Le Liban dans l’œil du cyclone

Partage international no 217septembre 2006

par Andrea Bistrich

Andrea Bistrich, correspondante de Partage international à Munich, est rentrée récemment du Liban où elle a assisté aux dix premiers jours des bombardements israéliens. Elle nous livre ici des impressions et commentaires, la plupart rédigés alors qu’elle se trouvait sur place.

Ces derniers temps, quand un avion de chasse passe au-dessus de ma tête, je me mets à compter : un, deux, trois, quatre, cinq. Je m’attends à ce que, d’un moment à l’autre, il lâche sa cargaison mortelle. Mais les sourdes détonations qui ont ébranlé mon système nerveux pendant tous ces jours au Liban ne viennent pas. Au lieu de cela – le silence.

Je me trouvais à Beyrouth, tout comme Esther et Camille qui tournaient un film sur deux journalistes ; comme Ghada du cybercafé dans la rue Hamra, qui traduisait pour moi les dernières nouvelles et sans l’aide de laquelle je n’aurais pu me débrouiller dans des circonstances aussi difficiles ; comme Monika et Zico, Sharif, Robert et de nombreux autres, qui sont encore à Beyrouth.

Dimanche 16 juillet 2006, sur la route de Haret Hreik, banlieue chiite de Beyrouth – Depuis mercredi, la place-forte du Hezbollah subit le feu continu de l’aviation israélienne. Nous roulons à travers des rues désertes, longeons des ponts complètement détruits et des rues pleines de cratères, et nous arrivons juste au quartier voisin de Ghobeiry au moment où éclatent les tirs de défense du Hezbollah. Dans un crissement de pneus, notre voiture fait demi tour. « Partons d’ici », crions-nous tous à l’unisson. Le conducteur accélère. Peu après, deux énormes bombes explosent à quelques kilomètres de là. Une lourde fumée s’élève au sud de Beyrouth. A Haret Hreik, des bâtiments entiers sont rasés – un Ground Zero libanais. Sous prétexte de détruire des positions « terroristes » du Hezbollah, les soldats israéliens massacrent des civils innocents.

Le samedi 15 juillet, à Marwaheen, au sud du Liban, l’armée israélienne utilise des haut-parleurs pour ordonner aux gens d’évacuer leurs villages. En voiture et en mini bus, ceux-ci quittent leurs maisons et s’enfuient devant le danger imminent. Exactement au même moment – alors qu’ils sont en train de s’enfuir – les bombardiers israéliens attaquent le convoi de fugitifs innocents. Vingt personnes, dont neuf enfants, sont brûlées vives dans les véhicules. Tous des terroristes ? « Une fois de plus, la vérité est la première victime de la guerre », comme l’écrit Robert Fisk dans son article pour The Independent.

La cité qui ne dort jamais

« Notre passé a été difficile, mais le présent est insupportable », déclare Jamil, mon chauffeur de taxi, en allemand. Il me conduit à la porte de mon appartement dans Spears Road, à Sanayeth Park. Il y a des années, Jamil a demandé l’asile en Allemagne, mais il a subi un refus. Au cours des onze mois d’attente, il a appris l’allemand et il le parle particulièrement bien. « Après quinze années de guerre civile, deux invasions israéliennes et de nombreuses années de bombardements israéliens, j’avais espéré un avenir meilleur pour ma petite fille. Et maintenant tout est à nouveau détruit. Je veux essayer de faire partir ma famille d’ici. »

Il a probablement raison. Même si Israël cesse la destruction aveugle des aéroports, des routes, des ponts, des ports, des centrales électriques, des stations de télévision, des phares, des stations services et des immeubles dans les semaines qui viennent, il faudra des années pour que le pays atteignent le niveau de prospérité dont il jouissait il y a seulement trois semaines. Jamil n’est pas le seul qui projette d’immigrer. De nombreux habitants de Beyrouth partagent la même attitude. « Nous n’avons plus d’avenir ici », dit avec conviction Ahmad, âgé de dix-huit ans. Il vient de quitter l’école. Du jour au lendemain, la partie populaire de la ville est devenue la principale cible de la guerre. Kassin, âgé de quarante-quatre ans, est serveur dans un grand restaurant. « Beyrouth était la ville qui ne dormait jamais, dit-il tristement. Nous avons vu de nombreuses guerres ici, mais c’est la pire. Elle a commencé si rapidement et de manière si violente. »

