Partage international no 205 – septembre 2005
Interview de Eric van den Broek par Felicity Eliot
1992 – A nouveau la guerre en Europe – cela semblait impensable. Mais le continent fut forcé d’ouvrir les yeux sur le fait que la guerre avait éclaté dans sa propre cour, dans une région où nombre d’Européens allaient en vacances ou pour affaires. Et à la fin d’un vingtième siècle qui avait déjà connu tant de conflits.
L’éclatement de l’ex-Yougoslavie a donné l’occasion à d’anciennes différences de se transformer en ferveur ultra-nationaliste. Pendant plus de 40 ans, Serbes, Bosniaques, Croates et Albanais – des peuples aux arrière-plans religieux et ethniques variés – avaient vécu dans la paix et la tolérance mutuelle sous l’autorité fédératrice du président Tito. Mais sitôt celle-ci disparue, des démagogues ambitieux et avides de pouvoir consolidèrent leurs positions, d’abord grâce à des milices locales, puis en étendant peu à peu leur influence et leur domaine. L’inimitié, la peur et la suspicion montèrent les villes, les communautés, les familles même, les unes contre les autres. Ce qui s’ensuivit constitua l’un des épisodes les plus honteux de l’histoire de l’Europe contemporaine. Au cours des guerres de Yougoslavie, ce furent 300 000 personnes qui perdirent la vie et deux millions qui durent quitter leurs foyers. Le continent est encore aujourd’hui en train de s’occuper des conséquences de ce conflit. La pauvreté et le désespoir ont poussé nombre de Yougoslaves à s’exiler dans d’autres pays européens. Maints villages se sont plus ou moins vidés, on ne compte plus les champs et les vergers à l’abandon.
Aujourd’hui, en 2005, le monde vient juste de commémorer le massacre de milliers d’hommes et de jeunes musulmans à Srebrenica, où l’on a encore récemment découvert de nouveaux charniers.
Les répercussions furent telles, tant sur les infrastructures que sur les communautés, que de nombreux villages sont à peine en état de fonctionner. Le besoin de reconstruire des maisons, dont souvent il ne restait rien, a fait passer à l’arrière-plan celui, crucial, de la réconciliation entre et à l’intérieur des communautés.
Le cinéaste documentaire indépendant néerlandais Eric van den Broek et sa partenaire, Katerina Rejger, se trouvaient à Sarajevo en visite chez des amis, en 1996, juste après la guerre. Ils s’aperçurent rapidement qu’apparaissait une sorte de leitmotiv au fil des conversations, que ce soit avec des musulmans ou des chrétiens, des Bosniaques ou des Serbes.
Felicity Eliot s’est entretenue avec Eric van den Broek pour Partage international.
Eric van den Broek : Nous étions depuis peu des cinéastes indépendants et avions notre équipement avec nous. Nous étions venus des Pays-Bas, et dès notre entrée en Bosnie, nous avons pu mesurer l’ampleur des destructions, des ruines et du chaos. Sur des kilomètres, des endroits entiers étaient rayés de la carte. Nous étions en état de choc, et nous nous sommes mis à nous interroger sur le pourquoi de cette guerre.
Nous avons commencé à demander à tous ceux qui le voulaient bien de nous parler de leurs expériences.
Partage internationaI : Avez-vous perçu une réticence, chez les gens, à exposer leurs idées politiques ?
EvdB. On aurait pu s’y attendre, mais nous avons découvert qu’ils voulaient réellement parler de politique ; tout le temps, en fait. Nous avons eu l’impression qu’elle leur servait d’exutoire.
PI. Vous vouliez avoir accès à un autre type d’expérience ; mais n’était-ce pas trop douloureux, pour eux, si peu de temps après la guerre ?
EvdB.Nous avons demandé aux gens que nous rencontrions ce qui leur était arrivé. Nous avons très vite eu l’impression qu’il régnait entre eux une sorte de déception mutuelle généralisée. En Bosnie, les gens vivaient très proches les uns des autres ; ils formaient des communautés extrêmement liées, où tout le monde se connaissait. Et nos interlocuteurs se déclaraient tous déçus par leurs amis.
PI. Pour ceux d’entre nous qui ne connaissent pas très bien les conditions de vie d’avant la guerre dans l’ex-Yougoslavie, vous voulez dire que les amitiés, les partenariats, la mixité sociale entre gens de cultures différentes étaient choses normales avant l’éclatement du conflit ? Que les Serbes et les Croates étaient amis, les musulmans et les chrétiens collègues, amis, partenaires, allaient à l’école ensemble et pouvaient vivre ensemble sans souci des différences ?
