Partage international no 207 – novembre 2005
Interview de Swami Nirliptananda par Felicity Eliot
Nirliptananda est l’un des swami de la communauté indo-pakistanaise de Londres les plus profondément familiarisés avec les enseignements de Maitreya. Lors d’une récente visite aux Pays-Bas, il a gracieusement accepté de répondre aux questions de Partage international. (Voir aussi nos numéros de septembre et octobre 2004).
Partage international ? Swami, quelles réflexions vous inspire l’état du monde aujourd’hui ?
Swami Nirliptananda ? La situation actuelle, l’état dans lequel se trouve le monde aujourd’hui, peut donner quelques inquiétudes quant à l’avenir. Certains se demandent, pour des raisons bien compréhensibles, ce que celui-ci nous réserve, car si les choses suivent leur cours, l’horizon paraît bien sombre. Pendant des millénaires, nous nous sommes efforcés de nous construire un monde selon nos souhaits, et maintenant que nous avons atteint un niveau de réalisation matériel et technologique qui pourrait constituer un énorme avantage pour l’humanité, nous nous retrouvons, pour ainsi dire, devant un mur.
PI. Qu’est-ce qui nous a amenés à cette situation ?
SN. Fondamentalement, je crois que c’est la cupidité de l’homme – sa soif de possession, son égoïsme et sa sottise, son désir insensé de domination totale, non seulement des autres, mais même de son environnement – en fait, de la nature même. C’est cette pulsion dominatrice qui est la cause fondamentale de notre situation actuelle.
Il y a un problème aujourd’hui, un problème qui commence à retenir sérieusement notre attention, c’est notre exploitation de l’environnement et ses effets catastrophiques sur le climat, les désastres de toutes sortes qui surviennent. Nous essayons de « faire avec » et commençons à prendre au sérieux les conséquences de nos actes sur la nature. Mais le problème auquel nous sommes confrontés aujourd’hui est totalement différent – un problème que nous n’avons jamais connu jusqu’à maintenant. Nous avons eu des guerres, mais celle que nous menons actuellement n’est pas dirigée contre des ennemis – mais contre nous-mêmes.
PI. De l’autodestruction ?
SN. Oui. Une guerre autodestructrice qui est nourrie par la haine – haine pour l’homme, haine de l’homme pour l’homme.
PI. D’où tire-t-elle son origine ?
SN. Son point de départ et ce à quoi elle nous mène, à mon avis, a fortement à voir avec nos perceptions religieuses. Nous avons tous des perceptions religieuses particulières. Ce ne sont pas les mêmes. Elles sont très diverses. Mais il faudrait considérer cette diversité d’une manière positive, comme une richesse. Et non comme une matière à conflits. Or, c’est exactement ce qui se passe ? ces différences nous apparaissent comme des menaces contre notre propre foi, contre nos idées. La religion ne devrait jamais exercer de contrainte. Si vous imposez [une croyance, un comportement], alors, ça n’a plus rien de religieux.
PI. C’est pourtant exactement ce qui se passe généralement.
SN. Il faudrait envisager la religion d’une manière très naturelle. Y adhérer parce que cela nous plaît. On ne devrait rien imposer. Prenez l’exemple du jeûne. Si l’on jeûne parce qu’une autorité quelconque nous a dit de le faire, ce n’est pas réellement du jeûne, parce qu’on y est obligé. C’est comme si l’on était dans la jungle, sans rien à manger ? cela n’a rien à voir avec le jeûne. On est dans une situation où l’on n’a pas le choix. Cela n’a rien de naturel, de spontané.
PI. La religion devrait donc venir de soi-même ?
SN. La religion devrait être spontanée, naturelle.
PI. Pourrions-nous dire de la religion que c’est la réponse spontanée, naturelle, de l’être humain à ce qui l’entoure, à ce qu’il ressent comme lui étant supérieur ?
