Partage international no 226 – juin 2007
par Jeffrey D. Sachs
Jeffrey Sachs est directeur de l'Institut de la Terre, conseiller de gouvernements et d'agences internationales en matière de réduction de la pauvreté, d'annulation de la dette et de santé dans les pays en développement. Il est également conseiller spécial du secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-moon, et auteur de The End of Poverty (la Fin de la pauvreté). Dans cinq conférences, intitulées Un monde qui explose, diffusées récemment sur la BBC, Jeffrey Sachs a abordé les défis complexes et les choix auxquels est confrontée l'humanité.
« Nous sommes aujourd'hui empêtrés dans une autre guerre calamiteuse, marquée par l'échec manifeste de la coopération mondiale. La guerre en Irak non seulement fait des dizaines de milliers de morts et des mutilés en plus grand nombre encore, mais elle nous détourne de nos tâches vitales. » [Conférence n° 3]
« Pour résoudre les problèmes, nous devons d'abord comprendre que le défi de notre génération, ce n'est pas nous contre eux, nous contre l'Islam, nous contre les terroristes, nous contre l'Iran, c'est nous tous sur cette planète contre un ensemble de problèmes partagés et de plus en plus urgents. » [N° 1]
« Dans un monde interconnecté, nous avons le grand besoin et la responsabilité partagée, pour notre propre survie, de veiller sur nos maillons les plus faibles. Un milliard de personnes sur la planète sont trop pauvres, trop affamées, trop accablées par la maladie, trop privées des infrastructures de base les plus élémentaires pour accéder à la première marche sur l'échelle du développement. Le monde riche semble croire, en dépit de tous les beaux discours, que ceci n'a pas vraiment d'importance, puisqu'il n'agit pas. Nous laissons dix millions de gens mourir chaque jour car ils sont trop pauvres pour rester en vie. De beaux discours ne résolvent pas les problèmes. » [N° 1]
« La fin de la pauvreté d'ici 2025. Cela semble une exigence inaccessible, un rêve impossible. Mais c'est à notre portée. C'est un objectif raisonnable scientifiquement parlant […] Comment pouvons-nous choisir, comme nous le faisons aux Etats-Unis, de réclamer un budget de 623 milliards de dollars pour l'armée – plus que le reste du monde dans son ensemble – et seulement 4,5 milliards de dollars pour l'Afrique et penser que c'est faire preuve de prudence ? […] Combien d'exemples nous faut-il pour comprendre les liens, et les menaces communes, et l'imprudence de laisser des gens mourir de faim – l'imprudence de l'esprit, du cœur et de la sécurité géopolitique pour nous ? » [N° 1]
« En ce qui concerne l'augmentation démographique, les preuves scientifiques montrent nettement que même les pauvres aimeraient avoir moins d'enfants, et le choisiront lorsqu'ils auront accès au planning familial et à la contraception, et quand ils seront persuadés que leurs enfants survivront, recevront une éducation et auront une chance de participer en tant que membres productifs de la société. » [N° 3]
« Quant aux allégations de corruption en Afrique, l'Afrique, comparée aux autres régions pauvres du monde, souffre de quatre fardeaux énormes, pouvant tous être résolus à un coût relativement peu élevé […] Ces défis – la production de nourriture, le contrôle des maladies, le manque d'infrastructures, la démographie galopante – ne sont pas dus à la corruption, mais à l'environnement, à l'histoire et au cercle vicieux de l'extrême pauvreté elle-même. » [N° 4]
« Les pauvres des pays en développement portent leurs enfants sur le dos pendant des kilomètres jusqu'à un dispensaire et l'enfant est mort lorsqu'ils arrivent. Ils connaissent l'angoisse du manque de nourriture pendant les trois mois précédant la nouvelle récolte. Ils ne peuvent se permettre d'avoir une pompe à bras pour irriguer pendant les périodes de sécheresse de plus en plus fréquentes. [N° 4]
