Partage international no 195 – novembre 2004
par George Soros
Cette rubrique rassemble une sélection d’appels à la raison et au changement, lesquels se font de plus en plus pressants à mesure que la situation empire.
Le milliardaire George Soros, qui consacre des milliards de dollars pour la promotion de la démocratie, est aussi un défenseur actif de la liberté et de la justice. Lors d’une allocution au Club national de la presse, à Washington, en septembre 2004, G. Soros a invité le public à réagir :
« J’ai choisi de vivre en Amérique parce que j’accorde de l’importance à la liberté et à la démocratie, aux libertés civiles et à une société ouverte
Cette prochaine élection est la plus importante de ma vie, [car] le président Bush met notre sécurité en danger, portant préjudice à nos intérêts vitaux et détruisant les valeurs américaines.
Si Bush est réélu, cela signifiera que nous approuvons sa doctrine d’action préventive et d’invasion de l’Irak, et nous devrons en supporter les conséquences. Nous sommes face à un cercle vicieux d’escalade de la violence sans qu’on puisse en voir la fin. Mais si nous refusons la politique de Bush lors des élections, nous aurons de meilleures chances de retrouver le respect et le soutien du monde, et de rompre ce cercle vicieux.
[ …] Le président Bush a fait taire toutes les critiques en les qualifiant d’antipatriotiques […] Nous sommes en train de perdre les valeurs qui ont fait la grandeur de l’Amérique.
[…] Le président a fait une erreur de jugement fondamentale : le fait que les terroristes sont manifestement mauvais ne rend pas une quelconque riposte automatiquement meilleure. Ce que nous faisons pour combattre le terrorisme peut fort bien être erroné. Reconnaître que l’on puisse se tromper est le fondement d’une société ouverte. Le président Bush n’admet aucun doute et ses décisions ne s’appuient pas sur la réalité. Au cours des 18 mois qui ont suivi le 11 septembre, il s’est arrangé pour supprimer toute contestation. C’est ainsi qu’il a pu conduire la nation aussi loin sur la mauvaise voie.
[…] La guerre et l’occupation engendrent des victimes innocentes. Plus de 1 000 soldats américains sont morts en Irak. Le reste du monde voit aussi les morts Irakiens : au moins vingt fois plus. Quelques-uns essayaient de tuer nos soldats, mais d’autres, beaucoup plus nombreux, étaient totalement innocents, sans compter les femmes et les enfants. Chaque victime innocente contribue à attiser la colère des terroristes contre l’Amérique et leur apporte de nouveaux combattants.
La vague de sympathie pour nous qui a suivie le 11 septembre, à travers le monde, a été remplacée par un ressentiment tout aussi généralisé. Beaucoup plus de gens sont prêts à risquer leur vie pour tuer des Américains qu’il n’y en avait le 11 septembre, et notre sécurité, au lieu de s’améliorer comme le prétend le président Bush, s’est détériorée. Je crains que nous ne soyons entrés dans une escalade de la violence, où notre peur et leur haine se nourrissent réciproquement. C’est un processus qui n’est pas prêt de s’arrêter. Si nous réélisons le président Bush, cela voudra dire au monde que nous approuvons sa politique et nous serons encore longtemps en guerre.
Je réalise que ce que je dis est forcément impopulaire. Nous sommes piégés dans un malentendu engendré par le traumatisme du 11 septembre et encouragé par l’administration Bush.
[…] Le président Bush insiste sur le fait que les terroristes nous détestent pour ce que nous sommes – un peuple aimant la liberté – et non pour ce que nous faisons. Eh bien, il a tort. Il prétend aussi que les scènes de tortures dans la prison d’Abu Ghraib étaient le fait de quelques brebis galeuses. Là aussi il a tort. Ces tortures faisaient partie d’un système de traitement des détenus, et ce sont nos troupes en Irak qui en paient le prix.
[…] La campagne de Bush s’appuie sur la supposition que les gens ne se préoccupent pas vraiment de la vérité et qu’ils croiront pratiquement n’importe quoi si on le leur répète assez souvent […] J’ai envie de crier du haut des toits :« Réveille-toi, Amérique. Ne vois-tu pas qu’on t’induit en erreur ? »
Au sein de l’administration Bush, un noyau influent dirigé par le vice-président Dick Cheney avait envie d’envahir l’Irak bien avant le 11 septembre. L’attaque terroriste leur a donné leur chance. S’il vous faut une preuve tangible que le président Bush ne mérite pas d’être réélu, réfléchissez à l’Irak. La guerre en Irak a été une erreur du début à la fin – si elle peut avoir une fin. C’est une guerre choisie et non une guerre nécessaire, malgré ce qu’affirme le président Bush. […] Nous sommes entrés en guerre sur de faux prétextes. Les véritables raisons d’attaquer l’Irak n’ont toujours pas été révélées. Les armes de destructions massives sont introuvables, et les liens avec Al Qaïda n’ont pas été établis. Le président Bush a ensuite prétendu que nous sommes entrés en guerre pour libérer le peuple irakien. Toute mon expérience dans la promotion de la démocratie et d’une société ouverte m’a appris que la démocratie ne peut être imposée par des moyens militaires. Et l’Irak serait le dernier pays dans lequel je choisirais de tenter d’introduire la démocratie […] ce qui est démontré par l’actuel chaos.
