La concurrence, ou l’art de tourner en rond

Partage international no 161février 2002

par Donella H. Meadows

Je connaissais déjà cette histoire de l’ours, et vous aussi, probablement : deux campeurs sont assis devant leur tente, quand ils voient un ours énorme les charger. L’un d’eux se met à lacer ses chaussures de course ; l’autre lui dit : « C’est idiot ! Tu n’iras jamais plus vite que cet ours ! » Le premier répond : « Ce n’est pas plus vite que l’ours, que je veux courir, mais plus vite que toi. »

Cette blague m’est récemment revenue à la mémoire, lors d’une conférence à laquelle elle aurait pu servir d’illustration.

C’était une conférence sur l’avenir de l’industrie forestière. Nous avons parlé du développement rapide des scieries en Nouvelle Angleterre (Etats-Unis). Nous nous sommes demandé si les coupes n’allaient pas finir par excéder les capacités de régénération de la forêt, et également si les propriétaires de ces scieries se posaient cette question avant de décider de les agrandir. Nous nous sommes interrogés sur ce qui se produirait si (ou quand), à force d’augmenter chacun de leur côté leurs activités, ils finissaient collectivement par épuiser les ressources forestières.

Croître ou mourir

Pour les gens du métier, la raison de cette course folle vient de ce que les entrepreneurs n’ont pas le choix : pour présenter des prix plus bas que leurs concurrents, il leur faut réduire leurs coûts de production en adoptant sans cesse de nouvelles technologies, plus économes en main d’œuvre et en bois. Il leur faut aussi mettre sur pieds dans le plus grand secret, concurrence oblige, des projets d’expansion de leurs activités. Ils ne connaissent pas les projets de leurs concurrents avant qu’ils ne soient mis en œuvre, ce qui fait qu’ils sont incapables d’avoir une vue d’ensemble de l’offre globale de bois de leur secteur, pour la comparer aux capacités de régénération de la forêt. Ils ne savent qu’une chose, c’est que leur expansion leur permet de produire à moindre prix, et donc d’augmenter leurs chances de survie, avant de s’agrandir une nouvelle fois. Qu’une scierie prenne du retard, et c’est une autre, plus grosse et moins chère, qui prendra sa place. Croître ou mourir.

Les céréaliers du Middle West, par exemple, dont le monde entier envie les récoltes de maïs, sont prêts à tout pour les augmenter encore ; notamment à investir en engrais, herbicides, pesticides, OGM, ou bien dans l’acquisition de terres supplémentaires ou du dernier modèle de tracteur. Ils sont partants pour tout ce qui peut doper leurs récoltes. Plus ils mettent de céréales sur le marché, plus les prix baissent, et plus ils doivent augmenter leur production pour conserver le même niveau de revenus. Le premier à adopter une nouvelle technologie prend un petit avantage sur les autres, et a plus de chances de survivre. Dans le cas contraire, son exploitation rejoint très vite la liste des entreprises vendues aux enchères. Inutile de battre l’ours à la course, il suffit de battre la pauvre cloche qui le fuit avec vous.

Nous avons également abordé le cas des flottes de pêche à la crevette qui écument le Golfe du Mexique. Tous ceux qui y travaillent reconnaissent qu’il y a 30 % de chalutiers en trop pour que la pêche ait un rendement optimal. Ainsi, ils perdent de l’argent pendant 30 % du temps passé en mer, lequel serait mieux employé à terre.

Cette surexploitation ne semble pas épuiser le stock des crevettes (du fait de leur nature exceptionnellement prolifique), en tout cas pour le moment – contrairement à ce qui se passe pour une dizaine d’autres espèces. Elle ne fait qu’épuiser les profits. Ce qui n’empêche pas les capitaines de flotte de continuer à réinvestir dans l’achat de navires plus gros, plus rapides, plus efficaces, pour surclasser leurs collègues.

Essayer de battre son collègue à la course pour échapper à l’ours entraîne des coûts immenses : coûts qui englobent non seulement le gaspillage des investissements et la mise au rebut de machines à peine amorties, mais les licenciements, les familles ruinées et brisées, et la mort de communautés entières. A quoi il faut ajouter les dommages incalculables infligés à l’environnement par l’exploitation jusqu’à l’extrême limite, et parfois au-delà, d’une même ressource. La forêt du nord-est des Etats-Unis est clairsemée de coupes claires toujours plus larges et plus nombreuses, et formée d’arbres de plus en plus jeunes. Les chalutiers des flottes de pêche à la crevette labourent sans cesse les fonds marins du Golfe du Mexique. Leurs filets tuent ou blessent des tonnes de poissons. Les millions de dollars d’engrais et de pesticides délavent les champs de céréales.

Nous avons créé une économie qui maintient au bord de la ruine ceux qui travaillent à assurer la satisfaction de nos besoins fondamentaux, qui les fait vivre dans la peur et une compétition féroce entre eux, et gaspiller à grande vitesse nos ressources financières, humaines et naturelles. Ne serait-il pas plus sage, face au danger, d’arrêter de s’affronter les uns les autres et de commencer enfin à travailler ensemble à résoudre le problème de l’ours ?

Auteur : Donella H. Meadows, récemment disparue, dirigeait l’Institut du développement durable situé dans l’Etat du Vermont, aux Etats Unis. Elle enseignait également les sciences de l’environnement au Collège Dartmouth dans le New Hampshire.
Thématiques : environnement, Économie
Rubrique : Divers ()