La consommation efrénée élargit le fossé entre les riches et les pauvres

Pnud : Rapport 98

Partage international no 125février 1999

Chaque année depuis 1990, le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud) charge une équipe d’experts indépendants de rédiger un rapport sur le développement humain, qui examine des questions d’ordre mondial et d’importance majeure. Ce rapport ne se borne pas à considérer l’augmentation du revenu moyen comme unique facteur d’amélioration de la condition de l’homme. Il prend également en considération des facteurs comme l’espérance moyenne de vie, le degré d’alphabétisation et l’état de bien-être général. Il soutient que le développement humain est en fin de compte « un processus d’élargissement de la capacité de choix des individus ».

Le dernier rapport se préoccupe des questions de consommation de biens et de services, et examine comment cela peut favoriser ou freiner le progrès humain. Malgré un fort développement de la consommation dans de nombreux pays, plus d’un milliard de personnes ont des moyens tellement faibles qu’elles sont dans l’incapacité de subvenir à leurs besoins les plus essentiels.

Dans son ensemble, la consommation de biens et de services atteindra les 24 000 milliards de dollars cette année, soit le double de celle de 1975. Les gens n’ont jamais autant consommé en nourriture, en énergie, en éducation, en transports, en communication et en divertissements. L’espérance de vie est plus longue et les libertés individuelles sont plus grandes du fait d’un meilleur accès aux services de santé, à l’éducation, aux produits manufacturés, aux crédits bancaires et aux différentes technologies. Mais d’après le Rapport sur le développement humain de 1998, les schémas de consommation actuels ont des conséquences inacceptables au niveau humain. Ce rapport met en évidence le fait que des inégalités flagrantes, en termes de consommation, touchent maintenant plus d’un milliard de personnes, qui ne parviennent même pas à subvenir à leurs besoins les plus essentiels.

Parmi les 4,4 milliards d’habitants des pays en voie de développement, presque 70 % vivent au sein de communautés privées d’une hygiène de base ; 30 % manquent d’eau potable ; 25 % sont mal logées ; 20 % ne bénéficient pas de services de santé modernes; 20 % des enfants scolarisés ne dépassent pas le niveau primaire et un pourcentage équivalent souffre de malnutrition. Pour les plus pauvres habitants de la planète, toutes les corvées quotidiennes, y compris le transport de l’eau et des carburants, s’accomplissent par voie pédestre.

« Il n’y a rien de criminel à consommer abondamment, affirme James Gustave Speth, administrateur du Pnud. Mais il est scandaleux de constater que le niveau de consommation des pauvres est tellement bas qu’ils ne peuvent même pas subvenir à leurs besoins les plus essentiels. »

Le rapport dévoile que, avec la mondialisation des marchés, la demande en produits et en services de luxe est en pleine explosion, même au sein de communautés que l’on considère habituellement comme étant pauvres. Ce que l’on considérait, il y a 20 ans, comme étant luxueux est maintenant devenu indispensable – une voiture pour chaque famille française de classe moyenne, une montre pour chaque famille rurale en Inde, un réfrigérateur pour chaque famille chinoise. Entre 1975 et 1995, les ventes de postes de radio en Afrique ont augmenté de plus de 400 % ; en Amérique latine celles des appareils de télévision de plus de 500 % ; en Asie de l’Est celles des automobiles de 1400 %. En Corée du Sud, les ventes d’ordinateurs personnels sont de plus de deux fois supérieures à celles réalisées en Norvège. Au Brésil, au Chili et en Corée, les ventes d’appareils de télévision atteignent ou dépassent le niveau de celles réalisées au sein des pays industrialisés. En Chine, les abonnements à la télévision par câble sont passés de 11 millions en 1990 à 35 millions en 1995.

Le rapport note que, malgré ces forts taux de croissance de leur consommation, les pays en voie de développement sont loin d’atteindre les niveaux de consommation des nations les plus riches.