L’indifférence occidentale

Combien de souffrance un peuple peut-il tolérer ? Combien d’injustice peut-il endurer ? Dans les premiers jours de la guerre, beaucoup espéraient que George W. Bush parlerait franchement avec ses amis israéliens. « Dans deux ou trois jours, la guerre sera finie, vous verrez », prédisait Fouad. Fouad est étudiant à la prestigieuse Université américaine de Beyrouth et il participait à la distribution de nourriture aux fugitifs venant du sud bombardé de Beyrouth. Je me sentais mal à l’aise, car il m’apparaissait que G. Bush n’avait probablement aucun intérêt à s’impliquer dans les « affaires d’Israël ». Un peu plus tard, les Libanais mirent leurs espoirs sur les Nations unies. En vain. « Chaque jour où les délégués se contentent de parler sans parvenir à un accord, il y a de nombreuses victimes – une honte pour le monde occidental civilisé », disent les passants déçus auxquels je m’adresse au hasard dans la rue.

Un autre exemple du deux poids, deux mesures des Occidentaux : avec des bateaux de guerre américains et français, escortés par plusieurs hélicoptères militaires et un assez grand nombre de soldats, nous évacuons nos ressortissants hors de la zone de danger – laissant les Libanais désespérés, hommes, femmes et enfants, dont certains ont tout perdu, à leur triste sort. Le récent sondage fait par le Centre de recherche et d’information de Beyrouth montre clairement que les habitants de Beyrouth n’acceptent plus l’indifférence occidentale : aujourd’hui, 87 % des Libanais soutiennent la résistance du Hezbollah contre Israël – il y a cinq mois, seulement 58 % étaient d’accord pour que le Hezbollah reste armé. Et 89 % des Libanais sont aujourd’hui d’avis que les Etats-Unis n’ont pas apporté une médiation juste dans ce conflit. Après le récent massacre de Cana (30 juillet) perpétré par l’armée israélienne, les institutions qui aux yeux de la population représentent la justice occidentale truquée sont spontanément saccagées, comme le bâtiment des Nations unies à Riyad Al Soloh Square dimanche dernier. « Nous sommes en colère contre le monde qui reste silencieux face aux massacres qui se produisent au Liban », a déclaré un manifestant de Beyrouth.

Il est tragique que les titres et les images des journaux soient aujourd’hui les mêmes qu’il y a vingt-quatre ans lorsque les troupes israéliennes s’avançaient vers Beyrouth : « Le Liban en guerre », « Beyrouth en flammes », « Menace d’une invasion israélienne ». Sous les titres, les images de cratères de bombes, les morts, les blessés.

En septembre 1982, l’Occident regardait en silence, tandis que d’atroces massacres avaient lieu à Beyrouth dans les camps de réfugiés de Sabra et Shatila où la milice chrétienne assassina plus de 1 700 Palestiniens – on pense que ce massacre a été perpétré avec l’accord de l’armée israélienne (sous le commandement d’Ariel Sharon alors ministre de la Défense). Le premier ministre de l’époque, Menahem Begin, fit à la Knesset le commentaire suivant : « A Sabra et Shatila, des non juifs ont été massacrés par des non juifs ; en quoi cela nous concerne-t-il ? » Avant ce terrible massacre, les présidents américain, français et italien (Ronald Reagan, François Mitterrand et Alessandro Pertini) avaient tous assuré le chef de l’Organisation de libération de la Palestine, Yasser Arafat, qu’aucun mal ne serait fait aux populations civiles des camps.

L’exode de masse et la misère de ceux qui restent

Nous sommes maintenant en sécurité, mais qu’en est-il de ceux que nous avons laissés derrière nous ? Mohamed Yassine, germano-libanais, âgé de vingt-cinq ans, ne peut réellement se réjouir de quitter le Liban. Une semaine plus tôt, mardi dernier, il avait voyagé du sud jusqu’à Beyrouth, avec son frère. Ils voulaient rendre visite à des amis et faire une petite fête, explique Mohamed. Le lendemain l’inimaginable se produisit. L’armée israélienne détruisit toutes les routes et tous les ponts et coupa le sud du Liban du reste du pays. « Nos parents et nos quatre sœurs sont encore à Houla et ne peuvent partir, précise Mohamed, désespéré. Personne ne peut nous aider – ni l’ambassade allemande, ni les Nations unies. Je me sens comme un traître qui a abandonné sa famille. » Son père Youssef Yassine et sa femme Hamia sont originaires de Houla, une cité idyllique de 15 000 habitants, située à la frontière israélienne.

