Partage international no 81 – mai 1995
par Bette Stockbauer
« Le disciple Jésus (24 av. J.-C. — 9 apr. J.-C.), qui est maintenant le Maître Jésus, est né en Palestine comme initié de 3e degré. A la fin de sa vie, au moment de la crucifixion, il avait atteint la 4e initiation. Au cours de son incarnation suivante, en tant qu’Apollonius de Tyane (16 à 97 apr. J.-C.), il devint un Maître (initié de 5e degré) et mourut en Inde. Structure de rayons d’Apollonius : 6-1-1-2-7. » (Benjamin Creme)
« Le Maître Jésus atteignit son état de perfection durant sa vie suivante en tant qu’Apollonius de Tyane. Beaucoup de ceux qui avaient suivi Jésus durant sa vie étaient encore vivants lors de cette nouvelle incarnation et furent convaincus qu’il était à nouveau parmi eux. Ce fut Apollonius qui entreprit un voyage en Inde et qui donna naissance à la légende, qui a fait de nombreux adeptes, selon laquelle Jésus ne mourut pas sur la croix mais serait allé en Inde et serait mort au Cachemire à un âge très avancé. » (Peter Liefhebber)
« La Terre entière m’appartient ; elle m’est donnée pour que je la parcoure. » Par ces mots, Apollonius de Tyane a défini l’essentiel de sa vie, car il fut l’un des plus grands voyageurs de l’antiquité. Il vécut à l’époque où l’Empire romain couvrait des milliers de km2 et où la Méditerranée servait de lien entre ses principaux foyers de peuplement. Apollonius fit plein usage de la grande mer et les historiens font état de son passage sur toutes ses rives, de l’Egypte à l’Espagne, et de l’Afrique du Nord à la Grèce qu’il a tant aimée. Il fut le premier parmi ses compatriotes à se rendre en Inde, contrée alors inexplorée et dangereuse. Qui était donc Apollonius, comment a-t-il vécu et quel dessein guidait ses constantes pérégrinations ?
Ses origines et son éducation
Il naquit dans une famille aisée de Tyane, ville de Cappadoce située dans l’actuelle Turquie. La légende affirme que des signes spectaculaires accompagnèrent sa naissance et qu’il était une incarnation du dieu égyptien Protée. C’était un enfant d’une grande beauté, doté d’une mémoire extraordinaire. A l’âge de 14 ans, on l’envoya terminer ses études à Tarse, ville du sud qu’il n’apprécia guère. Il quitta ce lieu, aux mœurs trop dissolues à son goût, pour la ville grecque d’Aegae.
C’est là qu’il découvrit les enseignements du philosophe grec Pythagore, qui proposait des règles de conduite fondées sur l’obéissance à des lois supérieures, préconisant une vie de silence et de modération en matière d’alimentation, d’habillement et de possessions matérielles. Pythagore enseignait les doctrines de l’immortalité, de la réincarnation et de la connaissance de soi. Le véritable objet de la philosophie, affirmait-il, est l’étude de la nature profonde de l’homme. Celui qui se connaît lui-même est en mesure de comprendre l’univers.
A 16 ans, Apollonius adopta les principes pythagoriciens et s’y tint jusqu’à la fin de sa vie. Il renonça à consommer de la chair animale, ne se nourrissant plus que de végétaux, refusa tout alcool, se vêtit exclusivement de toile de lin, marcha pieds nus ou en sandales d’écorce et porta les cheveux longs. Pendant cinq ans, il fit vœu de silence, ne prononçant pas un seul mot, souvent confronté à la dérision et aux moqueries de son entourage.
A Aegae, il vécut dans le temple d’Esculape, le dieu grec de la médecine. De tels « hôpitaux » existaient à travers tout le pays. Les médecins étaient les prêtres du temple. On avait recourt aux sciences de la psyché et de l’esprit pour guérir les patients venus consulter les dieux. Dans un tel milieu, Apollonius surpassa bientôt ses maîtres, impressionnés par sa piété et son esprit brillant. C’est là qu’il commença à être renommé pour ses miracles, car tous les habitants d’Aegae connaissaient les pouvoirs de guérison du jeune ascète. A l’âge de 20 ans, il hérita d’une fortune considérable. Il en conserva le minimum nécessaire et fit don du reste. Désormais, il n’accepta plus jamais d’argent, malgré les nombreuses offres de ses riches admirateurs. Libéré de tout attachement aux biens terrestres, il se mit à voyager.
