Le droit de jouer pour tous les enfants

Partage international no 199mars 2005

Interview de Johann Olav Koss par Ana Swierstra Bie

« Veille sur toi et sur les autres » est la devise de Right to Play (Le droit de jouer), une ONG gérée par des athlètes. Right To Play (RTP) est issue de Olympic Aid et est présente dans 20 pays d’Afrique, d’Asie et du Moyen Orient, œuvrant auprès de personnes vulnérables, fragilisées par la guerre, la pauvreté ou la maladie, parmi lesquelles se trouvent des réfugiés, des orphelins et d’anciens enfants-soldats.

Le président de RTP est Johann Olav Koss, quatre fois médaille d’or olympique au patinage de vitesse, célèbre pour avoir remporté trois médailles d’or aux jeux de Lillehammer en 1994. Il a fait don d’une grande partie de ses gains à Olympic Aid et a incité d’autres athlètes ainsi que le public à en faire autant. Depuis Lillehammer, J. Koss s’est consacré à faire de Right To Play une ONG reconnue au plan international. En dehors de son travail avec RTP, J. Koss s’est engagé dans plusieurs causes. Il a été classé parmi « les 100 leaders de demain » par Time magazine et comme l’un des « 1 000 leaders mondiaux » par le Forum économique mondial.

Ana Swierstra Bie l’a interviewé pour Partage international.

Ana Swierstra Bie : Vous vous consacrez à plein temps à l’amélioration des conditions de vie des enfants les plus démunis et de leurs communautés. Comment avez-vous été amené à vous engager dans ce travail ?
Johann Olav Koss : Cela a commencé à l’époque des Jeux olympiques de 1994. On m’a demandé de devenir l’ambassadeur de Olympic Aid, en 1993, et je me suis rendu en Erythrée (Afrique de l’Est). Dans ma jeunesse, mes parents m’avaient emmené dans des régions désavantagées – plusieurs pays d’Afrique, l’Egypte et l’Inde. J’ai vu les bidonvilles et les pauvres qui y vivent, ce qui m’a appris les différences existant dans le monde.
Lors de ce voyage en tant qu’ambassadeur, j’ai été frappé par ce pouvoir stupéfiant – des gens ayant réellement envie d’apporter par eux-mêmes des changements dans leur propre pays et dans leur destinée. Ils se sentaient très concernés et étaient à peine sortis de trente années de guerre ; ils étaient remplis d’espoir à propos de leur avenir. J’ai été surpris par tant d’énergie positive. J’ai vu l’impact que le sport peut avoir dans un tel contexte – l’éducation, le sport et la santé – et combien tout cela est lié. Les voyant si impliqués dans le développement du pays, j’ai voulu apporter mon aide.
J’ai observé quelques jeunes enfants en train de regarder des posters montrant les martyrs d’Asmara – leurs héros. L’instant d’après, un groupe de cyclistes est arrivé dans la rue et les enfants se sont retournés et leur ont couru après en les saluant joyeusement. On peut se demander quel genre de héros l’on souhaite pour son pays. En tant que sportif, j’étais fier de pouvoir moi aussi apporter mon aide
Je me suis très vite engagé. J’étais motivé à faire de mon mieux parce qu’ils étaient prêts à faire de leur mieux dans leur vie avec les moyens du bord. Ce n’était pas prévu. L’engagement est quelque chose qui arrive spontanément et qui se développe avec le temps. Une chose en amenant une autre, vous vous retrouvez soudain en plein dedans, et c’est très stimulant.

