Le pouvoir au peuple

Partage international no 146octobre 2000

Interview de Cheri Honkala par Cher Gilmore

Cheri Honkala, fondatrice du Kensington Welfare Rights Union (KWRU), est aussi porte-parole de la Poor People’s Econiomic Human Rights Campaign (Campagne pour les droits économiques des pauvres). Le KWRU est une organisation multi-raciale composée de familles pauvres et de sans logis de Philadelphie, en Pennsylvanie (Etats-Unis), qui se sont unies pour mettre fin à la pauvreté. Il est considéré par le Haut Commissariat des Nations unies pour les droits de l’homme comme l’un des cinq mouvements mondiaux les plus importants pour les droits de l’homme et, en cette qualité, il a reçu le prix Letelier-Moffet des droits de l’homme pour l’an 2000.

Cheri a consacré sa vie à créer ce mouvement puissant mené par les pauvres eux-mêmes pour revendiquer la pauvreté. Elle a été arrêtée le 29 novembre 1999, lors des manifestations de Seattle contre l’Organisation mondiale du commerce (OMC), et accusée d’obstruction alors qu’elle tentait de s’exprimer sans violence. Elle a aussi participé à la Campagne pour les droits économiques des pauvres, contre les Etats-Unis, démarche juridique visant à rendre les Etats-Unis responsables des abus économiques commis contre les droits des pauvres avec la réforme des aides sociales. Cher Gilmore, collaboratrice de Partage international, a interviewé Cheri Honkala avant la mobilisation du 16 avril pour une justice mondiale, à Washington, visant à protester contre la politique du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale.

Partage international : de quelle façon le KWRU a-t-il débuté ?
Cheri Honkala : Je me suis débattue pour subvenir à mes propres besoins et à ceux de mon enfant. Je me suis retrouvée à trois reprises à la rue, dans ce pays, ni pour des problèmes de drogue, ni par refus de travailler, mais simplement parce que je vis en Amérique et que j’étais dans des passes difficiles. La première fois, ce fut suite à mon divorce, les deux autres fois parce que j’avais été licenciée. Lorsque cela vous arrive, vous vous sentez piégé. J’ai créé ce mouvement en 1990, dans les sous-sols d’une église, avec une demi-douzaine d’autres femmes du voisinage aux prises, elles aussi, avec la pauvreté. C’est à partir de là que nous sommes devenues une organisation reconnue sur le plan national.

PI. Comment le KWRU s’est-il développé ?
CH. Il nous a fallu deux à trois ans avant de pouvoir vraiment adjoindre des membres supplémentaires au noyau initial. Pour amener des gens à aller au-delà de leur propre sécurité de logement jusqu’à se consacrer totalement à mettre fin à la pauvreté, il y a un grand pas à franchir.

PI. Qu’est-ce qui a permis aux uns et aux autres de passer d’une approche centrée sur eux-mêmes (tout à fait compréhensible) à une approche plus large ?
CH. Je pense que c’est le fruit d’une éducation politique (aider les gens à comprendre que tant qu’une personne est sans logement dans ce pays, cela pourrait arriver à n’importe qu’elle autre, et donc que notre survie est inséparable de celle des autres. Nous ne pouvons vraiment pas considérer la pauvreté comme un problème individuel. En fait, tout ce sur quoi nous pouvons compter, ce sont les autres, ainsi que sur notre capacité à nous organiser afin d’obtenir satisfaction de nos besoins fondamentaux, et pour cela, les autres sont indispensables.

L’estime de soi avant tout

PI. En quoi consiste votre programme ?
CH. Nous avons adopté une certaine politique concernant les personnes qui nous rejoignent et qui ont un besoin d’aide alimentaire, vestimentaire et de logement. Lorsqu’elles arrivent au sein du groupe, nous ne nous occupons pas seulement de ces problèmes. Elles doivent également suivre des cours et s’engager à contribuer à mettre fin à la pauvreté et à la pénurie de logement dans ce pays. Les premiers cours retracent l’histoire de l’organisation et posent la question : « Pourquoi y a-t-il des pauvres dans ce pays ? » Nous mettons l’accent sur l’estime de soi car la plupart des pauvres qui entrent dans notre organisation sont persuadés qu’ils n’ont pas la moindre valeur. Et nous nous appliquons à leur enseigner la signification de la Déclaration universelle des droits de l’homme.

