Les militaires brésiliens viennent en aide aux enfants de la rue

Portrait d'un pionnier de l'Ashoka : Carlos Roberto dos Santos

Partage international no 101février 1997

Depuis sa fondation en 1980, l’association à but non lucratif Ashoka : Innovons pour le bien commun a aidé plus de 500 personnes, à travers le monde, qui se sont distinguées par des initiatives visant à réaliser de profondes transformations sociales.

Carlos Roberto dos Santos, sergent dans l’armée brésilienne, a montré qu’il était possible de mobiliser l’énorme institution militaire de son pays, pour venir en aide aux millions d’enfants sans-abri.

Carlos Roberto dos Santos perdit sa mère alors qu’il n’avait que neuf mois. Son père, dans l’impossibilité d’élever seul ses quatre enfants, le confia à une femme du voisinage. Celle-ci, déjà mère de sept enfants le remit à la Funabem. De un an à seize ans, il fut envoyé d’orphelinat en orphelinat : il connaîtra au total douze institutions dans trois Etats brésiliens différents.

« J’ai fait de nombreuses fugues, se rappelle-t-il. Puis à l’âge de neuf ans, je parvins à m’échapper et vécut durant un an et demi dans la rue à Copacabana. Je n’ai jamais commis de délits majeurs, mais je chapardais pour survivre. »

Finalement, un juge pour enfant le ramena à la Funabem, où il se ressaisit et devint un étudiant exemplaire. Après avoir mené à bien ses études et obtenu ses diplômes, il dut faire l’amère constatation que « ceux qui viennent de la Funabem n’ont aucune chance. Ils ne peuvent être que des délinquants. Toutes les portes se ferment ».

Il s’engagea dans l’armée de l’air et fut nommé sergent en 1980. « Je pensais que si je m’en étais sorti, parti de si bas, je saurais donc bien trouver le moyen d’aider les gosses laissés pour compte, qui n’ont comme seule perspective que la Funabem ou la rue. »

En 1980, Carlos, accompagné d’un autre officier de l’armée de l’air, a commencé à s’exprimer en public sur ce qu’il nomme « la face cachée » de la Funabem. « Les gens croient que tous ces gosses sont des délinquants, déclare-t-il, qu’ils ne sont bons à rien. J’ai voulu mettre en évidence qu’ils sont en fait pleins d’énergie, qu’ils s’impliquent volontiers dans des projets, qu’ils adorent le sport… bref, qu’ils sont des adolescents normaux. Alors, pourquoi ne pas leur donner la possibilité de faire leurs preuves dans la vie professionnelle ! » Ces modestes considérations ont conduit Carlos Roberto dos Santos à mettre en place le projet « Pro Menor ». Carlos est marié et a deux enfants. L’armée de l’air l’autorise à travailler à son projet trois jours par semaine. Il vient d’obtenir de l’Ashoka un financement qui va lui permettre de consacrer le reste de sa semaine à son projet.

Une idée neuve

Bien que le Brésil ait maintenant un gouvernement civil bien établi et que l’éventualité d’une guerre soit hautement improbable, l’institution militaire y est toujours omniprésente et mobilise des dizaines de milliers d’hommes sous-employés, dans des bases disséminées sur tout le territoire. Nombre de ces bases sont situées dans des zones de grande pauvreté où les jeunes sans-abri sont légions. Carlos a eu l’idée toute simple de mettre ces bases, leurs infrastructures et le personnel volontaire au service de ces jeunes ; ce service consistant à la fois à les nourrir, les éduquer, organiser des activités sportives et assurer orientation et formation professionnelles. S’il atteint ses objectifs, le dispositif Pro Menor doit permettre aux jeunes exclus de trouver un emploi et de devenir ainsi membres à part entière de la société. Il contribue également à sortir les militaires et leurs familles de préjugés fondés sur des stéréotypes et à les sensibiliser au sort des jeunes de la rue.

