Agir avec le cœur

Partage international no 207novembre 2005

Interview de Maggie Barankitse par Martine Dupont

Le Burundi est un petit pays situé au cœur de l’Afrique des Grands Lacs – avec, pour voisins directs, le Rwanda, la Tanzanie et la République du Congo. C’est l’un des Etats du continent les plus ravagés par la pauvreté et les conflits. Ces derniers n’ont pas cessé depuis son indépendance en 1962. En 1993, lorsque Hutus et Tutsis se sont affrontés dans une guerre génocide, il en résulta 200 000 morts, 358 000 enfants ayant perdu un parent, 77 000 les deux. A ces orphelins de la guerre, il faut ajouter ceux du sida (230 000), et l’Unicef estime que 5 000 enfants vivent dans la rue.
C’est dans ce contexte que Maggie Barankitse a décidé de se lancer dans la protection des victimes de conflits dans son pays. Le Haut Commissariat aux réfugiés (Onu) lui a accordé en juin 2005 le Prix Nansen, sorte de Prix Nobel humanitaire, qui lui a été remis par la princesse Mathilde de Belgique et Wendy Chamberlin, représentant du Haut Commissaire.
Martine Dupont l’a interviewé pour
Partage international lors de son passage à Bruxelles à cette occasion.

Partage international : Vous avez reçu de nombreuses distinctions internationales. Comment avez-vous réagi ?
Maggie Barankitse : Je me suis sentie encouragée, et renforcée dans ma conviction que le mal n’aura jamais le dernier mot. Je me demande encore comment il est possible, alors qu’il y a des millions de gens qui les mériteraient, de voir ces prix attribués à quelqu’un qui travaille dans le fin fond de la jungle. Peut-être parce qu’il y a, dans le monde, des personnes qui aiment les gens ordinaires, et les enfants.

PI. Le pardon et vivre ensemble, constituent pour vous, les meilleures solutions aux problèmes ethniques qui ont plongé le Burundi dans la barbarie et d’indicibles souffrances…
MB. Maison Shalom [Maison de la Paix] a vu le jour au plus fort de la barbarie. On ne parviendra pas à établir une paix véritable et durable sans adopter une attitude d’ouverture authentique. Sans examiner concrètement comment guérir les blessures. Et cela passe inévitablement par le pardon, parce que la haine détruit les victimes si elles s’y accrochent. Il n’y a rien de plus destructeur, pour elles, que de ruminer sur ce qu’on leur a fait.[L’ONG Maison Shalom est le premier foyer pour orphelins qu’a créé Maggie avec le soutien de l’Unicef. Voir Partage international, juin 2005.]