Une répartition inégale des revenus provoque l’exclusion sociale lorsque, dans l’échelle des valeurs de la société, trop d’importance est accordée à ce qu’une personne possède par rapport à ce qu’elle est ou est capable de faire. « Un adolescent qui ne porte pas les dernières chaussures à la mode peut se sentir mal à l’aise parmi ses camarades de classe. Dans les campagnes de l’Inde, une jeune femme peut se voir exclue du mariage lorsque sa famille n’a pas les moyens de payer sa dot. »

Le rapport nous avertit que lorsque les standards de vie que fixe la société dépassent les revenus, les schémas de consommation sont déséquilibrés. « Les dépenses des ménages pour une consommation de luxe peuvent prendre le pas sur des dépenses essentielles comme l’alimentation, l’éducation, la santé, les soins des enfants et l’épargne. »

La croissance débridée de la consommation fait subir à l’environnement des stress sans précédent, faisant peser une menace supplémentaire sur ceux qui consomment le moins. Bien que la croissance de la consommation dans les pays en voie de développement fasse également subir des stress à l’environnement, les niveaux de consommation sont encore loin d’approcher ceux des pays industrialisés. La consommation des combustibles fossiles a pratiquement quintuplé depuis 1950 et le cinquième le plus riche de la population mondiale en consomme environ 53 %.

Les émissions de dioxyde de carbone sont de 21 tonnes par habitant et par an aux Etats-Unis, alors qu’elles sont seulement de trois tonnes en Chine.

Le cinquième le plus pauvre de la planète, responsable de seulement 3 % des émissions de dioxyde de carbone, occupe des régions basses particulièrement exposées à la montée du niveau de la mer, provoquée par le réchauffement global de la planète. Avec une élévation d’un mètre du niveau de la mer, le Bangladesh perdrait 17 % de la superficie de ses terres. L’Egypte en perdrait 12 % et sept millions d’Egyptiens seraient privés de logement. Une grande partie des petites îles telles que les Maldives et Tuvalu seraient englouties par les vagues.

A l’échelle mondiale, les quantités de poissons pêchés en mer ont quadruplé depuis 1950 et la consommation d’eau courante a presque doublé depuis 1960. La consommation de bois à des fins industrielles et domestiques a augmenté de 40 % au cours de ces 25 dernières années. Mais d’après le rapport, une fois encore, les pauvres sont les derniers bénéficiaires et ils souffrent amèrement des conséquences d’habitudes de consommation destructrices. Dans les pays en voie de développement, le poisson est la principale source de protéines pour presque un milliard de personnes, mais les pratiques de pêche destructrices des nations industrialisées ont dégradé de nombreuses réserves de poissons, entraînant ainsi une augmentation des prix devenus inabordables pour les pauvres.

Le manque d’eau potable contraint des millions et des millions de pauvres à dépendre de sources insalubres. Celles-ci sont à l’origine de quelque deux milliards de cas de diarrhée par an et sont une des principales causes de mortalité parmi les nourrissons et les jeunes enfants. Le coût élevé et le manque de combustibles modernes, au sein des communautés pauvres, contraignent des millions et des millions de personnes, principalement des femmes, à cuire leurs aliments dans une pièce enfumée, sur des feux à base de bois ou de bouses animales. D’après le rapport, presque les deux tiers des 2,7 millions de décès dus chaque année à la pollution de l’air seraient causés par les émanations de fumées à l’intérieur d’habitations appartenant à des familles pauvres.

La bonne nouvelle est que, alors que la consommation a atteint des niveaux records, l’utilisation de ressources non renouvelables s’est ralentie. De nouvelles réserves ont été découvertes, la tendance de la consommation va vers des produits et des services moins gourmands en ressources, l’énergie est produite d’une manière plus efficace et le recyclage est devenu plus populaire. A la suite des campagnes de sensibilisation à la protection de l’environnement, certains consommateurs se sentent plus concernés quant à leurs rapports avec l’environnement.

