Pauvreté, criminalité et estime de soi : un lien crucial

PARTAGE SUR LES ONDES

Partage international no 68avril 1994

Interview de Benjamin Creme par Monte Leach

Au cours de l’année 1991, Monte Leach, notre correspondant aux Etats-Unis, a enregistré six interviews d’une demi-heure avec Benjamin Creme, qui ont été diffusées par des stations de radio à travers le monde. Traitant deas sujets sociaux et économiques de notre époque, de la nécessité du changement et, naturellement, des solutions proposées par Maitreya à ces problèmes, ainsi que des nombreux miracles survenant actuellement, ces interviews proposent, nous semble-t-il, un excellent condensé des informations et des idées que nous nous efforçons de répandre. Dans ce numéro de Partage International, nous reproduisons la quatrième interview de cette série.

ML. La criminalité, et particulièrement la violence, sont en augmentation sensible dans tous les pays développés, les Etats-Unis apparaissant comme le pays le plus touché. Les réponses traditionnelles telles que l’accroissement du nombre de prisons, de l’effectif policier et l’allongement des peines d’emprisonnement ne semblent pas concluantes. Alors, pourquoi cette multiplication des actes criminels et comment commencer à comprendre les raisons qui poussent les gens à commettre de tels actes ?
BC. De nombreuses raisons expliquent ce phénomène, mais la plus importante est le fait que nous entrons dans un nouveau cycle cosmique. De nouvelles énergies se font sentir, et plus particulièrement l’énergie d’équilibre (qui comprend la loi d’action et de réaction) qui gagne maintenant toute la planète, et chasse les forces négatives. Sous son influence, de plus en plus d’individus se révolteront, car les vieilles habitudes, les anciennes manières de penser et les carcans séculaires imposés à l’esprit doivent être cassés. Les gens n’accepteront plus les vieilles solutions imposées.
La société dans son ensemble tente de se défaire de ce servage séculaire. L’irruption de la criminalité, de la corruption et de la drogue est le prélude inévitable à cette mutation. Ces phénomènes affectent principalement les centre-villes défavorisés où le crime « couve ». Ce phénomène, que Maitreya compare à un processus de combustion, fait, selon lui, remonter les impuretés à la surface et ni la police, ni l’armée ne seront en mesure d’arrêter ce déferlement de délinquance.

ML. Comment, dans ces conditions, arrêter cet engrenage de violence ?
BC. Maitreya indique que nous devons en comprendre les causes. L’étendue du problème, nous dit-il, ne saurait être limité au seul problème de la criminalité, ce qui ne donnerait lieu qu’à des solutions «réactives», ne s’attaquant qu’aux effets; car toute approche uniquement répressive s’attaque aux effets et non aux causes. Pour comprendre la genèse de la violence, il faut acquérir une vision plus détaillée et plus globale du comportement des individus pour pouvoir ensuite réorienter leurs énergies. Cette criminalité résulte d’une montée d’énergie mal dirigée, qui ne demande qu’à être canalisée dans un sens plus constructif.
Maitreya attire notre attention sur la responsabilité des politiciens face au désespoir des drogués. Ils se droguent, nous dit-il, parce qu’ils sont spirituellement affamés. Ceux qui sont démunis au point de ne pouvoir se nourrir correctement vont dériver de plus en plus vers la prostitution, le vol et finir en prison. Privés de nourriture, d’avenir, et de tout signe d’espoir, ils tentent d’oublier leur désarroi avec la drogue. De la drogue à la délinquance, voir au meurtre, il n’y a qu’un pas. Les drogués sont les plus concernés par la criminalité à cause de l’énorme besoin d’argent généré par leur dépendance de la drogue. Ils perdent toute maîtrise d’eux-mêmes et s’attaquent à n’importe qui, pour obtenir ce qu’ils veulent.

