Réduire la fracture entre science et religion

Un livre de David Lorimer : L'esprit de la science

Partage international no 149février 2001

par Carmen Font

Le Congrès des mystiques et des scientifiques se déroule chaque année depuis 1977, en Grande-Bretagne, sous forme d’une série de conférences. Ce congrès est organisé par le réseau Science et Médecine, organisation internationale de quelque 2 000 membres, principalement des scientifiques, visant à explorer les limites de certaines idées reçues bien ancrées dans les domaines médicaux et scientifiques.

Des physiciens, des biologistes, des médecins, des psychologues, des chefs spirituels et des philosophes de pointe dans leur domaine, avec parmi eux quelques lauréats du prix Nobel, examinent la relation existant entre la connaissance scientifique et les dimensions les plus profondes de la vie et de la conscience humaine. Certaines de leurs conférences les plus intéressantes ont été compilées par David Lorimer, directeur de Science et Médecine, sous le titre l’Esprit de la science.

Vers une intégration des dimensions spirituelles

Fritjof Capra, David Bohm, Rupert Sheldrake, James Lovelock, Charles Tart et Sir John Eccles sont quelques-uns des scientifiques qui présentent leur point de vue et posent des questions peu ordinaires telles que : Dans quelle mesure notre science actuelle est-elle spirituelle ? Avons-nous dissocié notre réalité spirituelle de la science, alors que toutes deux sont indissociablement liées ? Les dimensions spirituelles peuvent-elles nous aider à mieux comprendre nos découvertes scientifiques, et les questions d’ordre spirituel pourraient-elles à leur tour tirer profit de certaines méthodologies scientifiques ?

Ces auteurs sont fortement motivés pour dépasser l’approche mécaniste conventionnelle de la science qui nous influence depuis Newton. Plutôt que d’appréhender l’univers ou le corps humain comme des entités fragmentées interagissant énergétiquement de manière incohérente, on peut maintenant les considérer comme des entités holistiques s’insérant dans un contexte plus vaste. Cette approche gagne peu à peu du terrain au sein de la communauté scientifique mais demande encore à être plus généralement acceptée.

Une approche plus holistique

D’après Fritjof Capra : « La nouvelle vision de l’univers issue de la physique moderne ne donne pas tort à la physique newtonienne, ni davantage raison aux théories de la relativité et des quanta. Nous devons tout simplement réaliser que toutes nos théories, nos modèles et nos concepts sont toujours limités et approximatifs. Ceci peut être décourageant pour le scientifique si l’on considère que la connaissance scientifique est la seule référence possible, mais pas si d’autres types de connaissances sont acceptés. »

Le psychologue Charles Tart va encore plus loin : « Pourquoi existe-t-il un conflit entre la science et la religion ? Parce que la démarche scientifique est culturellement liée à une philosophie matérialiste qui prône que toute explication « scientifique » doit en fin de compte être de nature physique. »

Notre vision actuelle de la physique retient tout particulièrement l’attention des auteurs : « La physique moderne peut jouer un rôle fondamental en ce qui concerne les transformations sociales et culturelles (et aussi économique) nécessaires, et il sera plus facile de convaincre nos institutions de la nécessité de tels changements si nous appuyons nos arguments sur une solide base scientifique. »

L’être et le devenir

Afin de transcender la vision réductionniste propre à la science, il est crucial de trouver une base scientifique au concept de l’être et du devenir, ainsi qu’à l’idée de l’existence d’un dessein, d’un but. Au cours des siècles, les religions ont tenté de réconcilier l’image d’un Dieu en tant que Créateur tout puissant qui régit toute forme d’existence avec celle d’un Dieu immanent capable de changer les lois et le cours des événements. D’autre part, la physique intègre graduellement le concept d’un univers créateur et en progrès parce qu’elle a mis en évidence la capacité de la matière à s’auto-organiser (1). Néanmoins, la relation entre cette progression et le facteur temps est encore floue pour la science et pour la religion. Toutefois, voici ce qui mystifie principalement les scientifiques : si les physiciens acceptent l’idée d’un univers créateur et en progrès, cela implique en quelque sorte le concept d’un dessein, d’un but. Comme l’écrit Paul Davis : « L’expansion de l’univers se déroule-t-elle selon un plan ? Existe-t-il une sorte de plan cosmique ? Pour moi, la preuve la plus convaincante de l’existence d’un plan est que les lois de la physique sont faites d’une telle manière qu’elles permettent l’existence de qualités organisatrices. Celles-ci ne génèrent pas seulement des structures mais aussi, ce qui est plus important, des individus conscients capables de tester et de mettre en application ces lois. »

