Mondialisation et paupérisation 3/3

LES CONFERENCES REITH 2000 : RESPECTONS LA TERRE

Partage international no 149février 2001

par Vandana Shiva

Dernièrement, je me suis rendue à Bhatinda (Penjab) car il venait de s’y produire une série de suicides parmi les agriculteurs. De nos jours, au Penjab, qui est traditionnellement l’une des régions agricoles les plus prospères de l’Inde, tous les agriculteurs sont tellement endettés qu’ils sombrent dans le désespoir. D’immenses parcelles de terre sont devenues des marécages incultes et désertiques. Comme l’a fait remarquer un vieux paysan : « Même les arbres ont cessé de porter des fruits car l’usage intensif des insecticides a supprimé les agents de pollinisation, c’est-à-dire les abeilles et les papillons. »

Le Penjab n’est pas le seul territoire à être victime de ce désastre écologique et social. Les paysans qui cultivaient traditionnellement des légumineuses, du millet et du riz se sont laissés convaincre par des producteurs de semences à acheter des graines de coton hybrides – un véritable « or blanc » pour lesdits producteurs – qui étaient censées rapporter des millions. Seulement, au lieu de devenir millionnaires, ces paysans sont tombés dans la misère.

Les semences indigènes ont été évincées par les nouveaux hybrides qui ne se reproduisent pas et qui, par conséquent, doivent être achetés de nouveau chaque année à un prix très élevé. Les hybrides sont également très vulnérables aux nuisibles. Au Warangal, l’utilisation des insecticides a bondi de 2000 %, passant de 2,5 millions de dollars dans les années 1980 à 50 millions de dollars en 1997. Actuellement, les paysans continuent de répandre ces insecticides qui sont les instruments de leur propre mort car ils ne peuvent venir à bout de leurs dettes.

Les producteurs essaient maintenant d’introduire des semences génétiquement modifiées qui ne feront qu’accroître les coûts et les risques écologiques. C’est pourquoi des paysans comme Malla Reddy, de l’Union des paysans de l’Andhra Pradesh, ont arraché, au Warangal, le coton Bollgard génétiquement produit par Monsanto.

Le 27 mars 2000, le jeune Betavati Ratan, âgé de 25 ans, a mis fin à sa vie parce qu’il ne pouvait pas rembourser les dettes qu’il avait contractées pour forer un puits sur son terrain d’un hectare. Les puits sont maintenant à sec, de même qu’au Gujarat et au Rajastan où plus de 50 millions de personnes souffrent de l’absence d’eau.

La sécheresse n’est pas une « calamité naturelle », elle est provoquée par l’homme. C’est le résultat de l’exploitation des maigres ressources des régions arides pour alimenter des cultures avides d’eau destinées à l’exportation, plutôt que pour arroser les plantes frugales dont la population locale pourrait se nourrir.

Ce sont des expériences comme celles-ci qui m’ont fait comprendre à quel point nous avions tort d’adhérer à cette nouvelle économie mondiale. Au cours de cette intervention, j’ai l’intention de dire qu’il faut faire une pause et réfléchir aux conséquences de la mondialisation sur les vies des personnes ordinaires. C’est indispensable pour assurer la survie.

[…] Ce que nous faisons aux plus démunis au nom de la mondialisation est une agression impardonnable. C’est particulièrement évident en Inde où nous constatons de façon évidente le désastre de la mondialisation, en matière d’alimentation et d’agriculture.

Qui nourrit le monde ?

Ma réponse n’est pas celle de la plupart des gens : ce sont les femmes et les petits exploitants agricoles qui sont les pourvoyeurs principaux du tiers monde et, à l’inverse des croyances prédominantes, leurs petites exploitations diversifiées sont plus productives que les monocultures industrielles.

