L’aide aux enfants des rues d’Afrique du Sud

Partage international no 124décembre 1998

Depuis sa fondation en 1980, l’association à but non lucratif Ashoka : Innovons pour le bien commun a aidé plus de 500 personnes, à travers le monde, qui se sont distinguées par des initiatives visant à réaliser de profondes transformations sociales. Voici un nouvel épisode d’une série de portraits de bénéficiaires de l’aide d’Ashoka.

Portrait de David Fortune, boursier de l’Ashoka

David Fortune, prêtre, travailleur social auprès de l’enfance et comédien à temps-partiel, agit pour que les enfants et les jeunes des rues d’Afrique du Sud réintègrent leurs familles et leurs communautés. Plutôt que de proposer les maisons de redressement, ou de l’aide d’urgence qui ne procure que de la nourriture et l’hébergement, David Fortune a élaboré une technique de travail social qui vise à regrouper les enfants, leurs familles et leurs communautés, pour favoriser leur compréhension mutuelle et stimuler leurs actions.

Né en 1962, David a perdu sa mère à l’âge de neuf ans et son père à l’âge de quatorze ans. Mais il ne permit pas que la perte de ses parents ait un effet négatif sur sa vie et sur son ambition personnelle. Au contraire, cela constitua le facteur essentiel dans sa décision de travailler avec les jeunes. « Le message que je sentais devoir partager avec eux est que nous sommes tous les architectes de notre propre avenir. Et quel que soit le milieu dont nous sommes issus, nous sommes capables de déterminer notre propre avenir. »

Après avoir terminé ses études au lycée, David travaille comme employé de banque. En 1983, il abandonne le monde du commerce et poursuit ses études pour devenir prêtre catholique. Alors qu’il est encore au séminaire, il obtient son diplôme de travailleur social dans la protection infantile et, à temps-partiel, il est comédien professionnel. En tant que spécialiste de la protection infantile, il commence à travailler dans des abris avec des enfants qui, auparavant, ont vécu dans la rue. David découvre bientôt que beaucoup d’enfants des rues ne reçoivent aucun soin. Il s’engage alors pour leur venir en aide. En 1989, il entreprend une étude de six mois sur les enfants des rues du Cap. Entre 1990 et 1992, David travaille en tant que coordinateur d’un projet concernant les enfants des rues du Cap. Pendant cette période, il élabore les bases de sa nouvelle approche du travail social avec les enfants des rues et lance l’association communautaire de développement Streets, en 1992.

L’apartheid

Le phénomène des enfants et des jeunes vivant dans la rue est mondial ; c’est toutefois un problème relativement récent en Afrique du Sud. Jusque dans les années 1980, les lois de l’apartheid limitaient la migration vers les villes, en contrôlant strictement l’afflux des Sud-africains noirs vers les quartiers « blancs » du pays. Avec le relâchement puis l’abandon de ce contrôle migratoire, dans les années 1980, l’Afrique du Sud a connu une forte migration de la population rurale vers les villes. L’urbanisation rapide, s’ajoutant aux divers troubles sociaux-économiques, a entraîné une augmentation du nombre des enfants vivant dans la rue.

Un grand nombre de ces nouveaux migrants n’arrive pas à trouver d’emploi et s’enfonce dans des situations de pauvreté urbaines dégradantes qui diffèrent nettement avec les conditions de vie à la campagne. Se démenant pour obtenir une place en ville, ils doivent se battre pour fournir aux enfants un soutien indispensable, tant matériel qu’affectif. Mais les familles subissent de telles difficultés qu’elles ne peuvent pas toujours répondre aux besoins de leurs enfants. Par manque d’attention et en raison des mauvais traitements qu’ils endurent, de nombreux enfants se sentent contraints à quitter le foyer pour la rue qui leur paraît être, à première vue, une vie plus excitante et de plus grande liberté.

En 1987, on estimait à 5 000 le nombre des enfants des rues en Afrique du Sud, et en 1995, le nombre de ces enfants, âgés de huit à dix-sept ans, atteignait 10 000, dont 2 000 dans la seule ville du Cap. Ces jeunes sont, en grande majorité, de sexe masculin (98 %), et tous de race noire. La plupart de leurs activités sont illégales, allant des petits délits jusqu’à des actes plus graves, tels que l’inhalation de colle, la prostitution, l’usage de drogues, mais aussi les crimes violents tels que des rixes entre clans, (souvent avec jets de pierres et usage d’armes blanches), le vol, l’agression et le viol.

Les enfants et les jeunes des rues souffrent de troubles de la santé, de malnutrition, de violences physiques, de traumatismes psychologiques et de l’hostilité de la population. Ils entrent dans l’âge adulte avec peu d’éducation, pas de formation, et manquent de moyens pour gagner leur vie honnêtement, d’une autre manière qu’avec ce qu’ils ont appris de la vie très dure de la rue.

Quelles soient privées ou gouvernementales, les initiatives qui viennent en aide aux enfants des rues reposent presque exclusivement sur l’institutionnalisation et l’aide à court terme, et elles n’ont été capables ni de réduire le nombre de ces enfants, ni de leur apporter le nécessaire au développement, à long terme. Pour ces enfants qui ont quitté le domicile familial pour vivre dans la rue, il n’y a que trois alternatives d’hébergements possibles : les abris et les foyers de bénévoles, qui manquent de ressources, les centres d’éducation surveillée et les « Maisons de sécurité », où les tribunaux envoient les fugueurs contre leur gré (les enfants étant coupables de délit en cas de fuite), et la prison. La plupart de ces enfants considèrent ces institutions comme des lieux d’isolement effrayants. Dans cet environnement carcéral, ils ont le crâne tondu et sont souvent mélangés à des jeunes plus âgés et plus endurcis qu’eux. Craindre les adultes et obéir à leurs injonctions, c’est tout ce qu’ils apprennent là.