Enseignements et voyages
Alors à son apogée, l’Empire romain n’en était pas moins agité de nombreux troubles. Les assassinats y étaient fréquents et les empereurs se succédaient à un rythme accéléré, car les pouvoirs de la fonction offraient également les richesses du royaume, excitant doublement la convoitise. Les temples du pays étaient davantage des lieux de fastes que des lieux de dévotion. Les sacrifices sanglants étaient courants et les rituels initiatiques avaient dégénéré en cérémonies prestigieuses et formelles. Le christianisme était encore à l’état embryonnaire, au point que de nombreux historiens de l’époque n’y font aucune allusion. Pourtant, beaucoup se mettaient en quête d’une vérité plus profonde que celle offerte par la culture dominante. De petits groupes religieux — les thérapeutes, les gymnosophistes, les esséniens — commençaient à s’organiser en communautés dans des lieux reculés, des forêts ou des déserts. Ils y vivaient une vie centrée sur l’amour de la vérité. D’anciens rites dévotionnels étaient réhabilités dans leur pureté originelle. Tempérance et respect mutuel y étaient la règle de conduite.
Apollonius guida ces groupes et leur offrit son soutien. Il se joignait à leurs cérémonies et enseignait aux prêtres les rites initiatiques. Dans les temples des grandes cités, il s’employait à purifier la liturgie, à reconsacrer les sanctuaires, à restituer aux lieux sacrés leur discipline spirituelle et leurs anciennes traditions.
Où qu’il se trouvait, ses journées étaient organisées de la même manière : il consacrait la matinée à des exercices dévotionnels et à l’enseignement des mystères sacrés aux prêtres et aux disciples. L’après-midi, il se mêlait au peuple, guérissant et enseignant les préceptes de bonne conduite, d’un point de vue moral et pratique. Trois fois par jour, il méditait en hommage au Soleil ou au « Seigneur du Monde ».
Damis, le disciple
Dans la ville de Ninive, il rencontra Damis qui devint son plus fidèle compagnon et son loyal disciple. L’essentiel de ce que nous savons d’Apollonius provient de la chronique de leurs voyages, fidèlement tenue par Damis. Damis semble n’avoir jamais compris le sens profond des enseignements d’Apollonius et ne se joignit jamais aux cercles d’initiés. Il acceptait humblement sa place car il aimait Apollonius et voyait en lui un être divin, doté de pouvoirs merveilleux. D’une nature timide, il avait peur pour lui-même et pour son maître, mais il lui était tellement attaché qu’il lui resta toujours fidèle lorsque les autres disciples l’abandonnaient. C’est ainsi qu’il devint l’homme de confiance, en clamant joyeusement : « Faisons route ensemble. Tu suivras Dieu, et moi je te suivrai. »
Ce furent des paroles prophétiques, car peu de temps après Apollonius décida de se rendre en Inde. Tous ses disciples, sauf Damis, l’abandonnèrent, mais il maintint calmement sa décision en déclarant : « Partout où la sagesse et mon être profond m’appellent, je dois aller. Les dieux me conseillent et je ne peux que me fier à leurs conseils. »
Le voyage en Inde
A cette époque, l’Inde était considérée comme une contrée exotique et mystérieuse. On racontait qu’au lieu de livrer bataille, ses habitants protégeaient leurs cités avec des éclairs de foudre. Ses montagnes enneigées étaient habitées d’espèces animales et végétales inconnues. Des bandits sillonnaient ses vastes plaines, mais le pays était en grande partie gouverné par de saints hommes ou des sages. Accompagnés de guides soigneusement choisis, Apollonius et Damis se mirent alors en route vers ces hommes, que l’homme de Tyane décrivait en ces termes : « Je vis des hommes qui habitaient la Terre, mais qui n’étaient pas de la Terre ; défendus de toutes parts et pourtant sans défense, ne possédant rien et néanmoins pourvus de tout. »
Ils rendirent visite aux mages, aux sages de Babylone, puis poursuivirent leur route vers le prêtre-roi Phraotes. Cet humble souverain, qui « aimait la paix plus que toute chose », accueillit Apollonius par ces mots : « Je salue en toi une vertu supérieure car, de toutes les grâces qu’un prince puisse posséder, la plus grande est pour moi la sagesse. » Ils passèrent ensemble plusieurs jours à s’entretenir de philosophie. Lorsqu’ils quittèrent Phraotes, celui-ci leur offrit des chameaux blancs comme neige pour continuer leur voyage et leur remit une missive pour le roi Iarchos.
Lorsque la caravane arriva au palais de Iarchos, le souverain connaissait déjà le contenu de la missive ainsi que les détails de la vie d’Apollonius.