SN. C’est précisément cela, la spiritualité ! Ce qui différencie la religion de la spiritualité, c’est que c’est quelque chose de collectif. Alors que la spiritualité est plus personnelle, individuelle. On a besoin de la religion à un certain niveau, à une certaine étape, mais ce n’est pas la fin de la quête. La religion a pour but ultime de nous libérer, de nous conduire d’une manière naturelle à être ce que l’on est. Mais si, ignorant que c’est une source d’illumination, on essaie de l’imposer, elle devient synonyme d’endoctrinement. Et c’est ce qui se passe avec les enfants. On leur apprend à haïr.
PI. On leur apprend à haïr tout ce qui n’entre pas dans un cadre religieux donné ?
SN. Exactement. Et cela crée automatiquement une force opposée. Des gens qui ne sont pas vos ennemis vous apparaissent alors comme des menaces. Ce qui crée une sorte de réaction réflexe entre vous. Et c’est précisément là où le contact des religions entre elles devient explosif. Ce dont nous avons besoin, c’est de nous réunir pour explorer et apprendre les uns des autres, pour comprendre. Les religions ne doivent pas se fermer sur elles-mêmes ; c’est leur caractère exclusif, partial, qui est la cause des problèmes que nous connaissons aujourd’hui.
Cela nous a conduit à une situation d’affrontement, d’abord entre individus, puis entre groupes. Au début, ceux-ci étaient à armes égales, de sorte que cet affrontement était équilibré. Mais aujourd’hui, l’un de ces groupes est devenu beaucoup plus puissant que l’autre.
PI. A quel groupe faites-vous allusion ?
SN. Au groupe chrétien, dont la force excède de loin celle du groupe musulman. Les gens issus du milieu chrétien sont militairement très puissants, infiniment plus que les musulmans. Ce déséquilibre empêche la confrontation directe.
PI. Vous voulez dire qu’il ne peut pas y avoir de guerre égale, équilibrée entre les deux côtés ?
SN. Oui, exactement. Et c’est pourquoi les moyens employés aujourd’hui sont extrêmement dangereux.
PI. Vous parlez du terrorisme ?
SN. Précisément. Nous sommes dans une situation très dangereuse – peut-être la plus dangereuse de notre Histoire. Nous en sommes arrivés à un point où c’est la vie humaine qui est devenue une arme. On ne peut plus voir l’ennemi. On ne sait pas qui il est. Il se trouve peut-être parmi nous, mais on ne le sait pas. Peu leur importe de tuer, eux-mêmes et des innocents. Au point où nous en sommes, nous devons avoir une pensée plus inclusive qu’exclusive. Il faut absolument y travailler, parce que c’est, à mon avis, la seule façon de changer cette situation.
PI. Vous avez dit qu’un groupe se sent en état d’infériorité. Mais, si nous réformions notre société pour le sortir de cette position… Je crois que, si l’on met de côté le phénomène des kamikazes, de nombreux musulmans ne peuvent que se sentir impuissants, démunis, ce qui doit en pousser un certain nombre à commettre ces actes de violences extrêmes contre eux-mêmes, contre d’autres personnes, y compris innocentes.
SN. Tout à fait.
PI. Ce qui veut dire qu’introduire davantage d’équilibre dans le monde…
SN. Mais de quelle sorte d’équilibre parlez-vous ? Militaire ?
PI. Non. Absolument pas.
SN. Oui, il ne peut s’agir d’un rééquilibrage militaire, parce qu’alors, les guerres continueront. Le remède à cette situation, c’est de faire en sorte qu’un groupe n’essaie plus de dominer l’autre. C’est la première chose. La seconde, c’est de prendre conscience qu’il n’est pas possible d’adopter envers la vie une attitude exclusive, de la regarder avec le petit bout de la lorgnette. Il faut, au contraire, voir l’ensemble des choses et des êtres comme formant une seule communauté – une communauté universelle. Où les lois qui s’appliquent à l’un s’appliquent à tous.
PI. Vous parlez de la famille humaine – de s’identifier avec le tout ?