PI. Cette école transforme-t-elle les gens ?
CH. Oh oui, c’est très étonnant. Ceux qui viennent à nous ne pensent pas avoir le droit de manger tous les jours et croient qu’ils sont des ratés parce qu’ils n’ont pas été capables de nourrir leurs enfants convenablement. Le déclic qui les amène à se mettre en colère et à pourvoir à ce que plus personne n’ait faim dans ce pays, surtout les enfants, est en soi un processus de transformation.

PI. Comment le KWRU est-il lié à la Campagne des pauvres pour les droits économiques de l’homme (PPEHRC) ?
CH. Le KWRU a utilisé un autobus pour sillonner le pays, à la recherche de ce que nous appelons les violations des droits économiques de l’homme. Cela nous a permis de découvrir d’autres organisations qui s’attaquent à la pauvreté et qui sont menées par les pauvres eux-mêmes. C’est à partir de là que nous avons créé le PPEHRC.
Le PPEHRC est le plus vaste mouvement qui lutte pour que chacun accède au moins à ce que la déclaration universelle des droits de l’homme revendique : le droit à un emploi convenablement rémunéré, le droit à un logement décent, la garantie d’une éducation et de soins de qualité. Le KWRU est réputé pour ses écoles de droits économiques humains et enseigne les tactiques de survie et comment s’organiser au jour le jour. Pour avoir un puissant impact national et international, il faut une base solide.

PI. Qu’est-ce qui, selon vous, est unique dans ce que vous faites ?
CH. Le fait que l’ensemble du processus fonctionne sur l’engagement et non sur le profit. Notre personnel n’est pas rémunéré. Nous nous engageons vis-à-vis de ceux qui passent leur existence à résoudre les problèmes de nourriture, d’habillement et de logement. Nous ne commençons pas par distribuer des subsides, ce qui vient en premier, ce sont les problèmes et les besoins des gens et, que nous ayons de l’argent ou non, nous nous efforçons de les résoudre.

PI. Quel est votre espoir pour l’avenir ?
CH. Nous souhaiterions vivre dans un pays où les sans logis et la faim n’existeraient plus, ce qui ne nous semble pas être un objectif impossible à atteindre. Nous l’estimons tout à fait réalisable. Notre travail consiste uniquement à rendre les gens conscients de cela et à les amener à prendre position. La situation dans ce pays s’est tellement dégradée que personne ne peut plus se permettre de rester les bras croisés en déclarant que ce n’est pas son problème.

PI. Les gens entendent-ils ce message ?
CH. Absolument. Si les gens du fin fond de l’Iowa, les personnes âgées et tous les autres à travers tout le pays n’existaient pas, l’organisation ne tiendrait pas . On se rend tout de suite compte si les gens croient à ce que vous faites et entendent votre message lorsqu’ils vous envoient des chèques de 10 dollars depuis l’autre bout du pays, alors qu’eux-mêmes n’ont rien. C’est incroyable. Chaque jour, nous recevons en moyenne quatre cartons de lettres de personnes qui nous écrivent pour nous dire qu’ils n’ont pas de quoi s’acheter des médicaments, ou qu’ils ont des problèmes de logement, etc. La pauvreté ne choisit pas la couleur ou le quartier dans lequel vous vivez.

Une nouvelle génération de leaders

PI. Selon vous, quel est, à part l’argent, votre plus grand défi ?
CH. Notre plus grand défi est une course contre la montre afin de former le plus grand nombre possible de leaders parmi les pauvres et les gens de ce pays qui s’opposent à la pauvreté et désirent y mettre un terme. Nous savons que les riches et les puissants de ce pays sont parfaitement au courant de notre existence, et cela nous inquiète. C’est pourquoi nous devons créer une nouvelle génération de leaders au cours des deux prochaines années.