EvdB. Exactement. Et brusquement, il y a eu la guerre, et un après-guerre plein de suspicions et de peur. Leur confiance était atteinte. Et lorsque nous leur demandions si eux-mêmes leur avaient téléphoné, c’était toujours la même réponse : « C’est à eux de le faire. »
PI. Qu’avez-vous fait, alors ?
EvdB. Nous avons alors décidé d’aller « de l’autre côté » et de poser les mêmes questions pour voir si les attitudes étaient les mêmes. Si, par exemple, nous avions interviewé des musulmans, nous allions immédiatement poser les mêmes questions à leurs anciens amis ou collègues Serbes chrétiens ; leur demander de nous raconter leurs histoires personnelles, de nous parler de leurs souffrances, de leurs pertes, et de leurs griefs. Et là encore, c’était la même réponse :« C’est à eux de nous écrire d’abord, de nous téléphoner d’abord. »
PI. Cela ressemblait à une impasse ?
EvdB.Nous sentions que nous pourrions faire quelque chose avec l’information et les interviews que nous avions recueillis, mais sans savoir précisément quoi. Nous avons alors décidé, en attendant, de nous atteler à une autre tâche tout en continuant à réfléchir à ce que nous avions appris de toutes ces histoires personnelles.
Nous faisions un film pour la télévision néerlandaise, et un jour, nous avons lu les titres d’un journal de Sarajevo qui disaient quelque chose comme : « Là où les responsables politiques ont échoué, un groupe de rock peut réussir. » C’était à propos du concert donné par le groupe U2 dans la ville, et la nouvelle que relayaient les journaux, était que le train qui reliait Mostar à Sarajevo circulait pour la première fois depuis la guerre, pour permettre aux gens d’aller au concert !
Pour nous, c’était un peu comme un conte de fées. Nous avons alors décidé de prendre le train avec notre attirail pour y suivre les jeunes en route vers le concert. Le problème était que les jeunes Croates ne pouvaient s’y rendre, parce que le train partait de la zone musulmane de Mostar et que c’était là qu’étaient vendus les billets, et les jeunes étudiants croates avaient peur d’y pénétrer.
On avait donc une seule ville, mais divisée par une barrière, une barrière invisible aux étrangers que nous étions, mais bien réelle pour eux. C’était la peur – il y avait eu trop de combats, d’affrontements, trop de choses terribles s’étaient produites. Les Croates avaient attaqué les musulmans, et ils avaient peur des représailles s’ils pénétraient à nouveau dans leur zone. L’atmosphère était pleine de rumeurs, c’était un climat de suspicions – bref, de tout ce qui caractérise les périodes de guerre et d’après-guerre. Mais nous nous sommes arrangés pour filmer les gens dans le train et les interviewer.
J’ai décidé de monter le film en Bosnie, dans un studio de la télévision locale. Je ne tardais pas à m’apercevoir que le personnel de la station se pressait autour de moi pour regarder le film par-dessus mon épaule.
PI. C’était des Croates ou des musulmans ?
EvdB. Des musulmans, qui regardaient et écoutaient les interviews que nous avions réalisées avec les étudiants croates du train. Le film étant encore en chantier, à l’état brut, j’ai été étonné et leur ai demandé ce qu’ils y trouvaient de si intéressant. J’appris ainsi qu’ils n’avaient pas entendu des Croates parler politique depuis la guerre. Ils voulaient connaître leur opinion depuis qu’elle avait éclatée. Il aurait été plus commode de ramener les films aux Pays-Bas, mais peut-être devions-nous en faire quelque chose sur place, en Bosnie.
PI. C’est ainsi qu’a commencé VideoLetters ?
EvdB. Oui, c’est là que m’en est venue l’idée centrale. C’est une idée simple.
PI. Pour autant que je puisse en parler, après avoir vu un reportage à la BBC qui parlait un peu de VideoLetters, elle est aussi extrêmement efficace.
EvdB. Pour faire ce film et mener à bien notre projet, nous avions besoin d’argent. Nous avons donc contacté des ONG et diverses institutions caritatives pour leur demander de nous sponsoriser. Tous trouvaient l’idée merveilleuse mais beaucoup, surtout les gouvernements, disaient qu’ils étaient trop occupés à reconstruire les infrastructures et les maisons pour permettre aux gens de retrouver leurs foyers et leurs communautés. Mais, pour nous, c’était prendre les choses à l’envers. Nous croyions que ce qu’il faut d’abord reconstruire, c’est la société. Qu’il faut reconstruire des ponts entre les hommes et les communautés avant les ponts physiques.
