs existences que jamais. Cela mérite réflexion.
En réalité, il faut réfléchir à la façon de nous élever, personnellement et en tant que société interconnectée, afin de permettre la création d’un mode de vie accessible à tous. Il faut se demander comment construire un monde fait de confiance mutuelle, de sécurité pour tous, qui ne connaisse ni exclu ni pauvre ; dans lequel tous ont accès aux soins dont ils ont besoin ; où tous puissent faire entendre leur voix, exprimer leur avis sur la façon dont leur communauté fonctionne et ses priorités. Il faut se demander comment s’assurer que les politiciens et les fonctionnaires servent réellement le peuple ; comment sauver notre planète, être sûrs que nous pourrons respirer son air, boire son eau, collaborer avec la nature plutôt que de l’exploiter.
Le changement, aujourd’hui, est impératif. C’est possible, car nous disposons des connaissances nécessaires. Nous pouvons opérer une rupture ; un effondrement n’a rien d’inéluctable, mais il faut agir tout de suite – ce pourrait être un moment d’une grande force.
Pour plus d’info : clubofbudapest.org