« Le commun des mortels accueille un nouveau venu en lui posant des questions sur sa vie, expliqua-t-il à ses visiteurs, les prêtres de l’Inde, quant à eux, le saluent en lui parlant de sa vie. » Les écrits de Damis font allusion aux pouvoirs psychiques et spirituels de ces sages qui connaissaient le passé et l’avenir, qui pouvaient savoir ce qui se passait au loin et lire dans les vies antérieures.
A part cela, nous savons peu de choses sur ce qu’ils enseignèrent à Apollonius, qui restait réservé sur de tels sujets. Celui-ci laisse cependant entendre tout le bénéfice qu’il tirait de ses voyages, dans une lettre adressée à ses hôtes : « Je suis venu à vous par voie terrestre et vous m’avez donné la mer ; bien mieux, en partageant avec moi votre sagesse, vous m’avez donné le pouvoir de voyager à travers les cieux. De ces dons, je vais enrichir l’esprit des Grecs et je continuerai à m’entretenir avec vous, comme si vous étiez présents. »
Guérisons et miracles
De retour au pays, tous ses faits et gestes furent empreints d’un nouveau pouvoir. Son esprit brillant, sa piété et ses miracles se répandirent à travers tout le pays. Il allait de ville en ville, prêchant sur les marches des temples. Il appelait les gens à se détourner de leurs mœurs dissolues et des jeux cruels de l’époque, pour se consacrer à l’étude et à la philosophie. Il prêchait la communauté des biens et la nécessité de partager avec les pauvres. Critiquant l’attitude alors répandue consistant à ridiculiser la générosité envers les pauvres, il interrogeait son auditoire en ces termes : « Devons-nous plutôt nous barricader chez nous comme des oiseaux en cage qu’on engraisse, occupés uniquement à satisfaire nos obscurs appétits jusqu’à éclater ? »
Il avait toujours des mots de compassion pour les pauvres et les nécessiteux, pour ceux qui souffraient dans leur cœur ou dans leur corps. Il guérissait beaucoup par imposition des mains. Il pouvait regarder attentivement une âme en peine, connaître son passé et proposer une direction à suivre. A Rome, il ramena à la vie une fillette qu’on allait enterrer. Il repoussait les démons. Sa vision traversait le temps et l’espace. A Ephèse, il prévint les habitants de l’approche de la peste et les libéra ensuite de l’épidémie. Il eut connaissance de l’incendie d’un temple à Rome et de l’assassinat de l’empereur Domitien, à l’instant où cela se produisit, alors qu’il séjournait loin de là. Des foules immenses venaient écouter les paroles de cet homme qui savait parler aux âmes, à une époque où de telles voix étaient rares.
Activisme politique
Apollonius était aussi à l’aise dans les rues des cités au milieu du peuple, qu’avec les souverains dans leur palais. Avant d’accéder au trône, l’empereur Vespasien écouta ses conseils, au cours de longs entretiens sur l’art de gouverner. Plus tard, Titus et Nerva furent également ses amis et confidents.
Il ne resta jamais silencieux face aux despotes de son temps, considérant de son devoir de combattre l’oppression où qu’elle se trouve. Sous le règne de Néron, il fut accusé de haute trahison, mais au moment où on voulut lui lire les accusations portées contre lui, celles-ci avaient mystérieusement disparues du parchemin quand il fut déroulé. Lorsqu’en 66 apr. J.-C (année du martyr de Saint Pierre) Néron expulsa de Rome tous les philosophes, Apollonius partit pour l’Espagne. Damis nous laisse entendre qu’il y rencontra un certain nombre d’activistes qui dirigèrent ensuite la révolte contre Néron. Sous le règne de Domitien, il entra courageusement dans une Rome hostile, afin de prendre la défense d’un ami accusé de trahison. Il fut alors mis en prison et enchaîné. Lorsque Damis, consterné, lui rendit visite, il lui dit de ne pas s’inquiéter et se libéra sans effort des chaînes qui lui enserraient les jambes. Il passa ses journées d’emprisonnement à réconforter ses codétenus et leur enseigna la véritable liberté intérieure, celle qu’apporte le Royaume de Dieu.
Trente huit ans s’étaient écoulés depuis son séjour en Inde. A présent, ses cheveux étaient devenus gris et son visage s’était ridé, mais il avait gardé la beauté et la prestance de sa jeunesse. Lorsqu’il fut jugé en présence des notables de Rome, il magnétisa la foule et répondit calmement aux accusations portées contre lui. Domitien — qui était à la fois juge et juré — en fut comme frappé de stupeur. Apollonius fut rapidement acquitté et à la surprise générale, il disparut soudain du tribunal. Le jour même, il rejoignait Damis à Puteoli, à une distance représentant normalement un voyage de trois jours. La nouvelle de sa libération se répandit dans tout le pays où presque personne ne s’attendait à le voir s’en sortir vivant.