Un des échanges de lettres vidéo entre deux jeunes hommes – un Serbe, Vlada, et un Croate, Ivica. L’épisode montre comment leurs familles ont été séparées, malgré elles.
Les pères des deux jeunes hommes étaient contrôleurs aériens. Leurs familles passaient souvent leurs vacances ensemble au bord de la mer Adriatique. Soudain, en 1991, elles se sont trouvées prises dans le même cauchemar. « Quand votre ville est attaquée et balayée par les tirs, vous sentez naître en vous une aversion naturelle. Vous commencez peu à peu à penser différemment et à observer l’apparition en vous des premiers symptômes de nationalisme. » Tout contact était rompu entre les deux familles. Plus d’une décennie plus tard, Vlada et son père envoyèrent une lettre vidéo pour demander pardon pour les crimes commis par les Serbes en Croatie, et des nouvelles de l’autre famille. La réponse fut presque immédiate : « Nous n’osions pas vous recontacter, parce que nous pensions que ce serait dangereux pour vous. Nous ne vous avons jamais reproché quoi que ce soit. Nous savons que vous êtes de braves gens. Nous n’avons jamais blâmé les Serbes collectivement. » Ivica qualifia même les crimes croates en Bosnie « d’aussi horribles », et c’est ainsi que s’est ouverte la voie vers une réconciliation complète grâce à une simple lettre vidéo.
PI. Je suppose que les gens avaient peur de rentrer chez eux…
EvdB. Absolument. Ils avaient peur de leurs voisins. Il faut reconstruire les âmes, en quelque sorte, avant les routes.
Finalement, nous avons trouvé de l’argent, épisode après épisode, et nous avons démarré le projet en 1999. Le premier épisode se rapportait à l’histoire « difficile » de deux jeunes hommes, Emil et Sasha, qui avaient été les meilleurs amis dans leur enfance, passaient leurs journées à jouer ensemble, mais ne se parlaient plus depuis la guerre.
Cela a été très difficile parce qu’ils s’accusaient mutuellement d’avoir tué des connaissances communes. Après un gros travail de montage, nous avons envoyé le film aux Pays-Bas.
PI. A-t-on pu le voir en Bosnie aussi ?
EvdB. Oui. Nous nous demandions comment les gens réagiraient. Et nous avons été étonnés de voir que les spectateurs musulmans, prirent immédiatement parti pour le personnage Serbe. Nous avions d’abord cru qu’ils le détesteraient, mais c’est le contraire qui s’est produit. Ils étaient en larmes. Nous leur avons demandé pourquoi. Ce n’était pas, nous ont-ils répondu, parce qu’y était abordé la question de savoir si une personne en avait tué une autre. Non, ce qui les rendait tristes, c’était de voir détruite une belle amitié. Pour nous, le fait que leur réaction n’avait pas été une réaction d’accusation ou de haine voulait dire que nous avions touché quelque chose. Les gens ont alors commencé à discuter entre eux. C’était extraordinaire. Les épouses de Serbes qui avaient tué des musulmans et les veuves et mères de musulmans morts ont regardé le film ensemble. Elles ne s’étaient plus adressé la parole depuis la guerre.
PI. J’ai trouvé l’extrait que j’ai vu à la télévision émouvant, et j’ai tout de suite pensé qu’on pouvait l’appliquer à d’autres cas du même genre, au Rwanda, au Congo, etc., tant cet outil me paraît efficace pour un travail de réconciliation. Avez-vous eu tout de suite cette impression, quand vous avez commencé ?
EvdB. Non, pas vraiment. On peut classer ces lettres dans la catégorie « travail de réconciliation », mais j’étais loin de voir les choses ainsi. Ce que nous savions, c’est que les 60 années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale ont été, en Yougoslavie, des années de silence – sur ce qui s’était produit durant le conflit. Il était même interdit de faire mention de sa nationalité. Le silence régnait partout, et les gens avaient peur de parler. S’ils ne se parlent pas maintenant, nous sommes-nous dit, il se pourrait bien que les horreurs et la cruauté continuent.
PI. Comment fonctionne VideoLetters.
EvdB. Nous avons confié une caméra vidéo à une personne qui voulait faire une lettre vidéo, de façon à ce quelle puisse communiquer aussi directement que possible, puisqu’ils avaient trop peur pour essayer de rendre visite à leurs anciens amis.