PI. Vous avez en préparation de nombreux projets de même nature. Pouvez-vous nous en présenter quelques-uns ?
MB. Nous nous sommes d’abord préoccupés d’assurer la protection des plus vulnérables, les enfants, les premières victimes des guerres. Nous avons voulu leur offrir un meilleur environnement social, ainsi que la protection, l’éducation, la santé et l’alimentation auxquelles ils avaient droit.
Mais les enfants grandissent. Il fallait donc mettre en place un projet de long terme, le faire accepter par l’ensemble de la communauté pour qu’il atteigne toutes les couches de la société.
Nous voulions réintégrer, dans la mesure du possible, les enfants dans leurs milieux familiaux, ce qui ne pouvait se faire qu’en plusieurs étapes : d’abord retrouver les familles, puis les aider. Nous avons même essayé de trouver des familles d’accueil. Et quant aux enfants pour lesquels ces démarches avaient échoué, nous les avons logés un peu en périphérie pour leur faire quitter le centre ville.
Mais il fallait également leur apprendre peu à peu à se prendre eux-mêmes en mains. C’est pourquoi nous avons lancé un certain nombre de projets qui les mettraient en mesure de gagner leur vie, et ainsi de ne pas passer le reste de leur vie dans la mendicité.
Ceux qui ne pouvaient plus rester à l’école ont ainsi appris des rudiments de métallurgie ; on les a initiés aux travaux agricoles et à l’élevage. Quant aux enfants des villes, on les a formés à des activités en rapport avec la mode, la confection, pour en faire des stylistes, ou des tailleurs. On a aussi créé des petits instituts de beauté.
Mais il fallait inclure dans tous ces projets de formation une éducation à la paix, car la colère des Burundais porte principalement sur les conflits qui ont opposé les principaux groupes ethniques du pays. Nous avons lancé un projet de film pour leur donner une sorte de fenêtre sur le monde, leur permettre de se décrisper en relativisant le côté tragique de leur histoire – tout cela en favorisant le dialogue. Mais cela ne suffisait pas, car la guerre continuait, et nous avions toujours l’impression de simplement colmater les brèches.
Outre les orphelins de la guerre, nous nous sommes occupés de ceux du sida. Mais comment prévenir un tel fléau ? Il fallait y sensibiliser les mères. Et d’abord aider à sortir de la pauvreté celles que la misère poussait à se prostituer. Elles n’auraient plus, dès lors, à faire le trottoir, et les enfants auraient plus de chances de rester avec leurs parents. Nous avons donc fait le tour des familles pour leur apprendre les moyens élémentaires de prévention contre le sida, et soigner ceux qui en étaient déjà affectés.
Mon but premier n’est pas de recueillir des orphelins ; je veux que les enfants grandissent dans leurs familles. C’est pourquoi j’ai fait le tour des familles les plus vulnérables, pour essayer de garder les parents (séropositifs) en vie, afin que leurs enfants puissent rester avec eux. Nous les avons soutenus, fait en sorte qu’ils reçoivent les traitements appropriés et, si tout cela échouait, établi des contacts étroits avec les enfants. Ils étaient de la sorte moins traumatisés, nous considérant comme des amis de la famille.
Nous avons une librairie, où ceux qui le veulent peuvent aussi s’initier à l’informatique et à l’anglais. Il y a aussi, gérées par la population locale, des coopératives, spécialisées dans la fabrication de savons et le travail du bois. Les enfants soldats ont eux aussi retrouvé une vie normale, tout comme leurs mères, qui combattaient avec eux. Nous nous efforçons d’aider au maximum – en particulier les plus fragiles, avec le but de les remettre sur pieds et de leur permettre de vivre dans la dignité.

