Partage international no 97 – septembre 1996
par Robert L. Terrell
C'est une époque très déconcertante que vivent les citoyens chinois sensibles à l'image que donnent de leur pays les journalistes occidentaux résidant en Chine. Ils sont, en effet, particulièrement ennuyés par le fait que ces journalistes semblent engagés dans une critique systématique de la Chine.
Comme toutes les nations, la Chine a de nombreux problèmes à surmonter et la plupart des Chinois le reconnaissent très librement. En outre, en dehors du gouvernement et du Parti communiste, peu d'individus trouvent objection à ce que les difficultés du pays fassent l'objet de débats publics.
Cependant, bon nombre de citoyens chinois sont convaincus que les journalistes occidentaux ne font pas que présenter des informations impartiales au sujet des problèmes de leur pays. Ils sentent la présence d'un dessein plus étendu, où se mêlent une hostilité latente et une attaque voilée.
Un examen approfondi des articles et des éditoriaux produits par la vaste majorité des journalistes occidentaux résidant en Chine semble indiquer que ces critiques sont fondées. Ainsi, on a pu constater un parti-pris évident dans la sélection des informations relatées par les journalistes occidentaux couvrant la quatrième Conférence mondiale des droits de la femme organisée par les Nations unies, qui s'est tenue à Pékin, à l'automne de l'année dernière. La plupart des reportages occidentaux sur cette conférence historique ne manquaient pas de mettre l'accent sur les fautes, réelles ou imaginaires, du gouvernement chinois.
Non seulement les attaques permanentes lancées par la presse occidentale ont placé le peuple chinois sur la défensive, au moment où il avait espéré démontrer sa volonté de rejoindre la communauté mondiale de manière positive, mais encore elles ont détourné l'attention de l'opinion des débats extraordinaires menés par les quelque 40 000 femmes qui participaient à la conférence.
Les articles publiés par les journalistes occidentaux concernant la conférence se sont surtout attardés sur la participation de Mme Hillary Clinton, épouse et collaboratrice du président des Etats-Unis.
Mme Clinton, qui a mis au pilori le gouvernement chinois durant sa brève intervention, a généralement été dépeinte comme une héroïne par la presse occidentale, en grande partie en raison de la manière avec laquelle elle avait critiqué la Chine.
Les droits de l'homme
Ce qu'il faut comprendre, c'est que la presse occidentale s'engage dans une perception sélective en ce qui concerne les droits de l'homme. Ainsi, les pays en voie de développement, comme la Chine, sont régulièrement accusés de non-respect des droits de l'homme, alors que les pays développés, comme les Etats-Unis, ne le sont pratiquement jamais. Les rapports émanant d'organisations internationales neutres, tel Amnesty International, qui dénoncent les conceptions ambiguës des gouvernements occidentaux à l'égard des droits de l'homme, sont généralement ignorés.
Les reportages illustrant le retrait imminent de la Grande-Bretagne de la ville de Hong Kong constituent un exemple frappant de la façon dont la presse occidentale tend à déformer les informations concernant la Chine et les pays émergents d'Asie. Une proportion étonnante de ces reportages est hostile et alarmiste.
Ainsi, au cours de ces derniers mois, une part importante de ces articles était consacrée à l'annonce faite par la Chine selon laquelle elle dissoudrait le gouvernement actuel de Hong Kong, lorsqu'elle assumera le contrôle du territoire, en 1997. Cette nouvelle a été utilisée par la presse occidentale pour mettre l'accent sur l'absence, en Chine, de démocratie à la mode occidentale.
Néanmoins, les journalistes occidentaux se sont rarement étendus sur l'absence de démocratie à Hong Kong, durant le siècle où la ville était gouvernée par des Blancs d'Europe. En fait, la presse occidentale a toujours présenté comme de dangereux agitateurs ceux qui soutenaient les projets d'auto-détermination de la majorité asiatique de Hong Kong.
La communauté occidentale
Quoi qu'il en soit, les préjugés défavorables dont sont teintés les articles publiés par la presse occidentale à l'égard de la Chine sont le résultat de multiples influences, telles que les tendances impérialistes toujours présentes au sein de nombre de communautés étrangères. D'ailleurs, la communauté occidentale résidant en Chine représente l'une des principales sources de reportages. En place depuis des décennies, constituant un réservoir d'expérience et un refuge pour des dizaines de milliers de résidents occidentaux, cette communauté a de profondes racines et des traditions bien établies. Elle exerce ainsi une influence majeure sur les journalistes résidents, dont la majorité dépend d'elle pour accéder aux informations, s'imprégner du contexte et bénéficier d'un soutien social.
