Rwanda : des enfants chefs de famille

Partage international no 117mai 1998

Selon l’Unicef, des centaines de milliers d’enfants qui ont réussi à échapper au génocide de 1994 et à ses conséquences, luttent à présent pour survivre dans des foyers d’une extrême pauvreté, sans parents. « Un grand nombre de personnes se trouvent toujours dans la tourmente, a déclaré Carol Bellamy, chef de projet à l’Unicef, mais peu d’entre elles sont aussi vulnérables que les enfants orphelins vivant dans des foyers dirigés par des enfants. Ce sont les plus marginalisés des pauvres dans une région accablée par des souffrances et un dénuement presque inimaginables. » Selon l’Unicef, la destruction quasi totale du tissu social rwandais rend plus critique la situation des foyers dirigés par des enfants, bien plus encore que dans d’autres pays ravagés par la guerre ou la maladie. L’extension du sida au Rwanda ne fait que renforcer la difficulté.

A l’issue du conflit, le gouvernement rwandais avait estimé à 85 000 le nombre des foyers dirigés par des enfants. Mais selon un rapport de l’Unicef, il est possible que ce nombre ait diminué, du fait que certains enfants ont été confiés à des parents survivants, adoptés par de la parenté ou des voisins, ou assument les fonctions de chefs de foyer après l’âge de 18 ans. Certaines estimations font désormais état de 60 000 foyers environ dirigés par des enfants au Rwanda, ce qui représente plus de 300 000 enfants.

« Quel que soit le chiffre exact, l’étendue et la persistance du problème des foyers dirigés par des enfants sont décourageantes, a déclaré Carol Bellamy. La condition de ces enfants n’est pas seulement affligeante et inacceptable, elle soulève de plus en plus de questions troublantes sur les perspectives à long terme du rétablissement du pays. L’Unicef est bien consciente du fait que le Rwanda fait tout son possible pour aider ces enfants, mais compte tenu des maigres ressources dont dispose le gouvernement et des besoins considérables qu’il doit satisfaire – non seulement pour le rétablissement du pays et sa reconstruction, mais aussi pour faire face à des restes de guerre civile –, il nous faut déployer d’urgence des actions de vaste envergure, fondées sur les couches populaires. »

Le rapport mentionne que quatre-vingt-quinze pour cent des enfants hébergés dans ces foyers n’ont aucun accès aux services sanitaires et éducatifs et qu’ils sont fréquemment exploités et soumis à des abus sexuels, non seulement par des membres de leur communauté, mais aussi par des membres de leur famille. De plus, ils n’ont pratiquement rien de ce qui est nécessaire pour tenir une maison ou pour pratiquer l’agriculture, et ils se voient souvent refuser leurs droits d’héritage sur les terres et les habitations que leur ont laissées leurs parents. Le rapport a surtout constaté la disparition des structures familiales traditionnelles de prise en charge des enfants.

Ce rapport se fonde sur des enquêtes réalisées auprès de 1 500 enfants chefs de foyer, dans neuf préfectures du Rwanda, auprès des autorités locales, des enseignants et des diverses communautés. Les enfants interrogés, en majorité des filles, étaient âgées de dix à dix-huit ans.

La pénurie alimentaire est chronique dans les foyers dirigés par les enfants, ce qui oblige les enfants des villes à mendier dans les rues, et ceux des campagnes à compter sur leurs maigres cultures ou sur les vivres que leur donnent des voisins. L’hébergement constitue également un problème crucial, surtout à la campagne, où bon nombre de ces foyers ne sont souvent que des tentes en plastique. De plus, l’existence même des foyers « n’a guère été reconnue » par la communauté rwandaise survivante. Selon le rapport, les conséquences psychologiques de cet anonymat et de cette impuissance peuvent être dévastatrices pour ces enfants déjà traumatisés.

On a noté également que si l’on demandait à des enfants se trouvant sous traitement psychologique de dessiner, ils faisaient parfois des bonshommes dépourvus de bouches. Beaucoup de ces enfants « ne parlent plus, s’étant rendus compte que s’ils pleurent ou expriment leur douleur, personne ne les écoute, aussi ils se taisent, choisissant de garder leurs problèmes pour eux-mêmes ».

L’Unicef travaille actuellement avec sept ONG rwandaises et internationales qui assistent quelque 16 000 enfants dans des foyers dirigés par des enfants. L’aide comprend une formation professionnelle, le paiement des droits scolaires et des fournitures éducatives, et une assistance pour créer des associations et faire démarrer de petites entreprises.

« Ces enfants sont des survivants, a déclaré Carol Bellamy, nous devons intensifier nos efforts pour leur donner les outils, aussi bien matériels que psychosociaux, aptes à les aider à occuper des places correctes en tant que membres sains et productifs de la société rwandaise. »

Rwanda
Sources : Unicef
Thématiques : Sciences et santé, Société, éducation
Rubrique : Les priorités de Maitreya (« Pour aider les hommes dans leur tâche, Maitreya, l’Instructeur mondial, a formulé certaines priorités. Assurer à tous un approvisionnement correct en nourriture ; procurer à tous un logement convenable ; fournir à tous soins médicaux et éducation, désormais reconnus comme un droit universel. » Le Maître de Benjamin Creme, Partage international, janvier 1989. Dans cette rubrique, notre rédaction aborde les questions relatives aux priorités énoncées par Maitreya et présente des expériences orientées dans cette direction.)