PI. Pouvez-vous donner des exemples concrets de situations qui ont inspiré votre action ?
MB. Je vous en donnerai deux, qui concernent deux enfants. Justine était avec nous durant les violences de 1993. Elle avait assisté à l’assassinat particulièrement atroce de ses deux parents à l’âge de 10 ans. Sa petite sœur ayant été tuée et ses deux frères grièvement blessés à la tête, je l’ai prise avec moi. Elle est Hutue ; je suis Tutsi. Je lui dis : « Ce sont des Tutsis qui ont fait ça, mais c’est aussi une Tutsi qui a aujourd’hui pris ses distances avec cette situation ; nous pouvons donc vivre à nouveau ensemble. » Je me suis particulièrement occupée d’elle ; j’ai vu qu’elle m’aimait. A l’école, tout se passait bien, elle avait de bons résultats ; mais elle y rencontrait chaque fois les enfants des meurtriers de ses parents. Elle a pris contact avec l’un d’eux, un garçon, qui souffrait beaucoup de la savoir orpheline à cause de son propre père.
Un jour, sur ma suggestion, Justine à été voir cet homme. Ils se sont parlé calmement et affectueusement, et, finalement, ce monsieur est venu nous demander pardon. Un jour, elle tint en public des propos inoubliables. « A Maison Shalom, a-t-elle dit, nous avons appris à pardonner, même à ceux qui ont tué nos parents, qui nous ont volé notre enfance, les propriétés de nos parents, qui nous ont piétinés et traumatisés. » Elle se tourna vers ce monsieur, s’adressa directement à lui, puis l’embrassa. Tout le monde était en larmes. C’était du vrai pardon. Et lui n’a pas eu honte de venir nous le demander. Ce que des enfants ont fait, pourquoi ne pouvons-nous le faire, nous aussi, les adultes ? Cet homme est mort l’an dernier, et Justine s’est occupée de lui et l’a veillé tout au long de ses derniers moments. Exemple de pardon d’une Hutu à un Tutsi ayant tué ses deux parents.
Gloriosa avait 13 ans et demi. Elle était Tutsie. Un groupe de Hutus avait brûlé sa maison et assassiné ses parents et ses oncles. Faute d’avoir pu s’enfuir, elle et ses deux sœurs furent capturées, violées et séquestrées dans une maison. Jusqu’à ce que deux vieilles Hutues les enlèvent et me les amènent. Elle me raconta ce qui s’était passé, et je la conduisis à un gynécologue, qui la déclara enceinte. Je proposai de la faire avorter. Mais alors qu’elle était sur la table d’opération, la petite me dit : « Dois-je tuer moi aussi juste parce qu’ils ont tué ? » Le gynécologue m’informa que je serai responsable des suites de l’interruption de l’avortement, car l’accouchement pourrait s’avérer dangereux, voire mortel. La naissance avait été prévue pour le 15 septembre 1994 ; cela ne l’empêcha pas d’accoucher sans problème le 27 août. J’allais la voir à mon retour de la messe. J’avais beaucoup prié pour elle. Le bébé était né sans aucune intervention chirurgicale. J’ai vu dans cette naissance un miracle de sainte Monique, dont c’était la fête. Gloriosa a appelé son enfant « Enfant de la paix ». Elle l’aime. Elle est aujourd’hui mariée ; elle et son mari ont été en Tanzanie voir les gens qui avaient tué sa famille et l’avait violée. Elle leur a pardonné. C’est merveilleux. Elle est mariée à un Tutsi, un soldat, et a l’enfant de rebelles hutus. Monica (l’enfant de la paix) a maintenant un petit frère, Christian.
La vie m’a montré que le pardon est possible, et qu’il libère. On ne peut se libérer d’une offense tant qu’on refuse d’en parler, elle devient un véritable poids. C’est ainsi que nous apprenons chaque jour à créer une société en paix – par la réconciliation, la coopération, les visites mutuelles, et même la danse. Nous allons parfois voir un groupe de rebelles ; nous prenons des tambours et dansons dans la forêt, même si l’on a parfois essayé de nous en empêcher. Nous sommes devenus amis. Ils commencent à comprendre que nous en sommes arrivés au moment du dialogue.
Certains se sont rendus à Arusha (ville de la Tanzanie voisine, où se tiennent des rencontres pour la paix) avec de grandes théories politiques. Nous, nous sommes venus avec notre cœur, sachant que même si quelqu’un a tué, il reste notre frère. Il ou elle ne pourra jamais perdre ce titre de frère ou de sœur, c’est pourquoi il faut les considérer comme tels. Et quel changement cela amènerait dans le monde !

PI. D’où tirez-vous votre force et votre courage ?
MB. D’abord, d’un sentiment de révolte. Je ne peux supporter la brutalité. Mon éducation chrétienne m’a appris que l’autre est avant tout notre frère, notre sœur. C’était, à la maison, la toile de fond de toutes nos activités. Ma mère était veuve avec quatre enfants, mais sa porte était toujours ouverte ; tout le monde était le bienvenu. Si un enfant hutu venait, elle lui donnait à manger. Elle disait toujours que nous n’avons qu’un seul titre : celui d’enfant de Dieu. Cela ne correspondait pas à ce que je voyais à l’école, et je pensais que ma mère se trompait.
Mais plus tard, lorsque je fus témoin des bains de sang, j’ai entendu une petite voix me souffler que je ne pouvais tout simplement pas laisser les cadavres où ils étaient, qu’il me fallait faire tout ce que je pouvais pour protéger les enfants, et tenir bon. Je pleurais amèrement, hurlais de rage ; puis, lorsque je constatais que les sept enfants que j’avais eus avant la guerre étaient sains et saufs, ce fut pour moi un signe du ciel pour aller de l’avant, pour dire à mes frères et sœurs burundais que la paix était encore possible dans ce merveilleux pays.
Je commençais alors à prier pour demander la force nécessaire. Je passais beaucoup de temps en contemplation silencieuse. Je répétais tout au long des jours la même prière. Je n’avais pas vraiment de programme, et chaque fois que je voyais quelqu’un souffrir, je laissais tout en plan pour aller l’aider, même s’il fallait parcourir de longues distances. Je me sens de plus en plus libre. Je peux même annuler ma participation à une importante conférence internationale si une mère malade du sida a besoin de mon aide.
Quand je dis au Seigneur : « Fais éclater tes miracles et ne me laisse pas les garder pour moi », il me les révèle à tout moment, chaque fois que c’est nécessaire. Je vis dans le présent. Je ne suis pas femme à m’attacher aux grands principes – ce sont les petits détails de la vie qui lui confèrent sa beauté. J’accueille un ministre de la même manière qu’une prostituée ou un évêque. Je peux vivre dans une maison, je peux vivre dans la rue pour écouter les enfants errants, m’asseoir avec eux. Mon attitude est toujours la même, que je sois avec une princesse ou des enfants. Je tire mon énergie de la prière. Je m’adresse à Dieu à chaque moment important, avant de donner une conférence importante devant un vaste auditoire, par exemple, pour lui demander de m’enseigner ce qu’il voudrait que je dise. Je ne prépare rien à l’avance. Je suis ainsi sûre que rien ne pourra me troubler.
J’écoute avec attention les conseils des amis, mais j’accorde la priorité à ma voix intérieure. Elle seule me dit ce qu’il faut penser d’une situation. Toute la richesse dont nous pouvons rêver se trouve en nous-mêmes ; c’est pourquoi c’est là qu’il faut d’abord aller pour trouver de l’énergie – parce que cet endroit est intimement connecté avec Celui qui nous donne la vie, qu’on l’appelle l’Absolu, Dieu, Allah ou Jéhovah. Je sais qu’il est toujours là ; qu’il nous guide sur notre chemin et nous empêche de faire des faux pas.