« Ils aimeraient produire davantage de nourriture, ne plus avoir faim, ne plus voir leurs enfants mourir de la malaria. Ils aimeraient avoir des points d'eau sûrs et des moyens de transport et de communication. Quelle aide leur apporter ? Des moustiquaires contre la malaria, des semences à haut rendement, des pompes à bras, des vaccins et des médicaments anti-rétroviraux, des forages. » [N° 4]
« Le monde développé ne consacre même pas 0,7 pour cent de son PNB à l'aide, à l'exception de cinq pays : le Danemark, le Luxembourg, les Pays-Bas, la Norvège et la Suède. Ce qui est frappant en ce qui concerne l'aide, c'est la forte corrélation entre l'aide internationale d'un pays et le soin qu'il prend des plus démunis. Les pays qui s'occupent de leurs propres pauvres ont également tendance à aider les pauvres dans le reste du monde. Les pays qui négligent leurs propres pauvres ont tendance à s'écarter également de leurs responsabilités internationales. » [N° 4]
« Le point de départ est à mon avis un diagnostique sérieux et scientifique des problèmes à résoudre, qu'il s'agisse de climat, de biodiversité, d'eau, ou d'extrême pauvreté. Vient ensuite une prise de conscience publique. Nous vivons, heureusement, dans une ère démocratique. Les problèmes mondiaux ne peuvent être résolus que si l'opinion publique mondiale en a conscience. Vient ensuite le développement des moyens technologiques pour faire face aux défis. Pour finir, il doit exister un accord mondial. » [N° 3]
« Nos gouvernements ignorent les objectifs parce les dirigeants politiques ne savent pas comment les réaliser. » [N° 5] […] Il faut réorganiser nos gouvernements car nous avons des structures gouvernementales du dix-neuvième et du vingtième siècles pour faire face à des problèmes du vingt-et-unième siècle. [N° 1]
« Nous avons besoin de l'engagement de tous. [N° 1]
« Il existe d'innombrables manières pour vous de vous impliquer dans la solution des grands défis de notre temps – la fin de la pauvreté, la protection de l'environnement, ou le contrôle et pour finir l'élimination des armes nucléaires… Chaque citoyen devrait faire pression sur son gouvernement pour qu'il remplisse ses obligations, et nos Promesses du millénaire. » [N° 5]
« Le coût des mesures pour faire face au changement climatique s'élèverait probablement à moins d'un pour cent de notre revenu mondial annuel, et peut-être beaucoup moins. Mettre un terme à l'extrême pauvreté coûterait moins d'un pour cent du revenu mondial. La préservation de la biodiversité coûterait beaucoup moins cher encore. Et le désarmement, lorsqu'il sera basé sur la confiance mondiale et des traités, permettra d'économiser des sommes énormes qui sont destinées aujourd'hui à empiler des stocks dangereux d'armes nucléaires ou autres. [N° 5]
« Adoptons l'économie de marché, mais reconnaissons que le libre échange appartient au passé. Nous avons besoin du rôle actif de l'Etat, pour aider les plus pauvres à se libérer de l'impasse de la pauvreté et aider également à réduire les inégalités d'une société de marché à hauts revenus.
Efforçons-nous de comprendre que la solidarité économique est une assurance pour tous, pauvres et riches. Si nous investissons dans la solidarité, nous parviendrons également à une société plus humaine. Il ne s'agit pas de choisir entre les pauvres chez nous et les pauvres ailleurs. Il s'agit d'aide et de solidarité pour tous.
Efforçons-nous d'honorer nos engagements dans le combat contre la pauvreté, la faim et la maladie. Nos engagements sont petits comparés à notre immense richesse, et les bénéfices seront grands. Nous avons le pouvoir de sauver des millions de vies chaque année, d'aider à limiter la croissance de la population dans les pays les plus pauvres, et de réduire, à défaut d'y mettre un terme, les conflits et les guerres engendrés par l'extrême pauvreté, qui menacent la paix partout dans le monde. Ceci est en vérité la tâche de notre génération. » [N° 4]