[…] Les exigences de rendement font mourir les petites exploitations. Cela tue la production de millions de femmes agricultrices du tiers monde, telles les femmes de mon Himalaya natal qui ont lutté contre la conscription au sein du mouvement Chipko et qui, sur leurs cultures en terrasses, jusqu’à présent encore, font pousser du jhangora (millet à volailles), du marsha (amarante), du tur (pois chiches), du urad (sarrasin), du gahat (soja), du baht (sorte de lentille), ainsi qu’un nombre incalculable d’autres variétés de plantes. Du point de vue de la diversité, la production variée est supérieure à la monoculture. Je nomme cet aveuglement dirigé sur la productivité intensive une « monoculture de l’esprit » qui crée la monoculture aussi bien dans nos champs que dans nos mentalités.

L’improductivité paysanne

Les paysans Maya dans les Chiapas sont considérés improductifs parce qu’ils ne produisent que deux tonnes de maïs par demi-hectare. Mais on néglige le fait que la production alimentaire totale atteint 20 tonnes par demi-hectare si l’on tient compte des haricots, des courges, des légumes et des fruits.

A Java, de petits exploitants cultivent 607 espèces dans leurs jardins privés. En Afrique sub-saharienne, les femmes font pousser 120 végétaux différents. Un simple jardin privé en Thaïlande comporte 230 espèces, un jardin privé africain comporte plus de 60 sortes d’arbres. Les familles rurales au Congo consomment les feuilles de plus de 50 sortes d’arbres domestiques. Une étude au Nigeria oriental a montré que les jardins privatifs, qui n’occupent que 2 % des terres appartenant aux familles rurales, fournissent la moitié de la production totale de leurs exploitations. En Indonésie, 20 % des revenus domestiques et 40 % de l’alimentation du foyer proviennent du jardin que cultive la femme.

Les recherches effectuées par le FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture) ont montré que de petites exploitations pratiquant des cultures multiples peuvent produire des milliers de fois plus de produits alimentaires que de grandes monocultures industrielles. Et cette diversité, non seulement produit plus de nourriture, mais se trouve être également le meilleur moyen de combattre la sécheresse et la désertification.

[…] Cet aveuglement délibéré à la diversité, l’ignorance de la production de la nature, du travail des femmes et des paysans du tiers monde favorise la destruction et l’appropriation, comme s’il s’agissait d’un progrès.

Prenons l’exemple du « riz en or », le riz génétiquement modifié contenant de la vitamine A – prétendument bon pour guérir la cécité. On dit que sans les apports de la génétique, il est impossible de supprimer les carences en vitamine A. La nature, toutefois, nous offre des sources abondantes et variées de cette vitamine. Si le riz n’était pas raffiné, il apporterait de la vitamine A. Si les herbicides n’étaient pas répandus sur nos champs, nous aurions du bathua, de l’amarante et des feuilles de moutarde, qui sont des végétaux nutritifs contenant de la vitamine A.

Au Bengale, les femmes utilisent plus de 500 plantes en qualité de légumes – le hinche sak (enhydra fluctuans), le palang sak (spinacea oleracea), du tak palang (rumex vesicarious), du lal sak (amarethus gangeticus) – pour n’en citer que quelques-unes. Mais le mythe du progrès scientifique fait croire que les scientifiques en biologie ont inventé la vitamine A, niant la variété des dons de la nature ainsi que la connaissance des femmes qui savent utiliser cette diversité pour nourrir leurs enfants et leurs familles.

Le meilleur moyen de justifier la destruction de la nature, de l’économie locale et des petits producteurs autonomes est de faire en sorte que leur production soit imperceptible. Les femmes qui cultivent pour leurs familles et leurs communautés sont traitées de « non productives » et « d’économiquement inactives ». La dévaluation du travail féminin et du travail effectué au sein d’une économie autosuffisante est le résultat inévitable d’un système basé sur l’hégémonie capitaliste.

La mondialisation détruit les économies locales

C’est ainsi que la mondialisation détruit les économies locales ; cette destruction étant considérée comme du progrès.

