La Somalie traumatisée

Partage international no 166juin 2002

par Mika Tanimoto

Depuis plus d’une décennie, la guerre en Somalie est un conflit à peine évoqué par les médias. Ainsi, l’aide envoyée aux victimes est-elle pratiquement nulle, alors que des centaines de milliers de Somaliens sont morts de faim ou dans les combats.

En fait, les intérêts des grandes puissances sont en jeu dans cette guerre (qu’elles préfèrent qualifier de « conflit tribal ») qui a déchiré le pays et rendu ses habitants misérables. Nombre de Somaliens ayant reçu une formation professionnelle, comme les médecins, ont émigré, laissant une grande partie de la population seule aux prises avec ses désordres post-traumatiques.

Des malades enchaînés

Mika Tanimoto, journaliste free-lance japonaise, a entrepris en 1999 une série de reportages sur les maladies mentales causées par la guerre dans ce pays. Les symptômes les plus courants qu’elle a pu observer vont des cauchemars récurrents, des pertes de mémoire et de l’hypersensibilité à la psychose maniaco-dépressive et à la dépression nerveuse.

Les années de guerre ont réduit presque à néant l’infrastructure médicale, et il est impossible de se faire soigner correctement. Mika Tanimoto rapporte que dans certains hôpitaux, la plupart des patients sont attachés à des chaînes cadenassées, dorment à même le sol sur de minces nattes, et ne mangent que du riz. A l’heure actuelle, il n’y a qu’un seul psychiatre dans tout le pays, et la plupart du personnel hospitalier est composé de bénévoles. Souvent, les bâtiments sont réduits à de simples tentes bricolées, disséminées de-ci, de-là, et les patients sont enchaînés à des poids de fer ou à des arbres, pour les empêcher de s’en prendre au personnel ou de s’enfuir dans le désert, où ils ne pourraient survivre.

Malheureusement, beaucoup de familles recourent également à ce procédé barbare, et enchaînent leurs parents malades pour les traîner à l’hôpital, tel cet homme que Mika Tinamoto a vu arriver dans un établissement. Hassan était malade depuis deux ans, et paraissait agité. Au début de la guerre, il enseignait dans un camp de réfugiés, et on le disait merveilleusement cultivé et populaire. Ayant passé quelques jours enchaîné à l’hôpital, il réussit pourtant à s’évader. Sa mère, très âgée, continua à se rendre à l’hôpital chaque jour, dans l’espoir de le voir revenir. Effectivement, il revint au bout d’une semaine, dans un état épouvantable, affamé et à moitié nu.

La responsabilité des nations riches

Ce peuple traumatisé a vraiment besoin d’autres choses que de chaînes, qui ne sont que des solutions de fortune désespérées dans une situation déjà bien cruelle.

Mika Tanimoto pense que ceux qui enchaînent réellement les Somaliens sont les nations les plus riches, car les superpuissances financent la guerre et ont excité les soldats et les civils jusqu’à la folie. Elle nous rappelle que cette guerre oubliée cause toujours des blessures profondes et souvent incurables, et que le fait d’en parler peut avoir des effets bénéfiques. Mais les Somaliens ont également besoin de médicaments, de logements et de nourriture pour vivre de nouveau comme des êtres humains.

Pour davantage d’informations sur la santé mentale des Somaliens, contacter Mika Tanimoto : tamayura@aol.com

Somalie Auteur : Mika Tanimoto, journaliste photogaphe free-lance au Japon
Thématiques : Sciences et santé, Société, politique
Rubrique : Divers ()