M. Gorbatchev au Forum sur l'état du monde :
Partage international no 100 – décembre 1996
par Monte Leach
Lee Butler, ancien chef du commandement stratégique aérien américain, vient de déclarer publiquement, et pour la première fois, qu'il faudrait détruire toutes les armes nucléaires. A l'issue de son intervention, il s'est dirigé vers celui qui fut son adversaire, Mikhaïl Gorbatchev, l'ex-président soviétique, et lui a serré la main.
Il semblerait que la Guerre Froide soit vraiment terminée ! Mais pour ceux qui furent témoins de cette accolade légendaire au Forum sur l'état du monde de San Francisco, la question qui laisse perplexe les chefs d'Etats ces dernières années demeure : « Et maintenant, que faire ? »
Ce deuxième forum annuel, parrainé par la fondation Gorbatchev, a réuni de hautes personnalités, politiciens, scientifiques, économistes, environnementalistes, hommes d'affaires et artistes, venus de 55 pays afin de rechercher des solutions pratiques aux problèmes les plus ardus du monde. Tels que l'indiquent les documents de présentation, « le Forum sur l'état du monde est un réseau de personnes issues d'un large éventail de disciplines […] cherchant à trouver des solutions aux défis majeurs que doit affronter l'humanité à l'aube du 21e siècle. »
Parmi les sommités de cette conférence, citons : Mikhaïl Gorbatchev ; Oscar Arias, ancien président du Costa Rica et prix Nobel de la paix ; Jean Bertrand Aristide, ex-président d'Haïti ; Jane Goodall, zoologiste de réputation mondiale ; Jehan Sadat, épouse de l'ancien président égyptien ; Ruud Lubbers, ex-premier ministre des Pays-Bas ; Federico Mayor, directeur général de l'Unesco ; Muhammad Yunus, fondateur de la banque Grameen du Bangladesh… et des dizaines d'autres.
Une crise mondiale appelant des actions concrètes
M. Gorbatchev a donné le ton à cette conférence de cinq jours, le soir de son ouverture : « Aujourd'hui, le monde fait face à une crise globale, a-t-il déclaré, le processus d'évolution de la civilisation est arrivé à un point si critique qu'il est légitime de se demander si l'histoire humaine va se poursuivre ou non.
« Un monde axé sur la technologie fait place à un monde axé sur la culture. Une stratégie axée sur la culture proposerait une voie nouvelle à l'humanité pour comprendre ses besoins. L'homme ne serait plus un simple consommateur ou le dernier maillon d'une chaîne de production.
« La connaissance et l'information définiront l'expérience humaine. Les nécessités spirituelles, morales et éthiques définiront son comportement. De ce fait, nous envisageons une révolution mentale, une toute nouvelle façon de penser.
« L'attitude de la société industrielle envers l'homme et la nature, les considérant comme de simples matières premières, a conduit les pays industrialisés au bord d'une révolte spirituelle. Cette dernière constituera l'événement majeur du 21e siècle. »
M. Gorbatchev a proposé la création d'un Congrès rassemblant les plus grands experts du monde pour trouver des solutions aux problèmes d'aujourd'hui. « Les nations du monde attendent que nous nous fassions entendre, car il est dit dans la Bible : « Au commencement était le Verbe… » Ce Verbe résumerait la formidable réussite des forces intellectuelles survenues à la fin de la Guerre Froide. Ce congrès permettrait aussi de mettre en valeur un grand nombre d'initiatives pratiques . »
Le Forum sur l'état du monde a ainsi engagé une série d'initiatives sur plusieurs fronts, tels que l'armement nucléaire, le commerce international des armes, la limitation des produits polluants, le développement de l'Amérique latine, l'aide envers les plus démunis, la faim dans le monde, la responsabilité sociale du monde des affaires, l'élévation des valeurs et la création d'une charte de responsabilité humaine qui serait la synthèse de toutes les religions.
Une participation de la jeunesse
Un des aspects les plus marquant de ce forum aura été l'importance de la place accordée à la jeunesse. Un forum « Jeunes » s'est déroulé simultanément au Forum sur l'état du monde. Des jeunes d'une trentaine de pays y ont participé, apportant leur point de vue et leurs idées sur les problèmes mondiaux. Ils ont lancé un appel aux dirigeants politiques afin qu'ils prennent en considération leurs avis. Comme l'a exprimé un jeune : « Nous voulons hériter d'un monde vivable de la part de nos aînés. Alors, il faut vous y mettre. »
Les jeunes délégués ont créé une Alliance de la jeunesse mondiale afin de connecter « toutes les organisations qui partagent cette vision nouvelle du développement humain et qui donnent la parole aux jeunes ». Mikhail Gorbatchev, J. B. Aristide et J. Goodall ont accepté de servir l'Alliance de la jeunesse mondiale en tant que conseillers.
Le rôle des femmes
Le rôle des femmes dans la direction des affaires a également été abordé, en présence de plusieurs d'entre elles, dont l'implication n'est plus à prouver. Bella Abzug, ancien membre du Congrès américain, maintenant à la tête de l'Organisation féminine du développement et de l'environnement, a prédit que « le 21e siècle sera celui de la femme [et que] la coopération, et non plus la confrontation, deviendra la norme. »
Au cours d'un programme diffusé sur 110 pays par la BBC, M. Gorbatchev, J. B. Aristide et l'ex-ambassadeur d'Israël, Abba Eban, ont soulevé le problème de la sécurité internationale. J. B. Aristide s'est exprimé d'une manière inhabituelle lors de ce genre de débats : « Nous devons construire un état d'amour, nous devons ouvrir notre cœur et comprendre la nécessité d'établir la paix et le respect mutuel […] afin que s'établissent des structures d'amour. »
Dans ses conclusions, M. Gorbatchev a invité tous les participants a mettre en œuvre les initiatives de ce forum au cours de l'année à venir. Puis, il a lu à voix haute une phrase qui lui a été communiquée pendant la réunion, provenant d'un autocollant placé à l'arrière d'une voiture d'Atlanta, en Georgie : « Si le peuple commence à agir, les dirigeants suivront. »
Et M. Gorbatchev d'affirmer : « Les problèmes ne peuvent être résolus par les seuls politiciens. Nous, les citoyens, devrons agir et décider ; et après, les politiciens suivront. Cette forme d'implication des citoyens, qui nous tient tant à cœur, changera définitivement le paysage politique. »
