Partage international no 209 – février 2006
Le 10 décembre 2005, s’est tenue à Londres une Conférence internationale de la paix, à l’initiative du mouvement Coalition Halte à la Guerre. Elle a réuni environ 1500 participants, venus d’Irak, d’Iran, du Pakistan, d’Inde, ainsi que de la plupart des pays occidentaux.
A l’ordre du jour : des témoignages vécus, la présentation des initiatives lancées contre la guerre, la conception de nouvelles et la préparation de la journée internationale de manifestations fixée pour le troisième anniversaire de l’entrée en guerre, les 18 et 19 mars 2006.
C’est un vétéran de la vie politique britannique, Tony Benn, qui a ouvert la conférence, a qualifié le mouvement pour la paix de « mouvement politique le plus puissant qu’il ait connu au cours de sa longue carrière, car il représente les désirs de la majorité de l’humanité ».
Au terme d’une vigoureuse intervention, dans laquelle il demanda, en parti-culier, que l’on poursuive le président Bush et le premier ministre Tony Blair pour crimes de guerre, il lança un message à la fois de détermination et de confiance en l’avenir : « Nous devons utiliser les ressources du monde pour le bénéfice de tous les hommes. Nous avons le pouvoir de nous détruire nous-mêmes, mais nous avons également celui de résoudre les problèmes fondamentaux auxquels est confrontée l’humanité. »
Outre l’intervention de Phyllis Bennis (voir interview dans ce numéro, page 27), les moments les plus émouvants ont, naturellement, été ceux où témoins et victimes de ce conflit sont venus faire part de leur indignation d’avoir été dupés sur les raisons de cette guerre, et de leurs expériences : « On nous avait dit qu’on était menacés par un fou. Mais il s’est avéré que le fou, c’était celui qui était en charge de notre pays », a déclaré par exemple, John Miller (GB), dont le fils a été tué en Irak.
Reg Keys, de Famille de Militaires contre la Guerre, fit vivre à l’assemblée quelques moments d’irréalité, en racontant, par exemple, ces obsèques célébrées en deux fois parce que le corps du fils était arrivé en deux parties. Ou ce pasteur qui refusa de procéder à une cérémonie parce que le cercueil ne contenait que deux jambes, mais appartenant à des soldats différents…
Un autre témoin nous rapporte cette histoire que lui avait racontée un soldat britannique qui, ayant aidé un homme à sortir des décombres et à enterrer les corps des membres de sa famille tués par une bombe « propre », le voyant prendre une kalashnikov, lui demanda où il allait : « Au nord, tuer des Américains ». « Comment qualifier cet homme, demanda-t-il à l’auditoire ? De terroriste ? De rebelle ? Pour moi, c’est un être humain déshumanisé. »
Ben Griffith, qui a passé huit ans dans l’armée britannique, et est devenu objecteur de conscience au terme de son expérience en Irak compara ce qu’il a vu à ce qui se passait dans les villes nées de la ruée vers l’or, en Amérique : les gens du cru étaient forcés, brutalement, d’adopter des modes de vie qui n’étaient pas les leurs tandis que des multinationales se livraient au pillage des ressources naturelles et s’enrichissaient sur le dos des pauvres. « Regardez ce qui se passe depuis 8 ans, nous dit-il. En 1997, on nous avait dit que nous aurions une politique étrangère éthique. Nous sommes aujourd’hui les caniches de l’impérialisme américain… Les soldats doivent affronter un dilemme moral. On vous apprend à suivre les ordres, d’un côté, tandis que de l’autre, vous avez l’obligation morale de faire ce que vous estimez juste. Si vous êtes du côté de ceux qui commettent des crimes, vous êtes complices. Et l’Histoire a montré que s’excuser d’un meurtre parce qu’on n’a fait que suivre les ordres ne tient pas la route. »
Kelly Dougherty, membre de l’association pacifiste Anciens de la Guerre d’Irak, raconte que les convois avaient pour consigne de ne s’arrêter à aucun prix. Résultat : de nombreux morts civils écrasés par les véhicules. Nombre de ses amis, revenus amputés du champ de bataille, et « incapables de supporter les souvenirs de ce qu’ils avaient accompli en Irak », ont sombré dans l’alcoolisme, la drogue, quand ils ne se sont pas suicidés.
Ann Wright, qui a démissionné en mars 2003, après 29 ans dans l’armée américaine, dont 15 au Département d’Etat, se joignant en cela à Tony Benn, demanda qu’on poursuive pour crimes de guerre les responsables américains et britanniques. Elle rapporta comment l’armée américaine, devant les difficultés de recrutement qu’elle rencontre aux Etats-Unis, prospecte dans d’autres pays, comme le Mexique, qui compte une centaine de citoyens tués, ou les Iles du Pacifique vidées d’une partie de leur population masculine, embrigadée dans l’armée américaine.
Le député britannique Jeremy Corbyn, quant à lui, élargit le débat en faisant observer que le mouvement pour la paix ne devait pas se limiter à l’Irak. Car de plus en plus de conflits, qui opposent apparemment deux pays lointains, ont pour cause principale les inégalités qui caractérisent notre monde. Elles permettent, par exemple, à des marchands d’armes de s’enrichir aux dépens de pays pauvres, en les poussant à la guerre, et en l’entretenant. La lutte contre ces inégalités est donc l’affaire de tous, et un élément central du combat pour la paix.
Enfin, deux intervenants soulignèrent la nécessité de continuer à manifester : pour dire non à la guerre, et réveiller les indécis.
Herbert Docena, Philippin, raconta le climat d’exaltation qui avait saisi nombre de ses amis à la vue des manifestations fleuves de Londres, en février 2003, ou deux millions de personnes étaient descendues dans la rue.
John Rees, de Coalition halte à la guerre, électrisa véritablement l’assemblée en appelant à intensifier notre action : « On me demande pourquoi continuez-vous à manifester ? A cela, je n’ai qu’une réponse : Je continuerai à manifester jusqu’à ce qu’ils arrêtent de tuer, c’est aussi simple que cela. Arrêtez vos massacres, ou nous continuons à descendre dans la rue… Nous le faisons parce que nous savons que c’est vrai, parce que nous savons que c’est juste. »
Lieu : Londres, Royaume Uni
Date des faits : 10 décembre 2005
Thématiques : politique, Économie
Rubrique : La voix des peuples (Cette rubrique est consacrée à une force en plein développement dans le monde. La voix du peuple ne cessera de s’amplifier jusqu’à ce que, guidés par la sagesse de Maitreya, les peuples conduisent leurs gouvernements à créer une société juste dans laquelle seront respectés les droits et les besoins de tous.)
