Partage international no 207 – novembre 2005
Dans une longue interview, Jeffrey Sachs, économiste et écrivain, directeur du Projet du millénaire aux Nations unies, s’est montré critique à l’égard de l’attitude de l’administration américaine envers les Objectifs du millénaire et envers le problème de la pauvreté dans les pays en voie de développement en général.
« Vous avez ce phénomène remarquable du pays le plus riche au monde qui déclare : « Nous ne voulons être limités par aucun objectif artificiel. » Adopter une telle attitude relève de l’inconscience.
Je sais que les gouvernements du monde n’aiment pas brusquer les Etats-Unis, et leur approche est plutôt douce. C’est pour cette raison qu’un débat international sur le manque d’engagement des Etats-Unis à combattre la pauvreté dans le monde n’a jamais eu lieu. Selon mes estimations, plus de la moitié de l’énorme quantité d’argent qui manque pour financer ce qu’il y a à faire provient des engagements financiers non tenus par les Etats-Unis. Donc, plus de la moitié de ce qui aurait pu être fait dans le monde ne l’a pas été parce que les Etats-Unis se sont détournés de leurs engagements et des besoins du monde.
Comment puis-je me considérer comme un citoyen de ce pays alors que nous consacrons 5 % de notre Produit national brut, soit 5 milliards de dollars, à des dépenses militaires et 0,16 % à l’assistance au développement. Il faudrait au moins un tiers du budget militaire !
Les demandes du monde en voie de développement sont raisonnables et d’une nature remarquablement modeste et tout ce que demandent les pays les plus pauvres c’est juste une petite main tendue secourable, rien de révolutionnaire, rien qui ne renverse le système actuel. Le monde en développement demande seulement à ce qu’on l’aide suffisamment afin qu’il ait une chance de s’intégrer.
Le rêve de paix, de stabilité et d’un environnement protégé reste impossible si nous disons à des centaines de millions d’êtres humains d’aller au diable ! Lorsque nous disons : « Votre vie ne vaut même pas un dollar. »
Voici ce que dit le président des Etats-Unis à tous les autres pays : « Vous devez vous préoccuper de l’Amérique, de notre sécurité et de notre lutte contre le terrorisme » ; mais alors il dit implicitement : « Mais pourquoi dépenserions-nous un seul dollar pour vous ? »
C’est très étonnant ! C’est le manque d’empathie qui est le principal problème dans le monde. Pouvons-nous nous mettre à la place, voir quoi que ce soit à travers les yeux de ces personnes mourantes, appauvries et affamées et comprendre ainsi ce qu’elles pensent de nous ?
Voilà le président Bush qui dit : « Soit vous êtes avec nous, soit vous êtes contre nous. Votre première préoccupation doit être la sécurité des Américains ». Et pourtant nous demandons : « Pourquoi devrait-on se préoccuper du sort des 8 millions d’entre vous qui meurent chaque année de pauvreté extrême ? »
Le président répond en fait à cette question dans de nombreux discours mais il ne prend pas les mesures nécessaires. Il dit que la pauvreté est un terrain propice à l’instabilité. C’est parfaitement clair. Lorsque les gens ont faim ils se battent, la violence prédomine et les gouvernements se font renverser. Même si les terroristes eux-mêmes ne sont pas pauvres, ils agissent au sein de sociétés touchées par la pauvreté. C’est là que vous pouvez implanter vos bases opérationnelles au sein de sociétés brisées, pas dans des sociétés confortables où règne l’ordre, mais dans des sociétés brisées où il n’y a plus d’espoir et où règne confusion et désordre.
Donc, si nous voulons donner un semblant de stabilité à ce monde, nous ferions mieux de prendre soin des autres. »
Lorsqu’on lui demanda s’il comptait encore sur les gouvernements pour trouver des solutions, J. Sachs répondit que son expérience lui avait appris que l’opinion du peuple était importante.
« Nous devons trouver les moyens d’agir individuellement, dans nos communautés, notre environnement professionnel et nos églises. Nous ne pouvons pas attendre les politiciens. Les politiciens suivent souvent le leadership qui vient d’individus, de communautés et d’entreprises.
Nous n’attendrons pas que le gouvernement américain se réveille pour agir. C’est nous qui allons agir, nous allons agir maintenant.
Le monde a besoin d’un mouvement et d’un engagement social à grande échelle auquel tout le monde puisse participer. Et cela arrive maintenant et ce mouvement prend de l’ampleur. Je prédis même que les gouvernements et les politiciens suivront.
En fin de compte, c’est à chacun de nous de trouver comment il peut participer efficacement à ce mouvement d’ampleur mondiale. C’est dans notre intérêt de participer et des choses merveilleuses vont s’accomplir afin de sauver les vies des personnes les plus vulnérables de cette planète.
Nous agirons, nous voyons cette action se dérouler maintenant. Par le leadership que nous pouvons tous manifester, je crois que nous entraînerons nos politiciens avec nous. »
Sources : Tegenlicht, VPRO TV, Pays-Bas
Thématiques : Société, politique, Économie
Rubrique : Faire le lien ()