[…] Partout, la production alimentaire devient une économie négative : les fermiers dépensent de plus en plus pour acheter des matières premières industrielles, tandis qu’ils gagnent de moins en moins en vendant leurs récoltes. La conséquence en est un endettement toujours croissant et des vagues de suicides aussi bien dans les pays pauvres que les riches. […] La mondialisation d’une agriculture industrielle qui n’est pas autosuffisante fait littéralement évaporer les revenus des paysans du tiers monde au moyen d’une combinaison de la dévaluation des devises, de l’augmentation des prix de production et de l’effondrement du prix des produits.

Partout, les paysans ne reçoivent qu’une partie seulement de ce qu’ils recevaient il y a dix ans pour les mêmes produits. Cette année, l’Union nationale des fermiers canadiens a fait le rapport suivant au Sénat : « Tandis que les fermiers qui font pousser de vraies céréales – blé, avoine, maïs – ont des revenus négatifs et sont au bord de la ruine, les entreprises qui fabriquent des « céréales » pour le petit déjeuner amassent des profits énormes. En 1998, les entreprises Kellogg, Quaker Oats et General Mills ont vu la valeur de leurs actions croître respectivement de 56 %, 165 % et 222 %. Alors qu’un boisseau de maïs est vendu à moins de quatre dollars, un boisseau de pétales de maïs est vendu à 13 dollars. […] Peut-être que les agriculteurs gagnent si peu parce que les autres en prennent trop. »
Un rapport de la Banque mondiale reconnaît que « derrière la polarisation de l’attention sur les prix à la consommation et sur les prix des matières premières, se trouvent de grandes compagnies commerciales qui opèrent sur les marchés internationaux ».

Tandis que les paysans gagnent moins, les consommateurs paient plus. En Inde, le prix de la nourriture a doublé entre 1999 et 2000. Dans les zones rurales, la consommation de graines comestibles a chuté de 12 %.

[…] Récemment, la Sté McKinsey a déclaré : « Les géants américains de l’alimentation reconnaissent que le complexe agroalimentaire indien dispose encore de grandes réserves de croissance, particulièrement dans le domaine de la transformation des aliments. L’Inde transforme un minuscule 1% des aliments qu’elle produit, tandis que les Etats-Unis en transforment 70 %. »

Les choses changent

Ce n’est pas que nous, en Inde, mangions les aliments tels quels. Les consultants internationaux ignorent les 99 % d’aliments transformés par les femmes à la maison ou dans les petites unités villageoises, uniquement parce qu’ils échappent au contrôle de l’industrie agroalimentaire mondiale. Quatre vingt dix-neuf pour cent de la transformation alimentaire de l’Inde a été intentionnellement empêchée de se développer. Maintenant, sous la pression de la mondialisation, les choses changent. Des lois prétendument hygiéniques ont été promulguées pour abattre les économies locales et les petites unités de transformation. En août 1998, les petites unités de production d’huiles comestibles ont été interdites en Inde à cause d’une « nécessité d’emballage », condamnant la vente d’huile en contenants non scellés et exigeant des emballages en plastique ou en aluminium. Cela a tué les petits ghanis et les presses à froid. Cela a anéanti le marché de nos nombreuses graines oléagineuses (moutarde, lin, sésame, arachides, noix de coco…).

La prise de contrôle de l’industrie des huiles comestibles a affecté les moyens d’existence de dix millions de personnes. Le remplacement de la farine atta par des farines de blé emballées sous marques coûtera 100 millions d’emplois. Ces millions de gens sont contraints de grossir les rangs des nouveaux pauvres. L’utilisation obligatoire des emballages augmente la pollution de l’environnement en produisant des millions de tonnes d’ordures.

Le travail manuel est devenu illicite

La mondialisation de la production alimentaire détruit la polyculture des aliments indigènes et les économies locales. Une monoculture mondiale a été imposée aux gens en décrétant que ce qui est frais ou fabriqué sur place à la main présente un danger pour la santé. Les mains humaines ont été accusées d’être les pires agents de contamination et le travail manuel est devenu illicite. Ils doivent être remplacés par des machines et des produits chimiques achetés aux grands complexes mondiaux. Ce ne sont pas de bonnes recettes pour nourrir le monde, mais des moyens de léser les pauvres pour créer des marchés aux puissants. Les gens sont perçus comme des parasites à éradiquer pour la « bonne santé » de l’économie mondiale.