Les solutions à long terme

David Fortune pense que le problème des enfants des rues ne peut être traité en l’absence des familles et d’une communauté élargie. Son organisation, Streets, est la première en Afrique du Sud à envisager les solutions à long terme.

Pour s’attaquer aux causes du problème des enfants des rues, David utilise une stratégie qui agit sur trois niveaux différents : l’enfant, sa famille et sa communauté.

En ce qui concerne l’enfant, la chaleureuse et conviviale Maison d’accueil répond aux besoins quotidiens des enfants, leur procurant nourriture, sécurité de l’hébergement, vêtements, douches, conseils et assistance médicale et légale. Streets est en train d’étendre ses programmes afin d’inclure une formation élémentaire, éducative et professionnelle, avec le travail du bois, de la soie et du cuir, du dessin sur tissu, la confection de vêtements, le travail du métal, ainsi que d’autres techniques permettant aux enfants de créer des objets qui seront vendus. Streets identifiera ensuite les employeurs potentiels et les possibilités d’emploi des jeunes qualifiés ou semi-qualifiés.

Au-delà des formations professionnelles spécifiques, Streets contribue à restaurer en chacun l’estime de soi et la confiance en soi. Les enfants sont ainsi préparés à retourner chez eux et à affronter les problèmes qui peuvent y exister.

Favoriser le rapprochement famillial

Les personnes qui travaillent à la Maison d’accueil se servent de ce qu’ils apprennent des enfants pour retrouver leurs familles. Streets les rencontre et discute avec elles des raisons qui ont poussé les enfants à s’enfuir. Ils cherchent ensemble d’éventuelles solutions. Par exemple, si l’enfant s’est enfui à cause de l’extrême pauvreté du domicile familial, Streets met en relation la famille avec des organisations gouvernementales ou non-gouvernementales susceptibles de fournir nourriture, assistance médicale et vêtements (les familles ne sont en général pas au courant des ressources disponibles au sein de la communauté).

Grâce à la confrontation de l’enfant avec sa famille, Streets peut parfois identifier une personne maltraitant l’enfant, et attirer ainsi l’attention de la famille de manière à prévenir ou réduire les mauvais traitements futurs. Lorsque les problèmes résident au niveau de la cellule familiale de base, l’enfant ne peut retourner chez lui et Streets cherche des solutions auprès de la famille plus éloignée (tantes, oncles, grands-parents, frères et sœurs plus âgés).

Une pièce de théâtre

Enfin, au niveau de la communauté, Streets organise des représentations théâtrales : une pièce de théâtre originale engendre chez les spectateurs une prise de conscience et les mobilise pour qu’ils s’impliquent dans l’aide aux enfants des rues. Le scénario met en évidence ce que vivent ces enfants, leur lutte pour la survie, les mauvais traitements et les violences dont ils sont victimes, leur incarcération et tout ce qui leur fait défaut. La pièce dépeint aussi les diverses raisons possibles qui incitent les enfants à quitter leur domicile, tels que la pauvreté, le chômage, la faim, les mauvais traitements physiques, sexuels, émotionnels ainsi que les insultes reçues. Les échanges qui suivent la représentation ont pour but de trouver des réponses à cette interrogation : « Que peut faire la communauté au sujet de ce que nous venons de voir ? » Streets cherche des idées auprès des femmes, des jeunes, des groupes de confessions diverses. Il propose des ateliers traitant de l’organisation financière et de la viabilité d’un projet à ceux qui veulent démarrer un projet personnel.

En plus du personnel de la Maison d’accueil elle-même, Streets emploie des travailleurs de rue bénévoles, des travailleurs de secteur et des travailleurs de communauté. Les travailleurs de rue effectuent une ronde quotidienne afin de localiser les enfants et ils les dirigent vers les services appropriés. Grâce à un travail de rue systématique, il est plus facile d’identifier les nouveaux enfants et d’intervenir plus précocement. Les travailleurs de secteur visitent les familles des enfants pour prodiguer des conseils au niveau de la maison et mesurer les progrès réalisés ; ils rencontrent entre trois et cinq familles par jour. Le rôle des travailleurs de communauté est de créer une prise de conscience publique, de sensibiliser la communauté à la situation difficile de la jeunesse, des enfants et de leur famille, ainsi que de mobiliser et d’inciter de nouvelles personnes à s’impliquer dans le travail social.

Depuis 1993, Streets a aidé plus de 300 familles dans 19 communautés aux alentours de la région ouest du Cap. Plus de 200 enfants ont été replacés avec succès dans leur famille, avec un taux de réussite de 66 %. Streets a été cité comme programme modèle par le Département des services sociaux dans la région ouest du Cap. Le Département est en train d’étudier l’adoption de ce modèle pour d’autres projets similaires. D’autres organisations travaillant avec les enfants des rues ont demandé à David de former leur personnel selon l’approche développée par Streets.

Ayant peaufiné son approche et démontré son efficacité dans la région du Cap, Streets est maintenant en mesure d’exercer une influence sur le problème des enfants sans foyer à travers le pays. David met l’accent sur la communication de l’approche de Streets aux services sociaux gouvernementaux ainsi qu’aux autres institutions qui travaillent avec les enfants des rues.

Pour plus d’information : Ashoka : Innovateurs pour le Public, 1700 North Moore Street, Suite 1920, Arlington, VA 22209,USA ; téléphone : 703-527-8300 ; e-mail : Ashoka@tmn.com.

Afrique du Sud
Thématiques : Société, éducation
Rubrique : Divers ()