Partage international no 195 – novembre 2004
par Swami Nirliptananda
Il doit exister des raisons essentielles pour que l’hindouisme ait survécu en dépit de toutes les vicissitudes. L’une d’entre elles pourrait être son esprit de tolérance. En dépit de toutes les provocations et lorsque, apparemment, appliquer la méthode opposée serait plus efficace, les hindous s’en tiennent toujours à ce principe. Le temps leur a prouvé qu’ils avaient raison. Nous vivons aujourd’hui dans de telles conditions que la seule alternative à la tolérance est l’autodestruction.
L’hindouisme accepte la diversité et l’inégalité comme des manifestations inhérentes aux lois de la nature, mais la tolérance, une vision commune et le partage des ressources peuvent faire beaucoup pour atténuer ces différences. L’homme est doté d’une intelligence qu’il peut utiliser soit pour le bien commun, soit pour son profit personnel ou celui du groupe dont il fait partie. L’hindouisme met l’accent sur le bien commun (streyas), opposé au bien personnel (preyas). Le Mahabharata, l’un des textes sacrés hindous, enseigne que l’individu doit se sacrifier pour le bien de la famille. La famille devrait se sacrifier pour le bien de la société, la société pour le bien de la nation et la nation pour le bien du monde. Et dans la Bhagavad Gita, le Seigneur Krishna déclare que celui qui fait la cuisine pour lui tout seul mange une nourriture dénaturée.
Lorsqu’il existe un conflit d’intérêt, si nous appliquons le principe du sacrifice nous pouvons éviter beaucoup de violence et de souffrance inutile. C’est seulement lorsque nous sommes trop centrés sur nous-mêmes que nous perdons conscience de la nécessité de prendre les autres en considération.
Chaque personne et chaque nation ont un rôle à jouer pour la sauvegarde de l’intérêt général. Dans la mesure où nous refusons cette responsabilité, nous contribuons à la création d’une atmosphère conflictuelle. Trop souvent les gens restent indifférents aux choses négatives qui peuvent se produire car elles ne les concernent pas directement. Il est nécessaire que chacun prenne davantage conscience de son rôle et de l’importance de cultiver une attitude positive de manière à prévenir tout ce qui peut conduire à la souffrance.
Les problèmes fondamentaux du monde d’aujourd’hui viennent de l’homme lui-même. C’est lui qui les a forgés. L’homme doit apprendre à vivre avec ses semblables. Il doit apprendre à tolérer des points de vue différents du sien, accepter la diversité comme une chose naturelle, accepter que chacun ait le droit d’exister, accepter de ne pas enfreindre les libertés d’autrui, accepter l’idée que la vie est sacrée et que personne n’a le droit de la supprimer quelles que soient les circonstances.
Le Mahabharata nous prodigue des conseils à cet égard : « On ne devrait jamais infliger à autrui ce que l’on considère comme injurieux pour soi-même. Ceci résume le Dharma (le principe éternel de la coexistence mutuelle). Celui qui agit différemment ne tient pas compte du Dharma.»
Les hindous croient que, bien que Dieu soit unique, il en existe différents concepts. Tant qu’ils ne l’ont pas compris les gens débattent de la question de Dieu. Lorsqu’un homme a enfin atteint la réalisation, il se tait, car un homme réalisé sait que la langue ne peut jamais pleinement exprimer ce que le cœur a « vu ».
Dans la Bhagavad Gita Krishna dit : « Les divers sentiers que prennent les hommes conduisent tous vers moi. Quelle que soit la façon dont un homme me vénère, je remplis son aspiration. » Des milliers d’années avant la Bhagavad Gita, le Rig veda exprimait ceci d’une manière différente : « La réalité est une. Les Sages la décrivent de différentes manières. » Ceci signifie que chacun doit respecter les aspirations d’autrui, même si elles sont différentes des siennes. Toute chose a évolué à partir de la Source éternelle et tout retourne vers cette même Source. Le reconnaître est très important. Cela permettrait d’éviter bien des conflits.
Les hindous ne croient pas que Dieu puisse être satisfait du massacre des autres en son nom, ni du prosélytisme, un principe directement opposé à l’harmonie. Celui-ci est peut-être une des causes majeures de conflit dans le monde. Alors que les religions prosélytes réprouvent la conversion de leurs propres fidèles à d’autres religions, elles n’ont aucun scrupule à essayer de convertir les fidèles d’une autre religion. Etant donné que les hindous sont tolérants et ont une attitude libérale, ils sont considérés comme une cible facile, et des moyens détournés et des approches agressives sont utilisés pour les convertir. Ceci crée une atmosphère qui engendre la violence. La tolérance des hindous est considérée comme allant de soi. Lorsqu’une religion essaie de profiter de la nature bienveillante des autres, cela crée une situation qui sape les valeurs religieuses elles-mêmes. Les gens perdent alors tout intérêt pour les religions dogmatiques et recherchent d’autres sources de satisfaction.
L’Inde fournit l’exemple de quatre grandes religions qui coexistent sans problème. Trois d’entre elles, l’hindouisme, le bouddhisme et le jaïnisme sont d’origine ancienne. Sur le plan doctrinaire, elles ne croient pas au concept de « salut exclusif ». L’idée de salut exclusif relève de la discrimination religieuse et de l’intolérance. Elle encourage ses adeptes à dénigrer les autres et leurs croyances. Pour faire disparaître les tensions, les ouvrages religieux devraient être examinés avec soin et à chaque fois qu’existe une incitation à la haine, au dénigrement ou à l’insulte d’autres personnes ou de leur religion, les passages devraient être modifiés ou supprimés. Puisque l’idée de salut exclusif joue un rôle important dans la conduite des hommes, elle devrait être améliorée afin de répondre aux critères d’une conduite civilisée, libérée des préjugés et de la haine qui conduisent à la guerre, à la destruction des ressources, à la famine, menaçant ainsi notre existence même.