Aujourd'hui, la communauté d'Occidentaux, restreinte mais influente, est avant tout composée de résidents bénéficiant de contrats d'un ou deux ans, dont le but est de communiquer leur expérience aux Chinois. Ils constituent un curieux mélange d'ingénieurs, de professeurs, d'hommes et de femmes d'affaires, d'aventuriers, de missionnaires et de journalistes, dont certains inadaptés sociaux. Un pourcentage important des membres de cette communauté est alcoolique, et passe la majeure partie de son temps libre dans les bars et les boîtes de nuit en commérages et critiques sur la Chine. Les allusions racistes sont communes et le parti-pris de mise.
Il n'est pas de bon ton de souligner à la plupart des membres de la communauté occidentale résidente que nombre des problèmes, qu'ils considèrent être inhérents à la Chine, sont tout à fait courants dans leurs propres sociétés.
Une grande partie de cette hostilité ressortant d'une trop grande proportion des reportages sur la Chine, provient probablement du fait que l'Occident ne contrôle pratiquement plus aucun facteur susceptible d'influencer la destinée de la Chine. Ceci a eu un effet traumatisant sur les résidents occidentaux qui éprouvent ce que les sociologues appellent le sentiment d'être « privé de statut ».
Durant les décennies précédant la mise en œuvre des grandes réformes économiques de 1978, les résidents occidentaux, y compris les plus médiocres d'entre eux, se trouvaient tout au sommet de la pyramide économique.
Mais des changements notables sont intervenus durant ces 16 dernières années. Surtout, les Chinois ont considérablement réduit l'écart social qui existait entre eux et les Occidentaux qui vivent parmi eux. A l'exception du corps diplomatique et des responsables de multinationales, la plupart des Occidentaux résidant actuellement en Chine ne font plus partie des couches de la société situées au sommet de la pyramide économique.
Aujourd'hui, la plupart des membres de la communauté occidentale résidente sait parfaitement qu'elle est inexorablement reléguée au rang d'employés ordinaires, d'individus dont les compétences deviennent redondantes et inutiles en raison du nombre important de Chinois brillants et talentueux, diplômés d'universités chinoises ou étrangères.
Il en résulte que l'époque de l'aventurier arrogant, centré sur lui-même et insensible, est révolue. C'est pourquoi nombreux sont les résidents occidentaux en Chine qui critiquent implacablement ce pays et ses dirigeants. Naturellement, leur colère et leur désarroi trouvent régulièrement écho dans les reportages des journalistes occidentaux qui vivent parmi eux et partagent leur habitudes.
L'ouverture chinoise
L'ironie veut que les Chinois deviennent particulièrement ouverts et réceptifs à l'établissement de relations personnelles avec les étrangers. Ceci est largement dû au fait que le gouvernement a levé la plupart des restrictions qui interdisaient auparavant tout contact personnel entre les citoyens chinois et les étrangers.
La sociabilité du peuple chinois provient également, en partie, de la confiance qu'il a acquise suite à la progression de son niveau de vie. Il y a plus de nourriture que nécessaire dans la plupart des villes. De plus, chacun est très fier de voir la Chine s'élever au rang de première puissance économique dans les 20 ans à venir.
De plus en plus d'Occidentaux s'aventurent maintenant hors de leur ghetto culturel et racial et nouent des relations personnelles avec des Chinois ordinaires. Avec le temps, leurs relations et ce qu'ils auront appris, marqueront les traits d'une nouvelle communauté de résidents occidentaux. Tôt ou tard, les valeurs et l'expérience acquises par les membres de cette nouvelle communauté remplaceront les bases colonialistes sur lesquelles sont érigées les principes et l'identité de la communauté actuelle. Cette transformation influencera inévitablement les reportages des journalistes occidentaux résidant en Chine.
Il émergera alors un nouveau type de journalisme en provenance de ce pays, plus informatif et plus impartial, et qui permettra au reste du monde d'acquérir une meilleure compréhension du processus extraordinaire de réforme et de développement qui se dessine actuellement en Chine et dans la plupart des pays asiatiques.
Le plus tôt sera le mieux, car bien des caractéristiques du XXIe siècle se forgent déjà ici, dans l'empire du Milieu.
(Traduction partielle)