[…] Mais aujourd’hui les Irakiens détestent l’occupation américaine […]Nous n’aurions pas dû assurer la seule protection du ministère du pétrole, mais aussi celle des autres ministères, des musées et des hôpitaux. Bagdad et les autres villes du pays ont été détruites après que nous les ayons occupées. Lorsque nous avons rencontré de la résistance, nous avons employé des méthodes qui ont aliéné et humilié la population. La façon dont nous avons envahi les maisons et traité les prisonniers ont engendré ressentiment et colère. L’opinion publique du monde entier nous condamne.
La campagne de Bush s’efforce de nous présenter les choses sous un jour favorable, mais la situation en Irak est terrible. La partie occidentale du pays a été en majorité abandonnée aux insurgés […] Les espoirs de tenir des élections libres et justes en janvier diminuent rapidement et la guerre civile menace. Le président Bush a reçu en juillet une estimation pessimiste de la part des services de renseignements, mais il a gardé ce rapport sous le coude et a omis d’en informer l’électorat.
La guerre de Bush en Irak a causé un tort inestimable aux Etats-Unis. Elle a affaibli notre pouvoir militaire et démoli le moral de nos forces armées. Avant la guerre en Irak, nous pouvions prétendre avoir un immense pouvoir dans n’importe quelle partie du monde. Nous ne le pouvons plus car nous sommes embourbés en Irak. L’Afghanistan échappe à notre contrôle.
[…] En envahissant l’Irak sans une deuxième résolution de l’Onu, nous avons violé la loi internationale. En maltraitant et en torturant des prisonniers, nous avons violé la Convention de Genève. Le président Bush s’est vanté que nous n’avions pas besoin du sauf-conduit de la communauté internationale, mais nos actes ont mis notre sécurité en danger – en particulier la sécurité de nos troupes.
[…] Beaucoup de nos soldats reviennent d’Irak avec de graves traumatismes et d’autres troubles psychiques, et beaucoup souffrent aussi de blessures physiques.
Il y a beaucoup d’autres décisions pour lesquelles l’administration Bush peut être critiquée, mais aucune n’est aussi importante que l’Irak. L’Irak nous a coûté à ce jour plus de 200 milliards de dollars – un montant énorme. Cet argent aurait pu être employé ailleurs. Les coûts vont augmenter car il a été beaucoup plus facile d’entrer en Irak qu’il ne sera d’en sortir […] car nous sommes pris dans un bourbier.
Beaucoup de personnes avaient prédit ce bourbier. Je l’avais prédit dans mon livre The Bubble of American Supremacy (la bulle de la suprématie américaine) Et je n’étais pas le seul : des diplomates et des militaires de haut rang ont désespérément averti le président de ne pas envahir l’Irak. Mais il a ignoré leurs conseils avisés. Il a réprimé toute critique. Les discussions sur l’Irak restent figées même pendant cette campagne présidentielle du fait de l’idée que toute critique contre notre commandant en chef ferait courir des risques à nos troupes. Mais cette guerre est la guerre de Bush et il devrait en être tenu pour responsable. C’est une mauvaise guerre conduite de la mauvaise manière. Pendant quelques instants prenez du recul par rapport à la cacophonie de la campagne électorale et demandez-vous qui nous a mis dans cette situation ? Malgré ses fanfaronnades de Texan, G. Bush n’est pas qualifié pour être notre commandant en chef.
Il y aurait encore beaucoup à dire sur ce sujet, et je l’ai dit dans mon livre.
[…] J’attends avec impatience d’entamer un débat critique, car l’enjeu est extrêmement important. »
Etats-Unis
Auteur : George Soros, millardaire qui consacre des milliards de dollars pour la promotion de la démocratie, est aussi un défenseur actif de la liberté et de la justice
Sources : www.GeorgeSoros.com
Thématiques : politique, Économie
Rubrique : La voix de la raison (« Hormis la guerre, rien ne compromet aussi gravement l’avenir de l’humanité que la pollution. Constatant qu’il en est ainsi, certains pays ont pris des mesures pour la réduire et pour limiter le réchauffement climatique. D’autres, parfois parmi les plus gros pollueurs, nient la réalité d’un tel réchauffement en dépit des preuves qui s’accumulent. A tout moment, dorénavant, les changements climatiques montrent sans l’ombre d’un doute que la planète est malade, qu’elle a besoin de soins immédiats et attentifs pour retrouver l’équilibre. Le temps nous est compté pour mettre fin aux ravages que subit quotidiennement la planète Terre. Chaque homme, chaque femme, chaque enfant a son rôle à jouer dans sa restauration. Oui, le temps presse. Save Our Planet (S.O.P.), sauvons notre planète ! »
Source : Le Maître de B. Creme, S.O.P. Sauvons notre planète, 8 septembre 2012)
