Partage international no 105 – mai 1997
Interview de Raimon Panikkar par Carmen Font
Né en 1918, d’un père hindou et d’une mère espagnole, Raimon Panikkar est docteur en philosophie, chimie et théologie ; il a enseigné dans plusieurs universités à travers le monde : Madrid, Rome, Mysore, Bénarès, Harvard et Santa Barbara ; il est aussi l’auteur de plus de 30 livres et 900 articles, et en particulier de deux ouvrages publiés récemment : Invisible Harmony (Fortress, Minneapolis 1995)(l’Harmonie invisible) et La Nuova Innocenza (CENS, Milan 1993, 1994, 1996)(la Nouvelle Innocence). Président du Centre d’études interculturelles VIVARIUM, il intervient comme médiateur et défenseur d’un dialogue « interreligieux ».
Carmen Font : En tant que scientifique, philosophe, théologien, hindou et comme défenseur du dialogue entre les religions, vous conviendrez que l’humanité se trouve actuellement confrontée à un défi majeur : surmonter les énormes déséquilibres qui font qu’une partie de l’humanité mange à sa faim et l’autre non, entre ceux qui semblent vivre bien et ceux qui réclament un grand changement. L’état actuel des choses peut-il perdurer indéfiniment ?
Raimon Panikkar : Bien sûr que non. Cette situation ne mène nulle part, ou plus exactement elle mène à la destruction. Nous sommes à la fin du Kali Yuga. Au lieu de déséquilibre, je parlerais plutôt d’une situation d’injustice qui doit trouver une solution, car sans justice il ne peut y avoir de paix. La paix n’est pas seulement un idéal, c’est une nécessité sans laquelle un désastre humain et planétaire est inévitable. Non, ce système fondé sur la compétition et qui ne considère que les valeurs financières ne peut plus durer bien longtemps.
CF. A votre avis, quel est le meilleur moyen de réparer ces injustices ?
RP. Il faut agir dans le sens d’une régénération, d’une revitalisation des cultures dans les pays dits du « tiers monde », il faut un véritable « désarmement culturel ». Le seul désarmement militaire ne suffit pas à faire la paix. Il faut aussi une forme de « désarmement » des cultures dominantes, un abandon des habitudes et attitudes générées par la culture occidentale moderne. Il faudrait également abandonner ou reconsidérer des valeurs tenues pour universelles et intangibles, telles que l’idée de progrès et de démocratie ou les valeurs technologiques, scientifiques et de libre-échange. Nous imposons inconsidérément nos systèmes de valeurs à d’autres cultures comme condition préalable à tout dialogue. N’oublions pas que 70 % des habitants du tiers monde vivent dans un état de pauvreté extrême et que c’est un affront de parler de dialogue lorsque aucune égalité n’existe, lorsque certains ont faim et sont déchus de leur dignité humaine. Si nous communiquions d’égal à égal avec les autres cultures, nous cesserions de considérer la modernité comme une condition préalable à l’établissement d’une paix durable pour l’humanité.
CF. Dans cet esprit de régénération, comment pouvons-nous concrétiser ces aspirations dans nos choix politiques, économiques et sociaux ?
RP. En premier lieu, il est important de prendre conscience que de nos jours, une seule catégorie de gens – qu’ils soient du monde politique, économique, social ou religieux – ne saurait à elle seule résoudre les problèmes mondiaux. Vouloir transformer et régénérer notre société et notre culture par nous-mêmes, sans prendre en considération le pluralisme inhérent à la nature humaine, serait irréaliste.
Beaucoup de problèmes actuels viennent du fait qu’un groupe cherche à imposer sa vision des choses, convaincu qu’il n’y a qu’une solution et que c’est bien sûr la sienne. C’est de l’intégrisme. Il y a différentes sortes et différents degrés d’intégrisme, dont certains sont plus destructeurs que d’autres. L’intégrisme dont je parle est celui qui dicte ses choix comme les seuls possibles, de manière absolue et définitive. Il est difficile de trouver des individus vraiment ouverts, dégagés de tout dogmatisme.
Prendre en considération le pluralisme de la nature humaine
CF. Comment cela se traduit-il dans notre approche des problèmes de développement ?
RP. En matière de développement, nous répétons toujours les mêmes erreurs : nous prétendons aider cette partie du monde qu’avec con descendance nous appelons « tiers monde » selon les critères du monde développé. La question Nord-Sud constitue une grande partie du problème, mais non le fond.