Il faut s’attaquer au fond du problème

Le fond du problème, c’est la misère. Celle-ci se manifeste de la manière la plus brutale à travers les millions d’enfants livrés à eux-mêmes, parfois complètement abandonnés, qui errent dans les rues et survivent en cirant les chaussures, en rendant de petits services ou grâce à la mendicité, la prostitution, le vol ou le trafic de drogue. Ils sèment l’insécurité dans les villes et souffrent eux-mêmes de malnutrition, de maladies, de l’hostilité de la plupart des adultes et de la violence. Ceux qui survivent entrent dans l’âge adulte dépourvus d’éducation et de réelle formation professionnelle. C’est un cercle vicieux. Le Brésil est un pays pauvre et ne peut mobiliser les ressources nécessaires pour combattre ce fléau. La Funabem est la principale institution gouvernementale à s’occuper des jeunes orphelins, des exclus et des délinquants. Mais ses moyens sont limités. Et un jeune qui sort de cette institution, même muni d’un diplôme, reste souvent mal considéré et a des difficultés à trouver un emploi. Le dispositif Pro Menor vise à mobiliser les énormes capacités sous-employées d’hommes qualifiés, disponibles à travers tout le pays, et disposés à s’engager. Il parvient à attirer les jeunes et à les fidéliser en leur redonnant un sentiment d’appartenance ainsi que la volonté de s’investir. Au-delà du service des repas et de l’organisation d’activités sportives, l’élément clef est sans doute le sentiment d’appartenir à une organisation puissante et respectée, qui exige motivation et discipline. C’est aussi et surtout pour ces jeunes le sentiment d’être enfin reconnus. Parvenus au terme du programme Pro Menor, l’adolescent obtient un diplôme et est assisté dans sa recherche d’emploi, laquelle ne sera plus entravée par des complexes et des préjugés.

La mise en œuvre

Le premier obstacle fut d’obtenir d’un commandant de base aérienne l’autorisation d’utiliser la base et ses équipements pour mettre en œuvre le programme Pro Menor. Après un démarrage réussi, les pouvoirs publics commencèrent à s’y intéresser et le projet Pro Menor monta en puissance. Carlos défendit son dossier auprès du ministre de l’Aéronautique, lequel, gagné à cette cause, donna son accord pour que l’opération s’étende à d’autres secteurs de l’armée, à travers tout le pays.

Aujourd’hui, le programme Pro Menor est opérationnel dans six villes (chaque centre compte en moyenne 170 enfants âgés de 10 à 17 ans) et ce succès permet à Carlos d’intensifier ses efforts en vue d’étendre le dispositif à d’autres secteurs de l’armée. Il a également entamé une collaboration prometteuse avec la police et l’Université fédérale de Rio. Impliquer la police dans un tel projet est d’une importance cruciale, car une expérience concluante permettra de changer durablement sa manière d’appréhender le problème des jeunes de la rue et améliorera son image dans la population.

Une fois cette stratégie institutionnelle mise en place, restait la seconde partie de l’équation : obtenir des jeunes exclus qu’ils adhèrent de leur plein gré au programme et qu’ils le suivent jusqu’à son terme. Carlos cite l’exemple de Sergio Bernardes, un gosse qui vivait sur le trottoir. Jeune noir sans famille, illettré et affligé d’un grave bégaiement, Sergio a été abordé par les volontaires d’une organisation religieuse dédiée aux enfants de la rue. Ils l’ont convaincu de suivre la formation Pro Menor, la journée seulement. Peu importe que ce soit la perspective de quelques bons repas, d’accéder à une formation monnayable sur le marché du travail ou la possibilité de faire du sport qui l’ait décidé à tenter l’expérience, toujours est-il qu’il passa deux ans à la base aérienne où il apprit à lire et où il reçut une formation de charpentier. Il est maintenant apprenti dans une société de construction de Rio et a économisé suffisamment pour s’acheter un cabanon dans une favela du centre ville. Il gagne l’équivalent de deux salaires minima, soit environ 900 F par mois, et poursuit ses études. « Sergio a maintenant 18 ans et il est complètement intégré à la vie sociale », a annoncé Carlos avec une fierté justifiée.

Brésil
Thématiques : Société, éducation
Rubrique : Divers ()