Reconnaissance de l’existence d’une conscience globale

La conscience est également un sujet de débat brûlant abordé dans l’Esprit de la science qui se focalise sur plusieurs preuves scientifiques de l’existence d’une conscience globale dépassant le simple concept du « je » chez les humains, et qui les relie au reste de la nature. Le zoologue Lyall Watson relate quelques anecdotes surprenantes. Alors qu’il effectuait des recherches sur la côte Sud de Madagascar, il fut étonné par le grand nombre de remèdes naturels utilisés par les autochtones. « Ce qui m’intrigua le plus était de savoir pourquoi ces hommes sélectionnaient certaines plantes et non d’autres parmi l’incroyable variété d’espèces, et pour quelles raisons. Je posai la question à un herboriste qui me répondit tout naturellement que ces secrets leurs étaient transmis par les plantes elles-mêmes. Lorsqu’il avait besoin d’un remède, il allait dans la forêt et marchait les yeux fermés. Dans cet état de conscience, il était guidé vers certaines fleurs et plantes par le « son » qu’elles émettaient. Il prélevait alors quelques feuilles ou pétales et les déposait sur sa langue ou dans la paume de sa main. Il pouvait ainsi découvrir les vertus curatives propres à la plante dans une certaine partie du corps. » Selon L. Watson, nombre de ces communications avec la nature sont la preuve de notre lien avec le reste de la nature, chose que la biologie conventionnelle n’est pas tellement disposée à accepter. « Ceci permettra également d’expliquer, ajoute-t-il, pourquoi les miracles sont possibles »

La résonance morphique

Rupert Sheldrake, biochimiste britannique réputé, rappelle au lecteur que la notion d’un univers en évolution est en fait assez répandue au sein de la communauté scientifique depuis 1966, lorsque la « radiation cosmique de fond sous forme de micro-onde » fut découverte et assimilée à une sorte de fossile vivant du Big Bang. Mais ceci contredit l’idée de l’existence des lois éternelles de la nature (le monde appréhendé en tant que machine), l’une des bases fondamentales de la méthode scientifique elle-même : puisque les lois de la nature sont partout et toujours identiques, une loi ou un effet sont considérés comme « réels » s’ils peuvent être reproduits à n’importe quel moment et dans les mêmes conditions, tout en produisant les mêmes résultats. Peut-on concevoir une notion d’évolution de l’univers coexistant avec certaines lois éternelles ? Rupert Sheldrake considère que c’est possible et il retient encore une fois la théorie bien connue de la causalité formatrice qu’il prend comme base pour soutenir une évolution des organismes qui dépasse l’évolution darwinienne à proprement parler. D’après cette théorie, tous les systèmes sont organisés selon des champs morphiques ou « champs qui façonnent les formes » localisés à l’intérieur et autour des organismes. Ce serait l’équivalent biologiques des champs magnétiques (et en termes ésotériques des champs éthériques).