Le fond du problème est que nous imposons notre conception du développement et la manière dont il doit être mené. Nous avons contribué à leur sous-développement en mettant en œuvre notre conception de ce que doit être le développement de pays économiquement moins favorisés que les nôtres. N’attendons pas de ces nations qu’elles évoluent selon notre conception du progrès, mais plutôt qu’elles trouvent la voie de leur propre réalisation. Notre système économique doit tenir compte des individus et non des choses. Nous ne devons pas imposer notre vision du progrès qui consisterait à vivre dans un pays doté d’une économie prospère et compétitive, où chacun aurait sa voiture et vivrait à la manière occidentale. Ce ne sont donc pas nécessairement des pays sous-développés, mais des pays qui cherchent la voie de leur propre accomplissement. Il convient cependant de s’attaquer sans retard aux problèmes pressants et immédiats que sont la malnutrition, le manque de logements et les carences en matière d’éducation et de santé publique.
Une juste répartition des ressources
CF. Cela suppose-t-il une redistribution complète de la nourriture et de l’ensemble des ressources ?
RP. Non pas une redistribution suivant le schéma « nous, pays riches, envoyons de la nourriture dans les pauvres pays sous-développés et allons y construire nos maisons », mais une juste répartition de ces ressources à l’intérieur de chaque pays.
Cela implique par exemple que nous développions l’agriculture dans le pays concerné et que nous utilisions des matériaux locaux pour la construction. Cela nécessite sans doute un effort particulier mais ce n’est pas une utopie. Je crois qu’actuellement, nous consommons non pas de la nourriture mais des kilomètres, car la plupart de nos produits sont importés.
Il y a de nombreuses manières d’aider ces pays sans leur imposer notre conception du développement, laquelle ne conduit souvent qu’à élargir les marchés déjà saturés du monde développé. Nous savons tous que de puissants intérêts économiques empêchent ces pays de donner toutes leurs capacités. Le problème de la dette extérieure montre ce que notre aide a d’immorale.
CF. Les Nations unies et le concept de démocratie peuvent-ils continuer d’être des instruments politiques majeurs ?
RP. L’ONU est davantage un groupe d’Etats qu’un groupe de nations, ce qui est très différent. On y débat de problèmes politiques, d’affaires d’Etat qui ont leur importance pour la paix mondiale, mais ne prennent pas forcément en compte les intérêts d’une nation, d’un peuple. On peut critiquer l’ONU tout en reconnaissant que c’est actuellement la seule institution susceptible de garantir un certain ordre international. Elle doit être radicalement réformée, mais non détruite.
La démocratie par consensus
Vous parlez de démocratie ; je ne pense pas qu’il puisse exister de véritable démocratie sans consensus. Accepter une décision seulement parce qu’elle est le fait d’une majorité ne me semble pas très naturel. Le consensus implique une technique bien précise et nous sommes encore des « illettrés » de la démocratie. Par manque de patience et de vision à long terme, nous voulons aller trop vite. Nous devons apprendre à pratiquer le consensus en commençant par de petites communautés, puis en élargissant la sphère d’action. De telles pratiques existent déjà.
CF. Poursuivons en vous citant : « Lorsque l’homme, aspirant à se réaliser, rompt son lien avec la Terre, il devient un monstre qui s’autodétruit. Lorsque voulant être autonome, il rompt son lien avec le ciel, il devient un automate qui détruit les autres. » Vous déclarez que la paix, extérieure et intérieure, nous est indispensable. Que doit-être, selon vous, notre relation à la Terre et au « ciel » ?
RP. Elle doit être à la fois horizontale et verticale. L’individu séparé des autres, de la Terre ou du ciel, n’existe pas. Nous sommes par nature reliés à la Terre et au divin. Nous faisons consciemment et librement partie d’un tout, non pas comme des marionnettes mues par des fils, mais comme les éléments d’un réseau, d’un ensemble cosmique. L’être humain est une personne, non un individu ; une personne, c’est-à-dire un maillon dans la chaîne relationnelle. Ces fils nous relient à nos semblables, à la Terre et au divin. Plus une personne est consciente, plus elle réalise que son être s’étend jusqu’aux confins du monde. C’est cela, l’homme accompli.