Ahmed Jaber, âgé de dix-huit ans, s’inquiète aussi pour sa famille, toujours prisonnière à Wadi Djilon, près de Tyr. « Le pire c’est qu’il n’y a aucune protection contre les bombes, explique Ahmed. Ma grand-mère, mon oncle, mes cousins et mes tantes vivent dans la peur constante de la mort ». Il sait de quoi il parle, car il s’est retrouvé avec quelques amis pendant plusieurs jours dans un sous-sol à Haret Hreik, la banlieue de Beyrouth, alors que des F-16 israéliens transformaient les bâtiments de la cité tout entière en gravas. « Comment le monde entier peut-il assister à cette destruction aveugle, qui tue de si nombreux innocents, et croire encore qu’Israël est la véritable victime de la violence ? » demande désespérément Ahmed.

Beyrouth ville fantôme

Après l’exode de masse des derniers jours, Beyrouth est devenue une ville fantôme. Les rues sont dépourvues de vie. Presque toutes les boutiques sont fermées. Ceux qui doivent sortir le font en voiture ou prennent un taxi. « Presque toutes les entreprises ont fermé et renvoyé leurs employés sans les payer », dit Batoul Jaber, informaticien, qui a lui aussi été licencié pour une durée indéterminée. « Que produire et pour qui ? » Ghada Jalani anticipe sur ce qui va se passer à Beyrouth. « Maintenant que les étrangers sont partis, la guerre va réellement commencer. » Israël a de nouveau brandi la menace de lancer une grande offensive terrestre dans les prochains jours.

Que Mohamed et Hussein Yassine revoient jamais leurs parents et leurs sœurs reste incertain. Maintenant, ils veulent essayer d’agir depuis Berlin, par l’intermédiaire du ministère des Affaires étrangères. Des médicaments et de l’aide devraient au moins pouvoir être acheminés dans les zones isolées, espère Mohamed, qui raconte comment mardi, les forces israéliennes ont bombardé deux camions de nourriture en route vers les villages isolés du sud. « Ma mère m’a dit au téléphone qu’il n’y a plus d’eau et que de nombreuses personnes ont désespérément besoin de médicaments. »

Des avions de combat dans le ciel nocturne

« Les avions israéliens vont-ils à nouveau nous attaquer ce soir ? » me demande Ali, mon épicier de Spears Street, comme si j’étais en contact avec les plus hauts échelons de l’armée israélienne. La confiance qu’il place en une journaliste allemande semble infinie, mais je dois le décevoir à chaque fois. « Je regrette Ali, mais je n’ai pas l’impression que les Israéliens vont se retirer demain. » Il hausse les épaules dans un geste d’impuissance. Sa femme s’est enfuie dans les montagnes il y a deux semaines. Chaque jour elle lui téléphone en pleurant, et le supplie de venir la rejoindre en sécurité.

Beyrouth, 3 h 25, par une chaude nuit

Je suis assise dans la véranda et j’entends l’appel matinal du Muezzin. D’une voix forte il chante malgré le hurlement des avions de combat israéliens, en chasse dans le ciel clair rempli d’étoiles. Les ondes de choc qui suivent les lourdes détonations secouent chaque cellule du corps. Chaque jour l’air devient plus suffocant. Le soufre brûle les poumons. Presque tout le monde à Beyrouth est enrhumé. Que fera Israël lorsqu’il n’y aura plus d’aéroports, de ponts, de centrales ni de positions « terroristes » du Hezbollah à bombarder au Liban, je me le demande.

Les derniers rapports sont désespérants. Plus d’un million de réfugiés, 3 000 blessés et le nombre des morts risque de dépasser un millier. On dirait une compétition. Pour finir, la désolation est simplement exprimée en chiffres. Combien de travail de réconciliation faudra-t-il pour guérir les blessures infligées sur cette ville et sa population ?

Auteur : Andrea Bistrich, collaboratrice de Share International résidant à Oberhachung (Allemagne).
Thématiques : politique, Économie
Rubrique : Divers ()