Mettre fin au cycle de la violence

L’ETHIQUE JUIVE DANS LE CONFLIT ISRAELO-PALESTINIEN

Partage international no 196décembre 2004

Interview de Marc H. Ellis par Andrea Bistrich

Marc H. Ellis dirige le Centre d’Etudes américaines et juives qu’il a fondé en 1999, à l’Université Baylor de Waco, au Texas (Etats-Unis). Il est l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages, dont Israel and Palestine : Out of the Ashes, The Search for Jewish Identity in the 21st Century (Israël et Palestine : née de la cendre, la recherche de l’identité juive au XXIe siècle), publié en 2003.
Les juifs de conscience, vivant en Israël ou aux Etats-Unis, reconnaissent les souffrances historiques des juifs et les souffrances contemporaines des Palestiniens. Ils appellent à la fin de l’occupation des terres palestiniennes par Israël et au cycle de la violence qui règne une fois encore dans la région.
M. H. Ellis offre une vision du judaïsme qui témoigne d’une vie éthique, reposant sur les principes de justice et de communauté sur lesquels s’est fondée la foi juive. Selon lui, ce n’est qu’en se penchant sur la façon dont l’Etat militaire d’Israël, avec la complicité du lobby juif américain, a perdu de vue ces principes originaux, que l’on peut espérer une paix future. Regardant au-delà de l’héritage de l’Holocauste et au-delà de l’idée du Juif victime ou persécuteur, M. H. Ellis offre une nouvelle vision de ce que cela signifie aujourd’hui d’être juif.
L’archevêque Desmond Tutu décrit le travail de M. H. Ellis comme
« une contribution vitale à la résolution de l’un des rares problèmes insolubles de notre époque ».

Partage international : Qu’entendez-vous par « juif de conscience » ?
Marc H. Ellis : Je pense aux juifs qui refusent de justifier la dépossession d’un autre peuple – en l’occurrence les Palestiniens – de ses terres et de ses droits politiques. J’emploie cette expression pour poser la question de savoir si les juifs qui permettent cela, ou même le justifient, font appel à leur conscience dans leur lutte pour la justice. En tant que juif de conscience, j’essaye de comprendre et de lutter contre l’injustice commise au nom des juifs et de l’histoire juive. Tout comme d’autres juifs de conscience, je lutte contre un certain « judaïsme constantinien » dont relève nos leaders en Amérique et en Israël.
Le judaïsme constantinien est une forme de judaïsme qui, comme le christianisme constantinien, s’attache à l’Etat et au pouvoir.  Avec la création de l’Etat d’Israël et la nécessité de défendre son droit et son territoire, les leaders juifs se sont alignés sur le pouvoir d’Israël et des Etats Unis.

PI. Quelles sont les causes sous-jacentes du conflit entre Israël et la Palestine, et le Moyen Orient en général ? S’agit-il d’un problème religieux ?
MHE. Ce n’est pas un problème religieux. C’est une lutte pour des terres et des droits politiques. Israël est établi. La Palestine devrait être établie sur la Rive droite, Gaza et Jérusalem Est. Même si des problèmes vont persister au Moyen Orient, c’est la première chose qu’il faut faire pour commencer à résoudre les autres problèmes.

PI. Après les terribles souffrances subies pendant l’Holocauste, comment le peuple juif peut-il aujourd’hui se comporter en oppresseur d’un autre peuple ?
MHE. Une très bonne question qui semble rester sans réponse. J’aborde cette question par un fait : nous, en tant que Juifs, opprimons un autre peuple et cette oppression ne fait que raviver nos blessures. Nous, en tant que Juifs, ne pouvons pas guérir le traumatisme subi en infligeant un traumatisme à un autre peuple. Au lieu de répondre à la question, je veux mettre fin au cycle de la violence afin que nous puissions commencer à nous poser une autre question dans un contexte nouveau et pacifique. Le cycle de la violence ne peut se terminer que si un Etat palestinien est créé avec ses pleins pouvoirs. Il pourra alors entamer un programme de reconstruction économique et politique qui rendra à son peuple un statut démocratique pacifique et fraternel avec ses voisins, y compris Israël.