CF. A l’intérieur de ce réseau d’interactions, comment pouvons-nous apprendre à mouvoir les bons fils ? Le rôle traditionnel dévolu aux religions était de nous donner des points de repère. Mais de nos jours, les systèmes de croyances propres aux religions sont souvent rejetés parce que les gens n’y trouvent plus leur compte, bien qu’ils reconnaissent l’existence d’un autre ordre de réalité, d’une dimension dont on a pas encore pleinement conscience. En quoi l’homme d’aujourd’hui a-t-il changé ?
RP. L’élément nouveau, c’est le sentiment qu’il n’y a pas de séparation entre nous et notre réalité. De ce sentiment émerge une nouvelle conscience que j’appelle une « nouvelle innocence ». Cette nouvelle conscience provient du fait que nous reconnaissons notre propre ignorance, que nous prenons conscience que notre savoir n’est pas exhaustif et percevons nos limites : c’est une conscience née d’un savoir paradoxal ; paradoxe que nous surmontons par un recours à la foi, la confiance, la sensibilité et l’intuition.
Le fondement de cette nouvelle conscience est ce que je nomme le principe cosmothéandrique, selon lequel les natures divine, humaine, et terrestre, constituent les trois dimensions irréductibles de toute réalité. Ces trois termes ne sont pas juxtaposés par hasard ; mais ils sont intimement liés et, ensemble, ils constituent le Tout. Chacune de ces trois dimensions n’est qu’une partie du tout et pourtant aucune n’est concevable comme une entité séparée.
Des vérités en gestation
CF. Quel rôle les grands maîtres des différentes traditions religieuses jouent-ils dans cette évolution ? Car vous conviendrez avec moi, qu’à travers les âges, des êtres évolués ont fait d’importantes révélations.
RP. Oui, des êtres supérieurs ont fait des révélations qui ont transformé notre manière de concevoir le monde. Mais s’ils ont pu nous influencer, c’est que certaines vérités étaient déjà en gestation dans notre conscience. Car nous n’aurions pas accepté leurs enseignements s’ils avaient été étrangers à notre réalité.
Ces révélations ont été expliquées de différentes manières par différentes traditions : Dieu, lumière divine, réincarnation, esprit, etc. Quoi qu’il en soit, les Maîtres ont apporté à l’humanité une nouvelle sagesse. Les messages sont parfois très différents, ce qui ne veut pas dire qu’ils soient incompatibles. La réalité elle-même n’est-elle pas contrastée et toujours nouvelle ?
CF. Si le Divin se révèle, c’est qu’il a un dessein, un but ?
RP. On peut certainement parler du dessein de Dieu, mais pas dans un esprit de dualité, d’anthropomorphisme. Le plan de Dieu n’est pas figé, ni le monde prédéterminé. Penser cela nous aliénerait et ferait de nous des irresponsables. Pour résoudre ses nombreux problèmes, le monde a besoin de l’effort combiné d’hommes et de femmes armés d’une nouvelle conscience, d’une nouvelle innocence. Nous devons dépasser l’âge des idéologies et de l’individualisme, et surtout savoir que nous ne sommes pas seuls. Cette nouvelle conscience consiste à reconnaître que nous faisons partie d’un ensemble de choses et de phénomènes qui nous dépassent et à l’accepter, même si nous ne le comprenons pas. Notre incompréhension de l’ensemble des phénomènes ne saurait être un prétexte pour fuir nos responsabilités, bien au contraire ; nous devons nous engager plus que jamais. C’est affaire de solidarité et bien plus que cela : sachons demander aux puissances d’en haut aide et inspiration.
CF. Est-ce le bon moment pour être aidés ?
RP. Oui. Le Divin s’est manifesté dans le passé, pourquoi ne le referait-il pas ? De plus, la situation actuelle du monde, inédite dans l’histoire de l’humanité, pourrait être le bon moment pour une nouvelle révélation, peu importe qu’elle soit le fait de Maîtres déjà connus ou de nouveaux. Mais il se pourrait bien que cette révélation diffère radicalement des précédentes. La réalité est toujours nouvelle.
Pour un supplément d’informations, contacter : Raimon Panikkar, VIVARIUM, El Centre, E-08511- Taverter, Barcelone, Espagne. Fax/tél. : 34-3-8565108]
Espagne
Auteur : Carmen Font, professeur d’université et correspondante Share International. Elle réside en Espagne.
Thématiques : Société, politique, spiritualité
Rubrique : Entretien ()