SN. Oui. Monde et nation sont une seule et même chose car la nation reflète le monde. Mais chaque pays doit rechercher et protéger le mode de vie qui lui convient en propre. Naturellement, il y a une autre question ? un pays a-t-il le droit de s’immiscer dans les affaires d’un autre ?
PI. Et l’a-t-il ?
SN. C’est exactement ce qui se passe. Nous avons les Nations unies. Personnellement, je pense qu’il faudrait donner à l’Onu (une Onu équilibrée et réformée, pas telle qu’elle est actuellement) le pouvoir de gérer les affaires du monde. Cette institution existe, et sous une forme assez proche de celle que nous voulons.
PI. Qu’entendez-vous par « pas telle qu’elle est actuellement » ? Que faudrait-il changer ?
SN. Je voudrais que ce soit une représentation plus véritablement mondiale (et non pas confisquée par quelques nations). Ce pourrait être un gardien de la paix planétaire.
PI. Qu’elle représente tous les pays sur une base égalitaire ?
SN. C’est la seule réponse qu’on puisse apporter à cette question de l’immixtion d’un pays dans les affaires d’un autre. L’actualité fourmille d’exemples de gouvernements dans l’incapacité de protéger leurs peuples ; d’où la question de l’intervention éventuelle d’une force extérieure pour remettre les choses en ordre. Ce dont on a besoin, maintenant, c’est que tous les pays soient représentés d’une manière égale, et qu’aucun n’ait le droit de s’ingérer dans les affaires d’un autre, pour y semer un désordre pire qu’avant. Il faudrait que les frontières et l’intégrité de tous les pays soient protégées ; établir des frontières légitimes acceptables et respectées par tous. Aucun Etat ne devrait essayer d’empiéter sur le territoire d’un autre.
PI. Les nations ont, bien entendu, leurs problèmes intérieurs.
SN. Oui. Les problèmes surviennent lorsqu’un dictateur essaie d’opprimer son peuple. Naturellement, les choses ne doivent jamais en venir à ce stade. Mais c’est un genre de situation où l’organisme des Nations unies pourrait jouer un rôle. Il permettra ainsi de parvenir à une égalité plus grande, à un meilleur équilibre que ceux que nous connaissons aujourd’hui.
PI. Ainsi, dans une situation idéale, quelqu’un comme Saddam Hussein, par exemple, n’aurait pu se maintenir au pouvoir parce qu’un organisme international – les Nations unies – serait intervenu ?
SN. Oui, exactement.
PI. Prenons un autre exemple – le président du Zimbabwe, Robert Mugabe, qui, à son entrée en fonction, s’était beaucoup occupé des pauvres. Puis, peu à peu, peut-être sous l’action corruptrice du pouvoir, il a plongé son pays dans la situation dramatique actuelle. Que devraient faire les Nations unies ? Aller le voir ? Lui parler, lui dire ? « Monsieur Mugabe, nous, sages dirigeants du monde, nous voyons que vous faites fausse route. Peut-on vous aider ? Vous conseiller ? De quoi avez-vous besoin ? » De sorte que cette dérive serait tuée dans l’œuf. Est-ce cela, que vous suggéreriez ?
SN. Il serait même possible de faire mieux. Instaurer un dialogue ? il expose sa façon de voir, ses projets, nous les nôtres. Nous le rencontrons, l’écoutons. Nous ne lui disons pas ce qu’il doit faire. Ce n’est pas à nous de lui dicter sa politique. Nous examinons les points de vue des deux parties. Dans une telle atmosphère de respect et de compréhension mutuels, je suis sûr qu’on pourrait parvenir à un compromis. C’est l’isolement qui est la cause fondamentale de tous nos problèmes. Et un organisme international, l’Onu, peut empêcher une situation d’atteindre son point critique. On en discuterait avant qu’elle ne devienne dangereuse.
PI. En d’autres termes, selon vous, les Nations unies pourraient jouer un rôle de surveillance, de système d’alerte ?