« Les consommateurs, la société civile et les gouvernements doivent forger de nouvelles alliances afin de créer de nouveaux schémas de consommation, affirme Richard Jolly, le principal coordinateur du rapport. Le monde a besoin de schémas de consommation qui garantissent le partage des ressources et non la division de la société ; qui renforcent les compétences de chacun au lieu de les diminuer ; qui soient viables sur le plan social, ne portant pas atteinte au bien-être d’autrui ; qui soient renouvelables et non dégradantes pour les réserves naturelles de ressources et l’environnement, pour les générations actuelles et futures. »

D’après ce rapport, la consommation est dans une large mesure vitale au progrès humain, mais la vraie question, ce n’est pas la consommation, mais plutôt ses schémas et ses effets : « D’après certains, il faudrait freiner la consommation dans les pays en voie de développement afin de limiter les dégâts causés à l’environnement. Mais ceci signifierait une prolongation des privations déjà profondes et à grande échelle dont pâtiraient les générations futures. »

L’inégale répartition de la consommation
Le cinquième le plus riche de la population mondiale :
– consomme 45 % de la totalité de la viande et du poisson. Le cinquième le plus pauvre doit se contenter de moins de 5 %. En France, la consommation moyenne de protéines par personne est de 115 g par jour, contre 32 g au Mozambique.
– consomme 58 % de toutes les ressources énergétiques. La consommation du cinquième le plus pauvre est de moins de 4 %. Les pays au revenu le plus élevé produisent 65 % de l’électricité mondiale.
– détient 74 % de toutes les lignes téléphoniques, contre 1,5 % pour le cinquième le plus pauvre. La Suède, la Suisse et les Etats-Unis disposent de plus de 600 lignes téléphoniques pour mille habitants. En Afghanistan, au Cambodge ou au Tchad, il y a seulement un téléphone pour mille habitants.
– consomme 84 % de tout le papier, contre 1,1 % pour le cinquième le plus pauvre. En moyenne, la consommation de papier dans les pays industrialisés est de 78,2 tonnes pour mille habitants, alors qu’elle est de 0,4 tonnes dans les pays les plus pauvres.
– possède 87 % des véhicules dans le monde, contre 1 % pour le cinquième le plus pauvre. Dans les pays industrialisés, la moyenne est de 405 voitures pour mille habitants. La moyenne est de 11 pour mille dans les pays de l’Afrique subsaharienne, et de 5 pour mille en Asie de l’Est et du Sud.

Les ultra riches
Les trois personnes les plus riches du monde possèdent des actifs supérieurs à ceux de l’ensemble des 48 pays les moins développés.
Les 15 personnes les plus riches du monde possèdent des actifs supérieurs à ceux de toute l’Afrique subsaharienne.
Les 32 personnes les plus riches du monde possèdent des actifs supérieurs à ceux de l’ensemble de l’Asie du Sud.
Les 84 personnes les plus riches du monde possèdent des actifs supérieurs à ceux de la Chine, le pays le plus peuplé, avec 1,2 milliard d’habitants.
Les 225 personnes les plus riches du monde ont des actifs cumulés qui dépassent mille milliards de dollars, soit l’équivalent du revenu annuel des 47 % les plus pauvres de la population mondiale, soit 2,5 milliards de personnes.
Le coût total estimé pour assurer et maintenir l’accès universel à une éducation de base pour tous, à des services de santé pour tous, à une alimentation correcte pour tous, et à une eau consommable et des services sanitaires pour tous représente environ 40 milliards de dollars par an. Ceci représente moins de 4 % de la richesse conjuguée des 225 personnes les plus riches au monde.


Sources : Rapport sur le développement humain du Pnud, Forbes Magazine
Thématiques : Société, environnement, Économie
Rubrique : Divers ()