ML. Vous parlez de nouvelles énergies qui pénètrent le monde et provoquent des changements aux conséquences parfois indésirables ?
BC. Oui, et c’est un point essentiel. Evidemment, sur le long terme ces changements sont bénéfiques. Mais à court terme, ces énergies font remonter à la surface toute la corruption et la violence refoulées et réprimées durant des siècles. Lorsque cette énergie d’équilibre s’empare des gens, dans notre société délabrée, ce qui était réprimé se transforme en agression et conduit à davantage de criminalité et de violence. La criminalité est le fait d’une société où se côtoient extrême richesse et extrême pauvreté. Une société plus équitable générerait moins de violence.

ML. A propos du lien que vous établissez entre drogue et criminalité, une étude récente montre que les héroïnomanes commettent 15 à 20 fois plus de vols et d’effractions que les délinquants non-drogués; elle montre également qu’environ 70 % de la population pénitentiaire américaine a touché à la drogue.
BC. La drogue désintègre la personnalité et induit des comportements erratiques. Les drogués « en manque », perdent toute maîtrise d’eux-mêmes ; il leur faut de l’argent pour leur « dose ». Le délinquant moyen fait presque un travail de professionnel ; il connaît les limites à ne pas dépasser pour s’épargner la prison. Mais le drogué perd tout sens de la mesure. De ce fait, il n’a pas l’art et la manière d’éviter l’arrestation et finit immanquablement en prison.

ML. Pouvez-vous expliquer le propos de Maitreya quand il parle des drogués comme d’êtres « spirituellement affamés » ? Quels remèdes préconise-t-il ?
BC. Celui qui est spirituellement affamé souffre d’une forme extrême d’aliénation. Il ne sait plus qui il est ; et la vie devient pour lui totalement insignifiante et absurde. Il veut en finir et se donne une mort lente par la drogue. Si l’on offre un avenir dépourvu de toute perspective à des gens très défavorisés vivant dans le cadre lugubre de centre-villes délabrés, ils vont s’arranger pour ne pas travailler du tout et vont alors commettre des délits pour vivre, ou tout lâcher pour la drogue; mais il leur faut de l’argent pour payer la drogue; cela devient un cercle vicieux.
Dans son for intérieur, le drogué a déjà tourné le dos à la vie, il a abandonné le combat. Pour lui rendre espoir, il faut redonner un sens à sa vie: il doit apprendre à porter un nouveau regard sur lui-même, à retrouver le sentiment de sa propre valeur. La priorité est de l’aider à retrouver le respect de lui-même. Le respect de soi devient peu à peu conscience de soi et, d’après Maitreya, évolue finalement vers la réalisation du Soi, qui est en fait le but de toute vie. Si les êtres n’ont pas conscience de qui ils sont, s’ils se croient inutiles, bons à rien et impuissants, s’ils pensent n’avoir pas leur place dans la société, alors, le suicide s’ensuit inévitablement, qu’il soit immédiat, ou plus lent, par la drogue. On ne résoudra pas le problème en jetant les drogués en prison, en votant des lois plus sévères ou en prêchant morales ou religions. Maitreya nous le dit : si vous sermonnez une prostituée ou un voleur, il rejettera votre prêchi-prêcha. Mais si vous leur dites : « Quoi que vous fassiez qu’il s’agisse de vol, de prostitution, ou de consommation de drogue, soyez vous-mêmes, soyez honnêtes, soyez sincères et détachés » ; alors la personne peut se percevoir telle qu’elle est, et ressentir ce que Maitreya appelle « l’observateur intérieur ». L’observateur intérieur n’est pas une personne limitée et finie ; elle est infinie, c’est ce que l’on appelle la divinité. Quand un être ressent en lui-même cette infinie divinité, il grandit alors en estime de soi. C’est ainsi qu’il peut sortir du cercle vicieux de la criminalité et de la drogue.