PI. Quand vous dites : « Je sais, au plus profond de mon cœur, que le mal n’aura jamais le dernier mot », je sens votre conviction, mais aussi de l’optimisme. D’où vous vient cet optimisme ? De ce que vous priez tous les jours, de vos enfants, d’ailleurs ?
Je suis convaincue qu’il y a quelqu’un qui porte le monde. Regardez les livres d’Histoire, ce n’est pas le mal qui a triomphé. Prenez la Seconde Guerre mondiale et ses bombardements. Regardez l’Europe, aujourd’hui : il n’y a plus de traces des bombes, la reconstruction a été possible ; il y a eu des gens de bonne volonté.
Mes intuitions personnelles sont un don accordé par une main divine. Je ne parviens pas à comprendre comment j’ai pu survivre ces douze dernières années de cette horrible guerre. Je me suis trouvée en pleins bombardements sans une égratignure. Même dans l’avion de la Sabena, où on a essuyé six tirs, j’étais assise au milieu et personne n’a été tué. Et les enfants que j’ai retirés de la rue, comment ont-ils été guéris ? Comment ai-je réussi à nourrir 10 000 enfants sans rentrées d’argent, sans rien du tout ? J’ai reçu de l’aide d’un peu partout dans le monde. Un chèque arrivait alors qu’il nous restait tout juste un biberon. Cela montre quelque chose, mais je ne sais pas comment l’exprimer.
Quand je vois des gens qui se sentent abattus, je voudrais leur conseiller de cesser de se sentir tristes, car la vie est un miracle, qui a toujours des surprises en réserve pour nous. Il n’y a jamais d’événement qui puisse nous jeter dans la confusion ou nous amener au bord du suicide. Je n’ai jamais compris comment l’on pouvait perdre la volonté de vivre, se laisser mourir sans rien faire. Il y a toujours quelque chose, même dans les situations les plus sombres. J’ai une foi absolue, glorieuse dans la bonté de Dieu. Mais je ne suis pas naïve, je vais travailler, j’y vais dans un instant. Je ne me dis pas : « Maggie, détends-toi, et Dieu s’occupera de tout. » Chaque matin, on se demande comment on va survivre.