Les dernières années de sa vie publique le virent voyager et enseigner, en compagnie de Damis. Quand finalement, il se sépara de son ami, il le fit de façon obscure, en l’envoyant à Rome porter un message à l’empereur. Damis n’oublia jamais ses mots d’adieu : « Damis, toutes les fois qu’au cours de tes méditations solitaires tu penseras à un sujet élevé, tu me verras. » De multiples rumeurs se répandirent sur la mort d’Apollonius, bien qu’on n’ait jamais retrouvé son corps.
La place d’Apollonius dans l’Histoire
Dans tout le monde gréco-romain, Apollonius fut reconnu comme le philosophe le plus brillant du Ier siècle. Après sa disparition, on érigea des temples en son honneur. L’empereur Adrien rassembla ses lettres ; les livres qu’il écrivit — sur l’astrologie, la philosophie et celui sur la vie de Pythagore — furent conservés dans les grandes bibliothèques de l’époque.
Au début du IIIe siècle, Julia Domna, l’épouse de l’empereur Septime Sévère, se procura les écrits de Damis et chargea Philostrate, un philosophe de l’époque, de rédiger une biographie d’Apollonius. Ce livre est le seul témoin de la vie de cet instructeur, qui ait survécu aux destructions du temps. Il lui rend un hommage affectueux, le confirme comme personnage historique de premier plan et décrit sa grande popularité dans les pays où il a séjourné.
Pourtant, dès le IVe siècle, ses guérisons et ses miracles furent très controversés. Le christianisme était devenu une religion établie et les Pères de l’Eglise avaient commencé à attribuer à Jésus le statut de « fils unique de Dieu ». Ni l’idée de réincarnation, ni les miracles d’Apollonius n’avaient de place dans leur vision du monde. Par la suite, les théologiens opposèrent Apollonius à Jésus, le désignant comme charlatan, magicien noir et même comme l’antéchrist, comme si deux saints hommes n’avaient pu marcher sur Terre en ce même âge.
Cette polémique s’est poursuivie jusqu’à nos jours. La plupart des traducteurs modernes de l’œuvre de Philostrate portent un regard cynique sur sa biographie d’Appolonius, à laquelle ils ajoutent d’abondants commentaires tournant en ridicule les descriptions de ses miracles. Le seul ouvrage récent qui lui soit franchement favorable est l’Apollonius de Tyane, de G.R.S Mead, secrétaire d’Helena Blavatsky.
L’héritage
Les vies de Jésus de Nazareth et d’Apollonius de Tyane sont une illustration de l’éternelle loi de renaissance et de perfection. A sa mort, Jésus offrit sa vie au monde comme une promesse : « En vérité, je vous le dis, celui qui croit en moi et en ce que je fais pourra faire de même et accomplir des œuvres bien plus grandes encore, car moi, je retourne vers mon Père » (Jean 14.12).
Apollonius a incarné la réalisation de cette promesse en atteignant au cours de sa vie la perfection d’un Maître de Sagesse. Il a mené une vie de renoncement aux biens de ce monde. Malgré sa notoriété, il n’a établi aucune organisation. Malgré ses nombreux disciples, il n’a initié personne à la poursuite de son œuvre. Par ses dernières volontés et son testament, il n’a légué qu’une chose à l’humanité : les principes philosophiques qui lui étaient chers.
Bien qu’elles n’aient laissé que peu de trace de leur passage, les deux vies de cette grande Ame sont un exemple pour ses frères humains. Dans les ténèbres du monde, elles ont été autant de signes qui parlaient à l’esprit et au cœur de l’homme, une douce caresse qui guérissait l’âme. Leur appel résonne encore aujourd’hui et guide l’humanité sur l’ancien chemin de l’Initiation. Par leur vie, ils ont montré le chemin de Dieu, un chemin qui est une promesse, l’espoir et l’héritage divin de ceux qui foulent cette Terre.
Sources : G.R.S Mead : Apollonius de Tyane ; Edward Berwick : La vie d’Apollonius de Tyane ; Priaux, Osmond de Beauvoir : Les voyages d’Apollonius de Tyane en Inde.
Auteur : Bette Stockbauer, journaliste freelance associée avec Share International, basée à Red Rock, Texas (Etats-Unis).
Thématiques : sagesse éternelle
Rubrique : Divers ()