Les arguments de santé et de dangers sanitaires ont été imposés aux peuples du tiers monde au moyen de la promotion forcée des produits génétiquement modifiés et autres produits douteux. Récemment, suite à un décret de l’OMC, l’Inde a été obligée de lever toutes les barrières douanières. Parmi les importations sans restriction, carcasses et déchets animaux constituent une menace pour notre culture et pour la santé publique comme la maladie de la vache folle.

 La règle du commerce

Le Centre américain de prévention des maladies, basé à Atlanta, a calculé que près de 81 millions de cas de maladies dues aux aliments sont recensés chaque année aux Etats-Unis. Les morts par empoisonnement ont quadruplé avec la libéralisation. La plupart de ces cas sont dus à la viande d’animaux élevés en fermes industrielles. Chaque année, les Etats-Unis abattent 93 millions de porcs, 37 millions de bovins, deux millions de veaux, six millions de chevaux, chèvres et ovins et huit millions de poulets et dindes.

[…] Les brevets et les droits de propriété intellectuelle sont censés être accordés pour des inventions originales. Mais on demande maintenant des brevets pour des variétés de riz comme le basmati, qui était la gloire de ma vallée natale, ou pour des insecticides dérivés du neem que nos mères et nos grand-mères utilisaient déjà. Rice Tec, une entreprise américaine, a obtenu le brevet n° 5 663 484 pour les récoltes et les semences de riz basmati. Le basmati, le neem, le poivre, le concombre amer, le curcuma, tous les produits intégrés dans notre nourriture ingénieuse et notre art médical, sont piratés et brevetés. La connaissance du pauvre est devenue la propriété des multinationales, créant ainsi une situation où les pauvres doivent payer pour les semences et les produits médicaux qu’ils ont développés et qu’ils utilisaient déjà pour leurs besoins nutritifs et curatifs.

[…] Quand les géants de l’agro-alimentaire considèrent les petits paysans ; quand, au moyen de règlements commerciaux et de technologies nouvelles ils cherchent les moyens de les exterminer, on peut dire que l’humanité a atteint un seuil dangereux.

[…] La question de survie pour le nouveau millénaire est de savoir si l’homme soumis à l’économie mondiale peut échapper au schéma de pauvreté et de disette, de monoculture et de monopoles, d’appropriation et de dépossession, pour s’orienter vers une vision d’abondance, de partage, de diversité et de décentralisation, de respect et de dignité de tous les êtres vivants.

[…] La mondialisation est la règle du commerce et considère Wall Street comme l’unique source de valeur. En conséquence, ce qui devrait avoir une grande valeur – la nature, la culture, le futur – est dévalué et détruit. Les règles de la mondialisation ont miné les règles de la justice et des moyens d’existence, de la compassion et du partage. Nous devons remplacer le totalitarisme du marché par une démocratie planétaire. Notre espèce ne peut survivre que si nous observons les lois de la biosphère. La nature peut pourvoir aux besoins de chacun si l’économie planétaire respecte les limites de la viabilité et de l’équité. Comme disait Ghandi : « La terre peut répondre aux besoins de tous, mais pas à l’avidité de certains. »

Royaume Uni Auteur : Vandana Shiva, militante de renommée internationale pour la biodiversité et contre la mondialisation des entreprises, elle est l’auteur de plusieurs livres dont, parus en français : Qui nourrit réellement l’humanité et 1 % : Reprendre le pouvoir face à la toute puissance des riches. Elle collabore également au magazine YES!.
Sources : Extraits d'une émission de la BBC Radio 4, G-B. Reproduction dans Partage international autorisée par la BBC
Thématiques : Société, environnement, Économie
Rubrique : Divers ()