Nous allions chez eux et, tandis qu’ils s’adressaient à un ancien ami par caméra interposée, je les filmais, en train de lire ce qu’ils avaient écrit ou tout simplement en train de parler à la personne qu’il voulait recontacter. Nous entrions ensuite en contact avec les gens concernés – la personne ou la famille auxquelles s’adressait le message vidéo – et leur demandions s’ils voulaient le voir, et éventuellement y répondre. Les réactions étaient variées mais, généralement, nous choisissions de ne pas dire de qui émanait le message – en partie pour éviter la possibilité d’une réponse préconçue, en partie parce que nous voulions voir leur réaction spontanée lorsqu’ils regardaient la vidéo. C’était merveilleux de voir, dans pratiquement tous les cas, leurs visages s’éclairer dès qu’ils apercevaient leur correspondant.
PI. Les résultats obtenus au niveau local vous ont-ils satisfaits ?
EvdB. Notre objectif était de permettre au plus de gens possible de l’ex-Yougoslavie de voir ces lettres filmées. C’est merveilleux d’apporter le bonheur et la réconciliation au niveau individuel, mais nous voulions que ce soit la région entière qui voie les films et travaille à partir d’eux, que les gens essayent d’imaginer par eux-mêmes des solutions, non seulement aux problèmes de l’après-guerre, mais à ceux du présent et de l’avenir.
PI. Il s’agissait donc d’aller au-delà du simple niveau personnel ?
EvdB.Oui. Nous espérons qu’en voyant ces films, les gens commenceront à se poser certaines questions. Par exemple « Comment gérons-nous nos différences ? Que devrions-nous faire, en tant que communautés, pays, groupes ethniques ? Dans quelle direction aller ? »
PI. Je crois que vous avez obtenu la collaboration d’un certain nombre de chaînes de télévision de cette région ?
EvdB. L’an dernier [ 2004 ], nous avons appris que, pour la première fois depuis la guerre, avait lieu à Ljubljana (Slovénie) une rencontre entre les directeurs de toutes les chaînes de service public de la région afin de discuter des possibilités de coopération entre elles. Ce fut pour nous l’occasion de présenter une courte compilation de VideoLetters. Il y avait des Kosovars, des Croates, des Serbes, des Monténégrins et des Albanais. L’atmosphère était tendue, on parlait peu. Notre compilation ne durait que dix minutes, mais nous avons dû l’arrêter plusieurs fois devant leur émotion – tous les directeurs étaient en larmes.
Pour détendre l’atmosphère, j’ai suggéré une pause café, et tout s’est débloqué. Ils ont immédiatement commencé à circuler et à discuter entre eux. Encore sous le coup de l’émotion, ils se sont mis d’accord pour diffuser largement les épisodes de VideoLetters. C’est quelque chose d’extraordinaire, parce qu’une poignée de chaînes de télévision ont pu déraciner la haine et appeler à la réconciliation. L’émission est diffusée dans tous les pays de l’ex-Yougoslavie.
Depuis, nous avons mis en place une ligne téléphonique et une soixantaine de points d’accès Internet où il est possible de rechercher des renseignements sur des amis ou sa famille. Des stations de radio bosniaques annoncent quand une nouvelle lettre vidéo arrive de Serbie, de sorte que son destinataire en est informé. Mais le plus important, c’est que les gens commencent à faire eux-mêmes leurs lettres vidéo et à les mettre sur le Net. Nous avons aussi un studio mobile pour étendre encore les possibilités de contact des gens entre eux, de construire des ponts entre eux.
Pour plus d’information : www.video-letters.net
Le New York Human Rights Watch Festival vient d’attribuer son prix Nestor Almendros 2005 à Katerina Rejger et Eric van den Broek pour le courage dont ils ont fait preuve en filmant la série des VideoLetters.
Emil et Sasha
Le musulman Emil et le Serbe Sasha ont grandi ensemble à Pale (Bosnie). Ils se considéraient tous deux comme des Yougoslaves et étaient d’inséparables amis. L’éclatement de la guerre de Bosnie, en 1992, les a séparés. Sasha a servi dans l’armée bosno-serbe tandis qu’Emil s’enfuyait aux Pays-Bas. La guerre leur a ôté toutes leurs illusions.
Dans cette lettre vidéo, Sasha demande à Emil de lui pardonner.
« Je ne peux pas le cacher plus longtemps : tu me manques. Je serais tellement heureux de te revoir. Je ne comprends pas encore ce qui nous est arrivé. »
Les deux jeunes hommes ont aujourd’hui renoué leur amitié.