Selon R. Sheldrake : « La matière ne constitue plus maintenant notre réalité de base. A l’heure actuelle, nous, les scientifiques, nous assimilons la matière à une énergie contenue dans ces champs. Ces champs ne sont pas issus de la matière mais à l’origine, c’est la matière qui est issue de ces champs. »

En effet, ce sont bien ces champs d’énergie qui évoluent, mais ils intègrent en eux une sorte de mémoire et ils sont constitués de la même forme que des systèmes antérieurs semblables : « J’appelle les processus selon lesquels des systèmes semblables interagissent sur des systèmes semblables subséquents à travers l’espace et le temps : la résonance morphique, l’influence du semblable sur le semblable. »

Il semblerait alors que la théorie de Rupert Sheldrake réconcilie les deux points de vue : que l’univers et les sphères évoluent, mais que cela se produit selon certaines lois, sinon ce serait le chaos. R. Sheldrake se sert d’une comparaison d’ordre mystique : « Au lieu d’affirmer que tout provient du Père, ce qui est une vision mécaniste, ou que tout provient de la Mère, ce qui est une vision matérialiste inconsciente, nous pouvons dire que tout provient d’un peu des deux. »

Aux frontières de la science

Dans un ouvrage explorant les frontières de la science, une référence aux phénomènes psy est presque devenue incontournable. Charles Tart entame sa contribution avec plusieurs questions ouvertes: « La spiritualité n’est-elle pas démodée ? En avons-nous encore besoin aujourd’hui  ? Pourquoi, en tant que scientifique, aurais-je à m’en préoccuper ? » Questions qu’il fait rapidement suivre d’une réponse convaincante : « Parce qu’il arrive des choses à un être humain que la physique contemporaine ne peut en aucun cas expliquer et dont les implications sont importantes pour l’esprit humain. Ainsi, pour que notre science soit complète, nous ne pouvons ignorer le spirituel, ce qui n’est pas matériel selon notre physique. » Par exemple, un sondage mené en 1981 par le sociologue Andrew Gresley, révéla que 54 % de la population américaine avait déclaré avoir vécu une expérience de contact télépathique avec une autre personne. « Ce sont des phénomènes que la science se doit d’explorer », déclare C. Tart.

Larry Dossey, médecin américain, semble synthétiser tous ces concepts en estimant que l’on peut également les appliquer au corps humain : « Le médecin s’occupe seulement de la partie physique de l’organisme et, prisonniers que nous sommes de notre culture scientifique, nous avons amputé de la notion de santé et de maladie le rôle que nos pensées, nos attitudes, nos émotions et même notre âme jouent dans cet organisme. »

Il explore alors les effets que nos pensées, nos émotions et notre âme (qu’il nomme conscience) ont sur notre bien-être physique et il va jusqu’à soutenir que la prière peut jouer un rôle fondamental dans le processus de guérison : « D’après les résultats d’un grand nombre d’expériences en laboratoire, les effets de la prière sur l’organisme seraient significatifs. » Le psychiatre américain Daniel Benor a répertorié 131 études de ce type concernant les effets de la prière listés dans son ouvrage Recherche sur la guérison (2) : « Je considère que dans leur ensemble, ces informations constituent l’un des secrets médicaux les mieux gardés de la science médicale. Considéré sérieusement, cela pourrait révolutionner notre compréhension de la nature de la conscience […] et des véritables dynamiques de la guérison. »

L’esprit de la science est bien un ouvrage original – une tentative destinée à attirer l’attention du public sur certains des débats et des questions les plus audacieux abordés au sein de la communauté scientifique. Et par dessus tout, c’est une solide compilation de certaines des initiatives et expériences les plus importantes menées au cours de ces dernières années par des scientifiques réputés dans le but de faire tomber les barrières rigides séparant la science et la religion.

1 – Cette notion a été développée par le théologien et géologue français Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955). Il l’appela « complexion » : imprégnant l’univers tout entier, la matière et l’énergie ont en elles une propriété innée qui définit et déclenche cette progression.
2 – Daniel J. Benor, Healing Research, vol 1 (Munich : Helix Verlag, 1993).

L’Esprit de la science est édité par David Lorimer, The Wrekin Trust, UK 1998.
Science et Médecine
: www.cis.plym.ac.uk/SciMedNet/home.htm

Grande Bretagne Auteur : Carmen Font, professeur d’université et correspondante Share International. Elle réside en Espagne.
Thématiques : Sciences et santé, religions, spiritualité
Rubrique : Compte rendu de lecture ()