ML. Un article récent du New York Times a fait état d’un projet de réadaptation des drogués dans une prison de New York, Rikkers Island. Cet effort s’est avéré tout à fait efficace pour réduire non seulement les méfaits de la drogue, mais aussi ceux de la criminalité et de la violence. Pensez-vous que ce type d’approche puisse être efficace à une plus grande échelle ?
BC. En milieu pénitentiaire, tout à fait. Maitreya nous dit que le seul moyen de faire face au désarroi intérieur du drogué, à son sentiment d’aliénation, c’est en agissant sur son environnement : l’environnement pénitentiaire s’il est en prison, ou celui de la ville s’il est en liberté. D’après Maitreya, la conscience de soi est créée par le pouvoir de l’environnement. Par exemple, lorsque l’on entre dans une église, on se sent calme et paisible. C’est une expérience du Soi ou de l’être profond, qui libère l’esprit de l’agitation et de la confusion. Celui qui vit dans le cadre lugubre et déprimant d’un centre-ville délabré désespère; la drogue devient pour lui un moyen d’évasion. Dans un environnement sans stress ou nuisances, nul n’a besoin de drogue. Maitreya nous dit que l’être humain porte en lui la drogue la plus puissante qui soit : le détachement. Le détachement ne peut émerger que dans un cadre de vie sain, propre et paisible.
Dans le cas de l’expérience menée à la prison de Rikkers Island, le cadre a été modifié : les détenus vivent en dortoirs et non en cellules individuelles. Ils peuvent se déplacer et portent des vêtements ordinaires. Ils peuvent se parler, échanger des idées. Ils pratiquent une forme assez souple de communication de groupe, de thérapie de groupe où ils peuvent s’exprimer individuellement ou en tant que groupe et retrouver ainsi leur identité. Leur conscience de soi se développe parce qu’ils recouvrent jour après jour une meilleure estime et le respect d’eux-mêmes. C’est vraiment le chemin à suivre.

ML. Je crois comprendre que Maitreya enseigne actuellement à certaines personnes comment restaurer l’homme dans la conscience et l’estime de soi.
BC. Oui. Je crois que Maitreya donne ce type d’enseignement à un groupe d’initiés indiens, des swamis qui organisent des groupes de jeunes gens issus de foyer brisé, déracinés, pris dans le cycle de l’alcool, de la drogue et de la délinquance. On leur apprend le respect de soi. A un certain stade, on leur propose un simple exercice de respiration durant lequel Maitreya peut leur faire vivre l’expérience du Soi. Cette expérience du Soi, du témoin intérieur, les libère de plus en plus de leur situation de dépendance. Ils retrouvent le respect d’eux-mêmes et par là même la capacité de sortir eux-mêmes du cycle apparemment sans fin de la drogue, de la criminalité et de l’aliénation. Cet enseignement est peu à peu mis en œuvre dans tout le Royaume-Uni.

ML. Vous parliez de pauvreté ; pouvez-vous expliquer le rôle qu’elle joue dans le cycle drogue-criminalité ?
BC. Elle est sans aucun doute un des facteurs principaux qui contribuent à l’augmentation de la criminalité. Ce n’est pas un hasard si cette augmentation a eu lieu dans les pays les plus riches du monde développé. Avec la prospérité s’installe une forme d’auto-satisfaction, de suffisance, que Maitreya appelle la racine de tout mal. La ségrégation crée l’envie et mène à la criminalité.
La prospérité moderne a été engendrée par les forces du marché qui dominent maintenant l’ensemble du marché industriel. Elle est fondée sur des prémisses fausses, selon lesquelles nous partons tous d’un pied d’égalité. En fait, personne ne part du même niveau. Les forces du marché aident quelques uns à devenir très riches au dépend d’une multitude qui s’appauvrit. C’est un phénomène mondial. Il y a un nombre croissant d’individus qui ont faim, sont désemparés et vivent dans une réelle pauvreté. Et pourtant, il y a toujours plus de millionnaires dans le monde développé. Les forces du marché sont des forces de division parce qu’elles opèrent des ségrégations dans le corps social. C’est pourquoi Maitreya les appelle les forces du mal.
Ce sont elles qui génèrent le cycle de la criminalité, avec la prison comme seule alternative. Pour l’instant, elle est effectivement la seule alternative pour les malfaiteurs dangereux et violents. La population pénitentiaire est en augmentation constante, mais elle atteint un niveau critique: les détenus aujourd’hui se révoltent. Eux aussi réagissent aux nouvelles énergies d’équilibre. Ils ne s’accommodent pas des mesures de plus en plus contraignantes destinées à les calmer.
Le paradoxe est que pour créer une société fondée sur le libre jeu du marché, l’économie doit faire l’objet d’un contrôle strict pour assurer l’efficacité des affaires. C’est le poison du mercantilisme, comme l’appelle Maitreya. Ce contrôle impose des restrictions aux besoins naturels de la société. Lorsque les besoins de la société ne sont pas pris en compte par la classe politique, les gens se révoltent. Lorsque la voix du peuple n’est plus entendue, la révolution est inévitable ; l’extension de la criminalité fait partie de cette révolution.