PI. Avez-vous déjà des opposants ?
CH. Absolument. On ne participe pas à la toute première pétition affirmant que le gouvernement des Etats-Unis est coupable de violation des droits économiques de l’homme sans s’attendre à des réactions. Il y a des gens qui nous aiment et nous le disent, et d’autres qui préféreraient que nous disparaissions et qui nous l’ont clairement fait comprendre. C’est pourquoi il est si important que la presse parle de notre travail et que le plus grand nombre possible de gens soient au courant, car ce n’est qu’ainsi que nous aurons un certain degré de sécurité.

PI. Une date a-t-elle été fixée pour votre procès à propos de la manifestation contre l’OMC ?
CH. Le juge a renvoyé l’affaire, mais uniquement parce que des milliers de lettres sont arrivées du pays tout entier, et même du monde entier, sur le bureau du District Attorney. C’est la seule raison pour laquelle je n’ai pas été emprisonnée, du moins pour le moment, car la bataille n’est pas finie. Les deux années à venir seront déterminantes, et notre succès dépendra de notre capacité à former suffisamment de leaders prêts à mettre fin à la pauvreté et disposés à agir dans ce sens en se consacrant au développement de ce mouvement. Ce n’est que lorsque d’autres leaders seront prêts que je me sentirai en sécurité et que je serai sûre que le travail se poursuivra.

PI. Où en est la Campagne des pauvres pour les droits économiques de l’homme contre les Etats-Unis ?
CH. Cette pétition a été soumise à la Commission interaméricaine des droits de l’homme, le 1er octobre 1999. C’est sans doute dans le courant de l’année que nous passerons en jugement, et le gouvernement américain devra prouver qu’il ne refuse pas aux gens leurs droits fondamentaux. Cette journée sera certainement très intéressante. Nous continuons à réunir de la documentation et nous avons eu la chance de recevoir l’aide de plusieurs juristes d’exception. Ils commencent enfin à se manifester et disent : « Nous nous occupons sans cesse de réprimer les délits – le temps est venu pour nous de faire quelque chose en amont. Que l’on nous prenne pour des fous ou non, nous pensons que le fait de refuser aux gens la satisfaction de leurs besoins fondamentaux constitue une violation des droits de l’homme. » C’est à cela que servira ce procès.

PI. Comment en êtes-vous venue à décider d’engager ce procès ?
CH. Les gens et les gouvernements sont appelés à s’élever dans le monde entier contre la violation des droits de l’homme, et nous avons estimé que le moment était venu de le faire ici, parce que nous avons perdu trop d’êtres chers.

PI. Avez-vous des projets dont vous aimeriez informer nos lecteurs ?
CH. Oui. En novembre, après les élections présidentielles, nous tiendrons le tout premier Sommet mondial des pauvres pour mettre fin à la pauvreté. Ce sommet se tiendra à New York, et nous demandons aux gens de nous envoyer des idées de débats ainsi que des documents, et de continuer à consulter notre page sur le web pour de plus amples informations. Nous avons besoin de toute l’aide possible, notamment en matière de traductions.

PI. Avez-vous d’autres besoins immédiats ?
CH. Oui. Nous avons un besoin urgent de véhicules, nous en avons perdu tellement cette année. Les véhicules que nous recevons ont généralement une durée de vie de trois mois, et les camionnettes servent à apporter de la nourriture à des centaines de personnes chaque jour. En ce moment, nous n’avons plus de camionnettes et nous distribuons la nourriture avec de simples voitures que nous louons à la journée.

PI. Avez-vous autre chose à ajouter ?
CH. Tout ce que je peux dire, c’est que nous avons besoin d’aide. Je tiens à encourager les gens à consulter notre site web et à réfléchir à la manière dont ils pourraient utiliser leurs talents pour nous aider à poursuivre notre tâche.

Contact : Kensington Welfare Rights Union PO Box 50678, Philadelphia, PA 19132, USA, Tél. 215.203.1945.
Email : kwru@libertynet.org. Site web : http://www.kwru.org

Etats-Unis Auteur : Cher Gilmore, collaboratrice de Share International basée à Los Angeles (Californie).
Thématiques : Société, politique, Économie
Rubrique : Entretien ()