ASB. Comment le sport et le jeu peuvent-ils contribuer à promouvoir le développement, la santé et la paix ?
J.K. C’est un tout nouveau domaine de développement, de plus en plus reconnu. Le sport, et plus particulièrement les grands événements sportifs, sont utilisés depuis longtemps comme vecteurs promotionnels pour diffuser certains messages. Mais le sport en lui-même pourrait être valorisé comme outil servant à construire une société civile. Pensez aux clubs de sport, aux équipes, aux ligues d’enfants – tout ce qui est normal dans notre société – qui n’existent pas dans beaucoup de pays du tiers monde.
A travers le sport, nous apprenons les règles, nous apprenons le jeu en équipe, le fair play, l’engagement les uns vis-à-vis des autres. Le sport apprend à l’enfant à suivre des règles et à respecter l’autorité, sans que cela le limite. L’enfant grandira et s’épanouira au sein d’un système. C’est l’un des éléments cruciaux qui construisent une démocratie. Le sport a un impact sur la construction d’une démocratie. Lors des réunions sportives, les gens discutent et interagissent, et les enfants d’une équipe font de même – ils en comprennent les principes.
Le développement des enfants touche à un autre domaine ; l’activité physique est importante pour leur développement tant physique que psychologique. Dans des communautés qui auparavant n’avaient pas accès à des activités régulières, nous constatons aujourd’hui que les enfants sont en meilleure santé, qu’il y a moins de conflits et qu’ils suivent mieux à l’école. Ils développent des capacités physiques qui accroissent leur confiance en eux, améliorent l’image qu’ils ont d’eux-mêmes ainsi que leur caractère. Ils apprennent le respect mutuel, notamment entre les garçons et les filles, ce qui est un aspect important dans la prévention du HIV/sida. Je pense qu’il est extrêmement important, particulièrement en matière de comportement sexuel, que les femmes aient davantage de pouvoir. Si vous pouvez amener les femmes à se respecter, elles seront également respectées par les hommes et obtiendront les moyens de se protéger de cette maladie. Elles peuvent créer de nouvelles règles de comportement au sein de la société.

ASB. Comment faites-vous passer toutes ces idées ?
JK. Nous avons des activités ludiques qui renforcent un puissant message de santé appelé « vivre sainement – jouer sainement », qui touche à tous les domaines, allant de la prévention des maladies infectieuses à l’importance de la vaccination, en passant par l’hygiène des mains et le concept général de l’hygiène dans le sexe. Nous souhaitons que les enfants brisent le vieux modèle de comportement et apprennent quelque chose de nouveau.
Nous organisons, en relation avec la vaccination, des joutes sportives dans des hôpitaux. Les enfants privés de soutien parental, comme les enfants des rues et les orphelins, participent aussi aux joutes sportives et se font vacciner. On peut ainsi atteindre toute une nouvelle couche de population. Les enfants voient un athlète célèbre s’occupant de promouvoir la même chose, et ils ont envie de devenir comme lui ou elle, si bien que les taux de vaccination augmentent.

ASB. Pensez-vous que le sport puisse aider en cas de conflit ?
JK. Le sport et le jeu peuvent apprendre aux enfants à résoudre un conflit, préservant ainsi la paix. C’est un moyen d’intégrer les gens. Nous plaçons dans une même équipe des gens de différentes origines ethniques ou religieuses. Nous avons au Moyen-Orient des Israéliens et des Palestiniens dans une même équipe : ils doivent apprendre à se côtoyer, à se respecter et à jouer ensemble. Et savez-vous ce qu’ils disent ? « Nous allons gagner ; nous voulons participer à cela. Nous voulons nous amuser ! » Ils apprennent à se connaître et à jouer ensemble, ce qui crée des liens solides. Le fait de réaliser qu’il existe davantage de ressemblances que de différences peut les amener à se servir de ces ressemblances pour comprendre les autres et créer des outils de communication. Nos activités comportent 160 jeux différents destinés à résoudre des conflits, ce qui donne un cursus de 40 semaines par an sur quatre ans, avec une activité par semaine.

ASB. Tous les sports et jeux ne donnent sans doute pas les mêmes résultats ?
JK. Je crois que n’importe quel sport ou jeu donne un résultat, mais que cela dépend de la manière dont on le pratique. Le sport peut être mal utilisé, par exemple en tant qu’outil nationaliste pouvant créer des différences dans la société et engendrer des différences de classe.
Nous avons deux principes directeurs : l’inclusion et la durabilité. L’inclusion implique que tout le monde devrait pouvoir participer, indépendamment de l’origine, de la capacité physique, de la religion ou du sexe. Il y a aussi les « valeurs du sport », qui vont du fair-play et de l’activité d’équipe jusqu’au respect. Il est intéressant de noter que le concept de « valeurs du sport » est en vigueur dans le monde entier, sauf qu’on n’en parle et qu’on ne l’encourage pas assez. Lorsque le sport est négatif, c’est fondamentalement parce qu’on n’encourage pas suffisamment ces valeurs. Si, par exemple, il existe un conflit autour de la table et que quelqu’un devient agressif, nous disons : « Alors, où sont les « valeurs du sport » dans ce cas ? » Nous utilisons cette phrase comme référence pour la discussion, l’intégration, l’action, la participation.
Il vaut infiniment mieux laisser un enfant-soldat se défouler physiquement dans un environnement contrôlé grâce au sport, et il peut y exceller au lieu de se battre. Nous pratiquons surtout des sports d’équipe comme le football, le basket-ball, le volley-ball, etc. 