Les doctrines du karma (de l’action responsable) et de la réincarnation sont basées sur les religions indiennes. La première est liée à la loi de causalité impliquant que toute action provoque une réaction égale. Contrairement aux animaux, l’homme a un rôle responsable à jouer dans le schéma de la vie. La question qui nous préoccupe aujourd’hui est celle des problèmes que l’homme a lui-même engendrés. Ceci implique que la race humaine n’a pas respecté le statut qui était le sien.
Selon l’hindouisme l’homme est son propre ami ou, au contraire, son propre ennemi. Ses ennemis réels sont à l’intérieur de lui-même. Ce sont le désir, la colère et l’avidité. Ces trois fléaux privent l’individu de son équilibre mental, le poussant à une conduite anormale. Le but des disciplines et des valeurs religieuses est de lui apprendre à contrôler ces tendances négatives, car lorsqu’elles prennent possession de son esprit, toute forme de connaissance s’éloigne de lui. Un homme en colère est toujours destructeur. Les sages disent qu’aussi longtemps que l’esprit sera ainsi possédé, il y aura conflit. Si un homme ne dispose pas d’armes conventionnelles, il prendra un bâton ou des pierres. S’il n’en a pas, il utilisera ses poings. Les frères se battront contre leurs frères, les sœurs contre leurs sœurs et les maris contre leurs femmes.
Pour surmonter ces tendances négatives, l’homme doit pratiquer la retenue, la compassion et la charité. Lorsque ces vertus lui font défaut, il ne se conduit pas de manière naturelle. L’énergie de la jeunesse, sans maîtrise de soi, mène à la sensualité. Le pouvoir, dénué de compassion, mène à la tyrannie. La richesse, sans esprit de charité, engendre la pauvreté, la maladie et la famine. Notre monde dispose de suffisamment de nourriture pour tous, mais en raison de la cupidité, certaines régions connaissent la pénurie et la famine alors qu’ailleurs règnent l’abondance et le gaspillage. Si les excédents de ressources étaient dirigés là où l’on en a besoin, beaucoup de souffrance pourrait être évitée.
La vénération des hindous pour les animaux, par exemple la vache sacrée, aussi bien que pour les plantes, les rivières, les collines, les montagnes, notre mère la Terre, ont suscité de sévères condamnations de la part des religions monothéistes. Pour elles les hindous n’ont aucune notion de Dieu. Elles les ont traités de tous les noms comme s’il s’agissait de sauvages. Elles les ont considérés comme des païens, des mécréants, des gens à convertir et à sauver ! Un journal new-yorkais a déclaré il y a plus de cent ans : « Après avoir entendu Vivekananda, nous avons réalisé combien il était insensé d’envoyer des missionnaires dans cette nation cultivée, l’Inde. » [New York Herald Tribune, 15 avril 1894] Cependant les évangélistes considèrent qu’on n’en a pas fait assez et que davantage d’efforts devraient être accomplis pour amener les populations de culture orientale sous leur domination. Ceci s’applique également aux populations indigènes et tribales à travers le monde. A mon avis, le rôle de la religion devrait être de transformer l’instinct de domination en un esprit de partage et de service altruiste (seva).
Selon la philosophie hindoue, en toute chose existe l’Essence divine. Découvrir celle-ci est l’objectif de la pratique spirituelle et des systèmes de méditation hindous. Ce sont des moyens qui permettent de faire l’expérience d’une affinité avec toute chose. Il en résulte que les hindous sont généralement végétariens. L’ancien législateur, Manu, a dit ceci : « L’homme qui donne l’ordre de tuer un animal, celui qui le tue, celui qui l’emporte au marché, celui qui le vend, celui qui l’achète, celui qui le fait cuire, celui qui le mange – tous sont également coupables. Il n’existe pas de péché pire que celui de manger la chair d’un autre pour l’ajouter à la sienne. »
Lorsque nous prenons en compte l’exploitation de la nature et les divers effets qu’elle produit sur le climat et l’environnement, la pollution qui affecte toute forme de vie, la cruauté gratuite et la destruction, le sentiment d’insécurité et de peur, le stress qui sape toute vitalité, nous réalisons combien il est important pour nous de travailler ensemble afin de rendre notre monde plus humain, plus tolérant, plus respectueux de la nature, de la vie et des biens d’autrui.
Les considérations précédentes montrent l’attitude générale des hindous et combien ils sont sensibles à la manière d’agir des autres. Le fait qu’ils soient tolérants ne signifie nullement qu’ils soient insensibles à la manière dont on les traite. La considération pour autrui et l’honnêteté sont des principes généraux : si chacun les suit, quelles que soient ses croyances personnelles, le monde sera pour tous un endroit plus agréable à vivre.
Auteur : Swami Nirliptananda, attaché à l’un des temples hindous de la communauté asiatique de Londres, est l’un des swamis les plus proches de Maitreya et de ses enseignements.
Thématiques : environnement, spiritualité
Rubrique : Divers ()