SN. Tout à fait. On pourrait ainsi éviter nombre de problèmes. Les problèmes ont deux causes, qui peuvent être aussi leurs solutions – la politique et la religion. Les idéologies religieuses se développent à un moment donné en réponse à l’environnement. Mais cet environnement change sans cesse. Il faut donc nous adapter aux changements.
PI. Et c’est le problème avec la religion, elle s’accroche à de vieux dogmes ?
SN. C’est le problème central – c’est le moins que l’on puisse dire ! Or, on sait que la connaissance, c’est ce qui détruit l’ignorance. Il faudrait donc qu’il y ait une recherche de la vérité, une quête de la connaissance, qu’on s’efforce de comprendre ce qui nous entoure. Et c’est là où nous en revenons aux valeurs éclairées, à la nécessité d’adopter une attitude éclairée.
PI. Qu’entendez-vous, par valeurs éclairées ?
SN. Les valeurs éclairées sont les valeurs qui servent le tout et non juste une de ses parties. C’est là qu’on retrouve le partage – le partage avec les autres. Ce devrait être l’attitude générale. Mais sans qu’on l’impose. Ce qui veut dire, également, que la religion devra être plus ouverte. Une religion qui prêche et inculque la haine va à l’encontre de ce qui constitue son fondement, son essence. Toute religion devrait être amour, non haine. Quand l’une d’entre elles prêche la violence, cela veut dire qu’il y a quelque chose en elle qui ne va pas. Il faut se débarrasser de cette sorte de négativité, dans la religion comme dans la vie en général. Il faut envisager la vie d’une manière éclairée, essayer de voir comment apporter notre contribution, et non détruire ; comment construire, et non démolir. Notre civilisation a atteint un stade où nous avons beaucoup, mais où, cependant, nous faisons beaucoup de dégâts. Nous voulons tout détruire. Et à force de détruire, de faire table rase, il nous faudra repartir à zéro, tout recommencer depuis le début. Mais nous avons déjà parcouru un trop long processus évolutif pour que cela nous soit acceptable. Il faudrait avoir appris les leçons du passé.
Il est impératif d’examiner de près le rôle que joue la religion dans nos vies. Sa seule raison d’être est de nous libérer, pas d’engendrer quoi que ce soit. Chaque fois qu’on se bat, qu’on tue au nom de la religion, on est dans la contradiction. Ce ne peut pas être une cause juste.
Dans l’hindouisme, on se voit dans l’autre et l’autre se voit en nous. Frapper autrui, c’est se détruire soi-même. Il faut prendre conscience de ce que nous avons tous une cause commune, de notre « communalité » [néologisme formé à partir de communauté et causalité], et que faire du tort à autrui, c’est s’en faire à soi-même – parce que nous ne faisons tous qu’un. C’est cela, que la religion devrait être. Plus on est avancé sur l’échelle spirituelle, plus on devrait être humain, rempli de compassion, éclairé et sensible à la souffrance humaine – et moins susceptible d’en causer. C’est le comportement qui compte, non les dogmes.
PI. Ce n’est malheureusement pas toujours le cas.
SN. C’est pourquoi il faut réexaminer l’ensemble des religions. Elles ont besoin d’être renouvelées et débarrassées de toute trace de négativité, de haine et de méchanceté. La religion exerce une énorme influence sur l’esprit des hommes depuis leur plus jeune âge. Et tout conditionnement rend par la suite plus difficile de changer, et c’est dangereux.
La religion a pour fonction d’affranchir notre esprit de tous les conditionnements, afin qu’il puisse penser librement, qu’il se libère. Et avec un esprit libre et clair, nous pouvons répondre d’une manière correcte, appropriée et raisonnable à notre environnement, humain et naturel. C’est d’une importance primordiale dans notre monde d’aujourd’hui.
Auteur : Felicity Eliot, rédactrice en chef de Share International, basée à Amsterdam (Pays-Bas).
Thématiques : religions, spiritualité
Rubrique : Entretien ()