ASB. Vous travaillez aussi avec d’autres organisations pour développer les communautés.
JK. Nous donnons des formations de gestionnaire et d’entraîneur. C’est la chose la plus importante pour les rendre autonomes. Nous avons environ 100 coordonnateurs de projets internationaux qui forment les gens et organisent des activités au sein des communautés locales. Ils peuvent former entre 200 et 400 personnes dans une région et créer les infrastructures nécessaires. Tout ce travail est assuré par des bénévoles. Environ 200 000 enfants participent à nos activités régulières, et nous avons formé quelque 7 500 personnes pour les encadrer.
Nous avons créé des organisations communautaires comportant des conseils, des ligues, etc., et réagencé des priorités au sein des communautés afin d’assurer l’accès aux terrains de jeu et de sport.
L’élément de réussite le plus important est la coopération avec des partenaires, en utilisant les spécialités de chacun. Cela permet une approche plus large et holistique des communautés locales. Nous travaillons avec de nombreuses petites organisations locales, mais notre principal partenaire est l’Onu et ses agences, l’Unicef, le HCR, l’OMS, la Croix Rouge, ainsi que Sauvez les enfants, et beaucoup d’autres.

ASB. Comment ce travail est-il financé ?
JK. Nous bénéficions de cinq sources principales de financement : les Etats-Unis, le Canada, la Norvège, les Pays-Bas et la Suisse. Ces pays financent globalement plus de 60 pour cent de notre budget ; des sources privées assurent le reste.

ASB. Pouvez-vous dire quelque chose à propos du Forum de RTP ?
JK. Les gouvernements doivent comprendre le pouvoir du sport et du jeu, et leur utilisation possible pour la paix et la santé. Nous croyons à la Convention sur les droits de l’enfant – d’où nous tirons notre nom. Le jeu est un droit fondamental pour un enfant. Lorsqu’un enfant joue, il doit pouvoir se trouver en sécurité, à l’abri aussi bien des conflits que de l’environnement. Il doit pouvoir être en bonne santé et éduqué, jouir d’un système de soutien parental au sein de la communauté. Le droit d’un enfant au jeu signifie que l’environnement de cet enfant doit permettre son épanouissement.
Nous mobilisons des leaders politiques. L’un des résultats du Forum a été la création d’un groupe de travail international de politiciens, d’experts et d’organisations ayant le potentiel de mobiliser les gouvernements à formuler une politique et une pratique efficace du sport pour le développement, aussi bien dans les pays en développement que dans les pays développés.

Veille sur toi et sur les autres

ASB. Quelle philosophie régit les programmes : « Veille sur toi et sur les autres » ?
JK. Le meilleur exemple illustrant notre philosophie vient de l’une de nos coordinatrices de projet. Elle travaillait dans un camp de réfugiés en Tanzanie, où fut organisé une joute sportive, et ce fut un grand jour. Alors qu’elle attendait une voiture, elle vit un garçon, dans la rue, qui partagea sa banane avec une autre enfant qui n’avait rien, en disant : « Veille sur toi et sur les autres. »
Nous croyons totalement à la philosophie selon laquelle en faisant du sport vous commencez à veiller sur vous-mêmes. Nous devons tous découvrir qui nous sommes et ce que nous pouvons faire pour nous-mêmes ; mais nous ne devons pas nous en tenir là. Nous devons nous préoccuper les uns des autres. Il est de notre responsabilité de nous assurer que nous nous trouvons dans un partenariat social avec les autres, parce que nous avons un impact les uns sur les autres, nous sommes dépendants les uns des autres. Dans un sens, il est dans notre propre intérêt de veiller sur les autres, et pas seulement sur notre famille, parce que cela ne s’arrête pas là, cela concerne notre communauté et les autres communautés.

ASB. Si bien que si les autres souffrent, nous souffrons aussi – cela nous affecte.
JK. Oui, on peut s’interroger. Pourquoi cela m’affecte-t-il ? Aujourd’hui, nous voyons grandir le fossé entre les riches et les pauvres. Le problème est que les pauvres deviennent plus pauvres, même pas un petit peu plus riches. Ils savent qu’ils deviennent plus pauvres et voient les différences dans le monde, ce qui est nouveau du fait de la technologie de la communication. Nous nous approchons d’une zone beaucoup plus dangereuse. Pour beaucoup de gens, la vie devient plus difficile qu’auparavant et cela génèrera davantage de conflits. Avec la mondialisation cela conduira à un conflit mondial. Ce ne sera pas comme la guerre, mais nous allons voir partout des accès de violence individuelle et notre vie sera beaucoup plus limitée.
Alors, quelle elle notre vision du monde ? Comment souhaitons-nous que le monde devienne ? Je crois à la compétition, je crois aux objectifs et aux possibilités, c’est dans la nature des gens. Mais nous devons atteindre une croissance équitable, elle doit être équitable pour tout le monde. Nous devons tendre vers les Objectifs du millénaire et les atteindre au moyen d’accords commerciaux équitables, de l’allègement de la dette, etc. C’est d’une importance vitale pour le monde.