ML. Les soulèvements violents, tels que les émeutes de Los Angeles en 1992, sont-ils justifiés ?
BC. Ils sont compréhensibles et inévitables. Dès l’instant où il y a injustice à une grande échelle, il y a des flambées de violence. Cela a toujours été le cas, et cela s’aggravera car les manifestants perdront de plus en plus souvent tout contrôle d’eux-mêmes, du fait de l’influence croissante de la drogue et de la présence de drogués dans les manifestations. Mais les soulèvements violents ne sont pas un effet de la drogue mais bien la conséquence du déséquilibre de nos sociétés, d’une trop grande opulence côtoyant une trop grande misère. La seule réponse à ce problème est la mise en œuvre du principe du partage. C’est pourquoi Maitreya fait de ce principe la pierre angulaire de son discours sur la société.
Ce mercantilisme, fondé sur le libre jeu du marché, s’empare maintenant de toutes les nations du monde. L’Occident encourage même l’extension de ce système à l’ex-Union soviétique. Cela n’y marchera pas mieux qu’ailleurs. Il y a certes une place pour les forces du marché, mais livrées à elles-mêmes, elles mèneront nos sociétés et leurs économies au bord de l’abîme.
Maitreya a prédit un effondrement boursier qui partira du Japon. C’est un processus qui inévitablement implosera et mettra un terme à ce système corrompu. La société à venir, nous indique-t-il, n’aura plus les tares du capitalisme et du communisme. Les gens n’accepteront plus aucun « isme » comme projet de vie et comme projet social. La régénération de la vie se fera par l’instauration de la liberté dans tous les domaines.
Nous assistons à l’agonie de trois totalitarismes séculaires: le totalitarisme politique, dont l’ex-Union soviétique et la Chine sont les figures emblématiques, ce que l’on a appelé le système communiste. Le totalitarisme économique des Etats-Unis et de leurs alliés l’Europe et le Japon, qui impose aux gens un carcan comparable à celui de l’Union soviétique et de la Chine. Le troisième et ultime totalitarisme est le totalitarisme religieux, imposé par le Vatican, par les «chefs de guerre» idéologiques de l’islam, les intégristes chrétiens, et même aujourd’hui dans l’hindouisme et dans le bouddhisme, religions autrefois ouvertes et tolérantes. Le monde religieux cherche maintenant à contrôler de plus en plus la vie des gens. Le totalitarisme religieux atteint son paroxysme, mais comme le politique et l’économique, il appartiendra au passé. Sur ces trois fronts — politique, économique et religieux — une nouvelle liberté se fera sentir dans une société vraiment libre, fondée sur la nature profondément divine de chaque être.

ML. Nous avons évoqué les aspects économiques et sociaux de la criminalité et de la drogue, mais il y a également des facteurs personnels et spirituels. Il semble qu’il n’y ait pas de solutions à sens unique. Peut-être qu’une combinaison de réformes économiques et d’aide personnalisée et spirituelle serait la réponse la plus adaptée ?
BC. C’est une partie de la réponse. Dites-vous que la nouvelle énergie d’équilibre a été libérée dans le monde et qu’elle agit contre les forces négatives. Lorsque les tensions mondiales commenceront à s’apaiser, lorsque le principe du partage commencera à être mis en œuvre par un ensemble de réformes sociales, économiques et politiques, les gens se sentiront moins menacés et la criminalité diminuera.

Auteur : Monte Leach, journaliste radio indépendant et éditeur de la revue Share International pour les Etats-Unis, il réside à San Francisco.
Thématiques : Société, politique
Rubrique : Entretien ()