PI. Vous dites : « Je voulais montrer aux gens de mon peuple que nous pouvions vivre dans l’harmonie, la justice et l’amour. » Pourriez-vous préciser ?
MB. Oui. C’est l’injustice sociale qui nous a plongés dans la guerre. Aussi longtemps qu’une grande partie de la population ne participera pas au gouvernement du pays qui est son héritage légitime, les gens se révolteront. Il faut donc les associer à l’exercice des responsabilités politiques. C’est la seule façon de réconcilier ces deux mots, justice et amour. Vous ne pouvez pas dire : « Nous nous aimons les uns les autres, et nous sommes injustes, nous allons appliquer la justice. » Non. Ce qu’il faut d’abord dire, c’est : « Je suis juste, parce que j’aime cette personne ».
Pourquoi cela ne marche-t-il pas, y compris dans des organisations comme les Nations unies ? Le véritable objectif, c’est l’être humain, c’est le remettre sur ses pieds, le respecter dans sa culture et sa dignité. On n’a même jamais demandé aux pauvres ce dont ils avaient besoin. Ces organisations d’aide viennent, leur donnent de minces tentes en plastique, leur distribuent des bricoles, et s’étonnent que tout ne se passe pas comme elles l’auraient souhaité, que ces bricoles soient vendues !
Tout cela vient de ce qu’elles n’ont pas considéré ces gens comme des frères. Elles se sont réunies à New York pour échafauder des plans impressionnants, et elles n’en reviennent pas de constater que la pauvreté continue. Elles ont tout simplement oublié de voir avant tout en chacun de ces pauvres leur frère, leur enfant, leur sœur. Comment nous comportons-nous ? Comment voyons-nous telle personne, comment l’aimons-nous ? C’est en agissant ainsi qu’on pourra changer le monde. Je plaisante un peu, parce que moi aussi, j’écris sur les objectifs à atteindre, les moyens d’y parvenir ; mais cela ne relève que d’une partie du corps. Il faut aussi se servir du cœur, et aimer.

PI. Pouvez-vous nous dire dans quelle mesure les projets de Maison Shalom ont changé la vie de ceux qui y participent ?
MB. Je vous parlerai de ceux qui sont salariés, qui nous ont rejoints parce qu’ils avaient besoin d’un emploi. Plus ils passent de temps avec les enfants, et plus ils se sentent engagés dans nos projets. Nous travaillons 24 heures sur 24 et je n’ai jamais entendu quelqu’un se plaindre ou ne pas faire son maximum. Par exemple, une jeune femme qui était sur le point d’accoucher : je lui avais donné son « congé maternité », mais elle a voulu continuer à travailler. Ou un malade du sida, qui refusait de prendre un congé maladie : « Si je reste chez moi, je ne me sens pas bien ; mais quand je viens ici, j’arrête de penser à mes problèmes. » Il existe un merveilleux sentiment de camaraderie, un puissant climat d’amour, de partage et de co-responsabilité.

PI. On sent chez vous de la colère quand vous parlez du problème du sida.
MB. Il y a trois injustices commises envers ceux qui sont frappés par le sida qui me rendent furieuse.
La Banque mondiale donne beaucoup d’argent pour la lutte contre ce fléau. Mais au lieu de profiter à ceux qui en ont directement besoin, cet argent va en majeure partie aux transports, à la logistique, de sorte qu’ils n’en reçoivent que des miettes.
Imaginez qu’un enfant ait déjà assisté à la dégradation physique de ses parents, avec tout le traumatisme que cela comporte. Puis qu’il tombe malade à son tour ; il n’y peut strictement rien. Un adulte n’a peut-être pas pris suffisamment de précautions. Mais le bébé est né avec cette maladie, il ou elle sera stigmatisé à l’école, discriminé plus tard, souvent malade et privé de l’amour de ses parents pour le soutenir. Rejeté par ses oncles et tantes, il finira dans un centre, où il sera soigné par des gens de bonne volonté. Il souffrira, pour des raisons totalement injustes, et c’est cela qui me met en colère. Les parents devraient faire plus attention, se faire examiner pour éviter autant que faire se peut de mettre au monde un enfant malade. C’est de voir de telles injustices perpétrées contre des enfants qui me rend furieuse.
On impute aussi l’extension du sida à l’insuffisance de médicaments. Mais les pharmacies ici, en Europe, pourraient en fournir assez pour ces enfants. Il est aujourd’hui possible d’empêcher la transmission du virus de la mère au bébé. Ce qui me met en rage, c’est de voir l’hypocrisie internationale, l’hypocrisie nationale. Les familles abandonnent leurs enfants, et ce sera à moi de les enterrer un jour. J’en ai l’estomac tout retourné. C’est la seule chose que je ne puisse accepter. Face à une guerre, je peux imaginer des solutions, mais avec le sida, je ne sais pas à quelle porte frapper.
Il y a aussi de nombreux enfants qui meurent de faim, alors que d’autres décèdent d’avoir trop mangé. On jette de la nourriture dans la mer, parce que les récoltes trop abondantes risqueraient de déséquilibrer l’économie mondiale. C’est une honte pour l’humanité : les hommes forment une seule famille. Et que voyons-nous ? C’est une honte de consacrer tant d’argent aux armements, alors qu’on pourrait l’utiliser à améliorer la qualité de la vie. Comme je l’ai dit, le mal n’aura jamais le dernier mot.
Il faut procéder par petites étapes, semer des bonnes actions les unes après les autres, pour ne pas soulever de révoltes. Ainsi que l’a exprimé d’une manière si magnifique Mère Theresa : « Mieux vaut allumer une chandelle que d’injurier l’obscurité. Celle-ci reculera dès que l’on aura commencé. »