PI. Israël peut-il tirer un enseignement de la fin de l’apartheid en Afrique du Sud ?
MHE. Je ne suis pas sûr que cela puisse servir de leçon, mais je suis certain que nous sommes en train de créer une situation d’apartheid. L’apartheid en Afrique du Sud est terminé. L’apartheid en Israël pourrait durer très longtemps. Quand et comment il finira va au-delà de mes années de vie. Mais en ce qui me concerne, il a annihilé toute possibilité de maintenir et de proclamer l’éthique juive. Par éthique juive, je parle d’une justice fondée sur une histoire et une lutte particulières. La particularité de l’histoire juive est la création d’une éthique juive et permet aux Juifs et à d’autres communautés de contribuer à l’élargissement d’un mouvement d’action pour la justice.

PI. Nous sommes à l’évidence tous d’accord pour condamner l’Holocauste, mais si le peuple juif continue à s’accrocher à la mémoire de l’Holocauste, il est certain qu’il s’interdit de voir les possibilités du futur ?
MHE. La question est de savoir comment la mémoire de la souffrance est employée. Utilisons-nous la mémoire de l’Holocauste comme un simple instrument contre les autres ? Ou allons-nous considérer l’Holocauste comme un pont de solidarité avec d’autres gens qui souffrent, surtout ceux qui souffrent par notre faute ? Chaque communauté a sa façon de se souvenir et de s’exprimer. Pour les juifs, la mémoire de l’expérience juive, y compris de ses souffrances, est importante. Bien sûr, nous devons nous souvenir que lorsque nous avons du pouvoir, nous avons tendance à l’utiliser comme n’importe quel autre peuple. Les deux types de mémoire sont donc essentiels pour continuer notre voyage ; la mémoire de nos souffrances et la mémoire des souffrances que nous infligeons à un autre peuple.

PI. Que se passe-t-il en Israël – les gens manifestent-ils contre les mauvais traitements infligés aux Palestiniens ?
MHE. Il y a des juifs de conscience en Israël et, oui, il y a eu des manifestations contre certaines décisions politiques de Sharon. Mais il faut distinguer les Israéliens juifs sérieux de ceux qui veulent un simple allègement de l’oppression. C’est pourquoi je fais une distinction entre les juifs progressistes et les juifs de conscience. Par exemple, la plupart des « rabbins pour les droits de l’homme », surtout leur leader, rabbi David Forman, sont des juifs progressistes qui veulent le respect des droits de l’homme pour les Palestiniens sans leur accorder tous les droits politiques. Bien qu’ils se considèrent comme opposés à la politique d’Israël, ils constituent un soutien pour l’Etat. Jeff Halper, d’un autre côté, se bat pour être un juif de conscience. Il exige des droits politiques égaux pour les Palestiniens. La distinction entre juifs progressistes et juifs de conscience est essentielle, les premiers ne réclamant pas vraiment la justice pour les Palestiniens. Les juifs de conscience ne tiennent pas à maintenir ou à proclamer l’innocence juive, et ils souhaitent que les juifs et les autres reconnaissent l’égalité des Palestiniens.

PI. Comment la situation peut-elle s’améliorer entre Israéliens et Palestiniens ?
MHE. Les juifs et les Palestiniens de conscience devraient s’unir, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. Il s’agit d’un travail de longue haleine qui prendra plusieurs décennies. Mais ce long travail en vaut la peine. Spécialement au sein de la diaspora, juifs et Palestiniens pourront se montrer et prouver aux autres que le fanatisme racial et culturel est lié au contexte et que dès que le contexte négatif est éliminé, des peuples de diverses origines peuvent vivre pacifiquement ensemble. Il n’existe pas d’autre moyen d’atteindre cet objectif qu’en établissant des modèles – par le dialogue et des actions communes. Où qu’ils se trouvent, juifs et Palestiniens doivent commencer à vivre et à travailler ensemble, à manifester ensemble pour la justice, jusqu’au moment où une offense subie par l’un deviendra une offense infligée à l’autre.

PI. Vous avez déclaré que l’injustice infligée aux Palestiniens affecte non seulement ces derniers mais altère également l’identité juive. Pouvez-vous vous expliquer ?
MHE. Nous assistons à la fin de la tradition juive en matière d’éthique et de justice. C’est ainsi que nous modifions fondamentalement l’identité juive. A long terme, il n’y a pas de raison d’être juif à moins que cela ne signifie quelque chose – surtout un système éthique – de particulier. Les Palestiniens représentent un défi au cœur de notre identité. C’est pourquoi aujourd’hui, la manière d’être fidèle en tant que juif est de devenir solidaire avec le peuple palestinien.

