Partage international no 75 – novembre 1994
Interview de Desmond Tutu
Peu après les élections sud-africaines, l’archevêque Desmond Tutu, qui s’est toujours qualifié de « prisonnier de l’espoir » dans sa lutte pour la fin de l’apartheid, s’est rendu à l’église Toussaints de Pasadena, en Californie. Ce fut une véritable fête.
« Dieu s’est livré à une expérience en Afrique du Sud », a déclaré Desmond Tutu, expérience dont les élections ont couronné le succès. « Dorénavant, le monde dispose d’un modèle capable de réunir les peuples de cultures et de races différentes. » Il pourrait être utilisé en Bosnie, en Union soviétique, au Rwanda et dans d’autres régions à problèmes. « Ces élections sud-africaines sont une victoire sur le mal, l’injustice et l’oppression », a-t-il poursuivi. Il a ensuite raconté l’histoire d’Elie. Lorsque celui-ci fut arrêté, son serviteur fut vraiment effrayé. Mais Elie ne le fut pas, et il leva les yeux vers le ciel et demanda à Dieu d’« ouvir les yeux de son serviteur, afin de lui permettre de voir ». Le serviteur vit alors les légions célestes qui les entouraient, beaucoup plus nombreuses que leurs ennemis. Et Desmond Tutu a conclu : « Nous savions que nous étions dans la même situation » pour nos élections.
« Lorsque nous attendions notre tour de voter, nous serrions les dents de peur. Nous savions que des actes de violence étaient possibles, surtout dans le Natal. Ensuite, ce Dieu faiseur de miracle fit son œuvre d’une manière tout à fait inattendue. » L’Inkata annonça son intention de participer aux élections.
L’archevêque a expliqué que le miracle ne résidait pas uniquement dans le fait que des élections avaient eu lieu, mais tenait à ce que les gens furent complètement métamorphosés par le processus des élections. « Ils attendaient en d’interminables files. Mais tout se passa bien. Ils apprirent à mieux se connaître, partagèrent la nourriture. Leurs yeux s’ouvrirent. Personne ne se plaignit de l’attente. Certains disaient : « J’ai attendu deux heures pour voter. » D’autres rétorquaient : « Eh bien, moi, j’ai attendu cinq heures. » Et ils rivalisaient ainsi les uns avec les autres.
« Les gens pensaient qu’ils entreraient dans le bureau de vote, voteraient et ressortiraient tout simplement. Mais ils en ressortirent totalement libres. Eux pour qui la liberté n’était qu’une simple idée, en firent l’expérience directe. Notre liberté nous unit les uns aux autres. Soudain, nous nous sommes rendus compte que nous étions libres ... comme s’il s’agissait d’une découverte scientifique majeure. »
« Ce ne furent pas là des élections auxquelles sont accoutumés les habitants des vieux pays démocratiques », a poursuivi l’archevêque. « Après nos élections, personne n’affirma avoir remporté la victoire ; il n’y eu de victoire ni pour l’une ni pour l’autre parties, mais ce fut une victoire pour l’Afrique du Sud, la justice et la bonté. A présent, l’ANC, les nationalistes et l’Inkata vont travailler ensemble pendant cinq ans. Nous aurons une politique non conflictuelle. Notre pays et notre peuple ont besoin de panser leurs plaies. »