ASB. Les différences augmentent-elles ?
JK. Oui, mais cela ne signifie pas que le reste du monde doit rester tel qu’il est. L’Afrique ne sera jamais comme l’Europe, et elle ne doit jamais le devenir – elle doit rester l’Afrique parce que nous sommes culturellement différents, nous devons maintenir nos cultures et les différences entre les races. C’est ce qui fait que le monde est beau, plus riche. Ce serait affreux si tout était pareil. Nous n’aurions plus aucune raison de voyager.
Nous avons beaucoup à apprendre de ces sociétés. Il y a tant à apprendre sur le bonheur, comment vivre et apprécier ce que nous avons. Leurs opportunités sont si rares, et pourtant ils sont si heureux et souriants, et vous vous étonnez : « Comment cela est-il possible ? » Cela me fait apprécier ce que j’ai et qui je suis, mes amis et beaucoup d’autres choses. Cela me permet de me faire moins de soucis à propos de ce que je n’ai pas et de ce que je ne peux pas faire.

ASB. RTP s’est engagé dans les régions les plus déchirées du monde par la guerre, par la maladie et par le désespoir. Souhaitez-vous dire quelque chose aux personnes qui se sentent affligées par les souffrances dans le monde mais se considèrent trop petites et trop insignifiantes pour pouvoir faire quoi que ce soit à cet égard ou qui pensent peut-être même qu’il est sans espoir de tenter de faire changer les choses ?
JK. Seuls des individus peuvent faire changer les choses. Vous ne pouvez pas vous attendre à ce qu’un vaste groupe puisse changer tout d’un coup, mais cela se produit grâce aux membres de ce groupe qui peuvent faire bouger les choses et mobiliser les gens, et alors le groupe produit les changements. N’importe quel changement peut survenir – cela ne dépend que d’une personne. Si de telles personnes n’existaient pas, alors rien ne se passerait.
Je crois que chacun de nous, petit ou grand, peut amener un changement, et le seul moyen est de le faire nous-mêmes. Nous ne pouvons pas attendre des autres qu’ils produisent des changements pour nous – c’est notre responsabilité. La seule personne capable de provoquer un changement, c’est nous-même.
Nous sommes arrivés à un point où le monde est en train de devenir meilleur, c’est nous qui provoquons les changements. Il y a davantage d’enfants éduqués, il y a davantage de démocraties, nous sommes mieux informés et nous savons ce que doit être notre engagement, nous savons ce qu’il faut faire.
Baisser les bras n’est pas une solution. Comment serait-ce possible ? Nous avons besoin de tout le monde afin d’insuffler une énergie positive et les forces nécessaires dans le système. Il y a évidemment des gens dont l’influence sur le monde est négative en raison de leur ambition, que ce soit le pouvoir, l’argent ou autre chose. Nous ne devons pas les laisser gagner. La majorité des gens sont positifs et ont une énergie positive. Le monde est vraiment un bel endroit.
Tout le monde peut faire changer le monde. Si vous restez assis sans rien faire, cela signifie que vous avez décidé de faire partie de la dégradation. Tous ceux qui vivent font partie de ce que nous sommes en tant que fragment de notre communauté, en tant que partie de la manière dont nous créons nos systèmes. Tout le monde – peu importe qui vous êtes, vous ne pouvez pas prétendre ne pas en faire partie.

ASB. Si bien que nous devrions être conscients de l’impact que nous avons sur le monde ?
JK. Oui, et les uns sur les autres, sur notre communauté locale. Même si vous pensez que vous n’avez aucun impact, tout le monde en a. Grâce à Dieu nous en avons ! Le simple fait d’être fait que nous avons un impact.

Pour plus d’informations : www.rightto play.com

Auteur : Ana Swierstra Bie, collaboratrice de Share International résidant à Kristiansand (Norvège).
Thématiques : Société, politique, éducation
Rubrique : Entretien ()