PI. Voyez-vous la possibilité d’un changement dans la manière dont les juifs perçoivent les Palestiniens ?
MHE. Pris collectivement, il n’y aura aucun changement dans la manière dont les juifs perçoivent les Palestiniens. En tant que communauté, les juifs sont une cause perdue en ce domaine. Toutefois, le problème est très différent en ce qui concerne les juifs de conscience. Il y a chez eux de l’espoir pour l’avenir. Bien que ce groupe ne soit pas important, il existe partout des juifs de conscience. Ils sont les témoins du futur. Le fait qu’ils deviennent une force politique est une autre question. Bien sûr, si le rapport de force entre Israël et les Palestiniens ou le monde arabe devait changer, ou si les Etats-Unis estimaient que l’expansion constante d’Israël menaçait leurs intérêts, alors ce pays pourrait se trouver forcé de changer. Je ne voit pas cela se produire, tout au moins pas dans un proche avenir.

PI. Quelle solution pourrait créer les conditions d’une coexistence pacifique ?
MHE. C’est très simple. Deux véritables Etats pour deux peuples. Mais cela n’arrivera pas. Mon impression est que l’on a dévié pour une lutte pour les droits civiques dans un Etat d’Israël en expansion face à un espace palestinien culturel, géographique et politique de plus en plus réduit.
A moins qu’Israël ne soit disposé et capable d’expulser des centaines de milliers – peut-être même des millions – de Palestiniens, alors les juifs et les Palestiniens sont condamnés à vivre ensemble. Le défi politique est de montrer aux deux communautés que leur destin doit devenir la perspective d’une vie commune productive. Là encore, il s’agit d’un projet à long terme.

PI. La Cour internationale de justice de La Haye a décrété que le mur de la Rive droite était illégal, qu’il entravait le droit des Palestiniens à l’autodétermination et que sa construction devait cesser immédiatement. Israël acceptera-t-il cette décision ?
MHE. Israël n’acceptera pas ce jugement. Israël n’a pas besoin de ce mur. Ils ont déjà conquis les terres. Avec ou sans le mur, la situation reste la même.

PI. Y a-t-il l’espoir d’un processus d’intégration pour les deux communautés ?
MHE. L’intégration et la désintégration se produisent sans cesse. Tout change, même quand les choses paraissent statiques. Il n’y aura pas deux Etats et il y a déjà un seul Etat, si par Etat on entend le contrôle de toute une région, Israël contrôle le territoire depuis Tel Aviv jusqu’au Jourdain. Et cela restera ainsi encore longtemps. Certains pourraient penser que cette façon de voir manque d’optimisme. Je répondrais qu’il est important de comprendre la réalité et que l’espoir, un véritable espoir, émane de la reconnaissance de la réalité et de la lutte pour créer un futur qui transcende le présent. Des slogans déconnectés de la réalité sont dommageables pour l’avenir.

PI. Existe-t-il la moindre ébauche d’espoir de mettre fin à ce cycle de la violence et d’amener aussi bien les juifs que les Palestiniens vers un avenir meilleur ?
MHE. L’espoir est notre témoin commun – le témoin des juifs et des Palestiniens ensemble – que le cycle de la violence et des atrocités puisse être brisé au cours de notre vie. Cela revient à dire « non » à tout discours raciste et colonial. Les juifs et les Palestiniens doivent dire « non » à tout discours de leur propre communauté qui qualifierait les différences comme étant « l’autre ». Les juifs et les Palestiniens de conscience doivent continuer leur action, quitte à risquer l’exil physique et culturel. Cela implique de se distancer du discours progressiste qui se contente d’essayer de réduire la répression et d’affronter l’option conservatrice qui prétend que le choc des civilisations est inévitable et déterminé. Beaucoup de jeunes juifs et Palestiniens ont déjà dépassé les catégories du passé. Ils doivent être encouragés et soutenus.

Palestine Auteur : Andrea Bistrich, collaboratrice de Share International résidant à Oberhachung (Allemagne).
Thématiques : politique, religions
Rubrique : Regard sur le monde (Dans cette rubrique, Partage international met en lumière certains problèmes urgents qui nécessitent une nouvelle approche et des solutions durables.)