PI. La communauté internationale est-elle suffisamment consciente des problèmes du Burundi, et en particulier de vos enfants ?
MB. Elle en ignore tout. Sauf la Belgique, dont nous sommes une ancienne colonie. Car alors, comment expliquer que le Burundi ne figure même pas sur la liste des 18 pays dont la dette a été effacée, alors qu’il fait partie des plus pauvres ? Il n’intéresse tout simplement pas la communauté internationale, car il n’a ni pétrole, ni diamant, ni cobalt.
Pourquoi ne pas effacer cette dette ? C’est tellement injuste : le pays compte plus de 700 000 orphelins, que ce soit du fait de la guerre ou du sida. Je crois que si les enfants du Sud souffrent, les parents du Nord doivent se réveiller et dire : « Ce sont nos enfants. » Les gouvernements ne s’intéressent pas à ces orphelins. Vous êtes leurs seuls parents. Leurs mères, c’est chacun d’entre nous, que nous soyons du Nord ou du Sud. Mais qui pleure ? Je représente toutes ces mères qui vivent dans la pauvreté.
Il y a assez d’argent dans le monde. 80 % des ressources naturelles de la planète se trouvent dans les pays du Nord ; nous autres, gens du Sud, devons nous partager les 20 % restant. L’écart est énorme. Il faut un minimum pour vivre ; il faut un minimum pour vivre dans la dignité. Il y a des gens qui n’ont même pas un dollar par an.
Cela doit changer. Comment ? Dans la vie de tous les jours, dans tout ce que nous faisons, nous pouvons apporter notre pierre au changement. Cela ne demande pas de capacités extraordinaires. Nous pouvons donner de notre temps, de notre amour ; et l’amour étant inventif, nous pouvons sécher les larmes de quelqu’un, nous asseoir à côté d’un sans-logis, lui donner un peu de notre temps, de notre chaleur. Nous pouvons lui donner l’opportunité de se tenir sur ses propres pieds, de savoir qu’il est notre frère. Ce ne sont pas là des choses ambitieuses. Je ne possédais rien, mais je possédais ce qu’il y avait de plus important – un cœur. Les enfants n’ont pas vraiment besoin de jouets. Ils veulent seulement se sentir aimés, et cela, nous pouvons le faire ; l’amour n’a pas de limites. Soyons heureux, rayonnants de la gloire de Dieu, les gens n’en demandent pas plus.

PI. Quelles sont vos priorités ?
MB. Le plus grand trésor que nous ayons, c’est l’être humain. C’est donc lui qui est, pour moi, la priorité. La personne doit vivre. Quel qu’en soit le prix, nous devons faire en sorte que ceux qui nous entourent vivent dans la dignité. Ce n’est pas possible quand on meurt de faim, qu’on est le prisonnier impuissant d’une situation. Quand on n’a pas accès aux soins médicaux, qu’on ne peut pas aller à l’école. C’est pourquoi il faut veiller à ce que chacune des personnes qui nous entourent puisse vivre dans la dignité.
Le plus grand trésor, à Maison Shalom, ce ne sont pas les bâtiments – ce sont les enfants, les gens.

Burundi Auteur : Martine Dupont, correspondante Share International Bruxelles
Thématiques : Société, politique, spiritualité, Économie
Rubrique : Entretien ()