Sans-abri : en route pour l’égalité

Partage international no 67mars 1994

Interview de Jack Graham par Jan Spence

Suite à une blessure et à un traitement important, Jack Graham fut contraint de quitter, il y a quelques années, son poste de gardien de prison au Cook County Department of Corrections de Chicago, Etats-Unis. Au bout de neuf mois, il avait épuisé toutes ses économies et se retrouva à la rue. Aujourd’hui, il est directeur exécutif de HOME, Homeless On the Move for Equality (Sans-abri en route pour l’égalité), organisation à but non lucratif, visant à mettre fin aux problèmes des sans-abri. L’équipe de HOME est entièrement constituée de personnes autrefois, ou encore actuellement, sans-abri, des bénévoles pour la plupart; l’organisation est financée par des capitaux privés. J. Graham a fait partie d’un groupe qui a organisé et soutenu, avec succès, l’action en faveur du Homeless Voting Right Act (décret en faveur du droit de vote des sans-abri) dans l’Etat de l’Illinois. En 1992, il a participé à l’équipe de transition du président Clinton, une commission de 31 membres chargée de conseiller le gouvernement sur la politique à mener en faveur des sans-abri. J. Graham est pasteur adjoint de la Greater Open-Door Missionary Baptist Church. Jan Spence l’a interviewé pour Partage international.

Partage international : Vous n’êtes pas resté longtemps sans-abri. Racontez-nous votre histoire.
Jack Graham : Je suis monté dans des trains, pendant un certain temps, pour essayer de dormir un peu et j’ai vécu à l’aéroport, pendant un mois. Puis je me suis rendu dans un refuge et j’ai commencé à en apprendre un peu plus sur la question des sans-abri. En me penchant sur le problème, je me suis rendu compte que son origine ne provenait pas des individus, mais du système. Je me suis aperçu que la société blâme les victimes. J’ai estimé que si nous, les sans-abri, nous ne parlions pas de cette question, personne n’en prendrait connaissance. Aussi me suis-je joins à la Coalition sur les sans-abri de l’Illinois et à HOME.

Réapprendre l’estime de soi

PI. Comment HOME aborde-t-il ces problèmes ?
JG. Si vous désirez vous occuper des sans-abri, vous devez considérer que tout ce qu’ils disent, et que tout ce dont ils ont besoin est important. Il ne s’agit pas de leur donner ce qui, à vos yeux, est le plus approprié pour eux. Nous présentons les problèmes aux sans-abri dans des ateliers, et ils choisissent la question qu’ils veulent traiter. HOME est dirigé par ses membres, les sans-abri. Nous obtenons de bons résultats. Rétablir l’estime de soi opère des miracles.
La capacité de faire un choix est une des facultés les plus importantes que perd une personne sans-abri. A HOME, la capacité de choisir est la première chose que nous essayons de redonner. Je n’ai rien trouvé de plus efficace pour renforcer l’estime de soi d’une personne que de l’aider à prendre conscience qu’elle a aussi son mot à dire dans la conduite de sa vie. Je peux m’efforcer de les convaincre d’une idée, mais nous terminons toujours par un vote.

PI. Pourquoi avons-nous des sans-abri ?
JG. Selon moi, ce problème est dû à la cupidité. Un de mes amis l’appelle la théorie des fèves. Vous avez 100 personnes et vous avez 100 fèves. Si cinq personnes en prennent 60, certaines n’en auront pas. C’est aussi simple que cela. Au début de l’histoire de l’Amérique, il régnait un esprit de conquête, une volonté de s’emparer d’un maximum de terres. Cela n’a posé aucun problème à l’époque, il y avait tout un continent disponible et seulement une poignée de colons. Aujourd’hui, c’est la saturation, mais l’état d’esprit n’a pas changé. Les gens continuent à vouloir tout accaparer. Il n’y a pas assez de ressources dans le pays pour satisfaire les désirs de tous, mais il y en a assez pour satisfaire les besoins de tous.

Beaucoup d’argent gaspillé

PI. Pourquoi acceptons-nous la situation des sans-abri ?
JG. Les détenteurs du pouvoir nous ont amenés à croire qu’en fait, nous ne possédons aucun pouvoir. Certains d’entre nous pensent que les hommes politiques ont toujours raison, qu’ils ont les capacités et l’éducation nécessaires — et qu’après tout, si eux ne peuvent résoudre ce problème, personne d’autre ne pourra le faire. Mais tout cela n’est que mensonge. Nous devons garder en mémoire que la force et le pouvoir se mesurent en nombre, et que les classes pauvres constituent la majorité. Des recherches ont été effectuées dans l’Illinois, en 1991, et les statistiques sont édifiantes. Onze pour cent de la population de cet Etat est tributaire d’un programme d’assistance gouvernemental. J’estime que 28 % des gens vivent juste au seuil de la pauvreté ou en dessous, et que plus de 42 % des personnes remplissant une déclaration de revenus ont un salaire annuel maximum de 15 000 dollars. Nous nous sommes laissés morceler. Nous ne pouvons plus participer au jeu, car on nous a persuadés de ne pas y participer.

PI. On parle souvent de sommes énormes affectées au problème des sans-abri. Que pouvez-vous dire à ce sujet ?
JG. Beaucoup d’argent est, en effet, consacré à ce problème, mais les frais administratifs engloutissent la plus grande partie : plus de 70 %. Les sans-abri n’en reçoivent que très peu.

PI. Il existe tant de départements et d’agences s’occupant du problème des sans-abri que cela constitue pratiquement une industrie des sans-abri.
JG. C’est exact, et cette industrie est en train de connaître un taux de croissance plus élevé que n’importe quelle autre grande industrie. Le concept de foyers pour sans-abri a pris naissance il y a environ 12 à 15 ans. Ces foyers étaient destinés à procurer un refuge temporaire (c’est en tous cas ce que prévoyaient les textes et les règlements) ; pourtant, des gens restent dans ces situations temporaires et d’urgence durant cinq, six, huit ans. Si les sans-abri avaient effectivement reçu de l’Etat l’argent qui leur était destiné, ils possèderaient tous à présent leurs propres logements. Il n’existerait aucun emploi rémunéré à 50 000 ou 60 000 dollars pour venir en aide aux sans-abri.

Une proposition positive

Nous devrions commencer par former des sans-abri en vue de l’élaboration et de la gestion des programmes destinés aux sans-abri. Laissons-les s’occuper de tout : salaires, lignes d’action, etc. Il y a d’immenses ressources dans la population des sans-abri. Lorsque l’on voit un sans-abri, on pense qu’il est né dans cette situation. Mais c’est faux. Il y a des juristes sans-abri, des enseignants sans-abri, des charpentiers, des maçons et des peintres sans-abri.
Nous sommes en pourparlers avec l’Office du logement de la ville de Chicago qui possède quelque 8 000 logements à l’abandon, et se plaint de ne pas avoir les fonds ni la main-d’œuvre nécessaires, pour remettre en état ces logements — bien qu’il y ait obligation fédérale à accorder à la population des sans-abri la priorité en matière de logement public. Nous leur proposons de remettre en état ces logements s’ils les mettent à notre disposition. Nos membres utilisent le téléphone de l’organisation pour appeler les entreprises et les fabricants ; ils rassemblent aussi les matériaux et les outils. Il est surprenant de constater que plus le gouvernement consacre de subsides au problème des sans-abri, plus il établit de programmes à cet effet, plus le nombre des sans-abri augmente. C’est à croire que nous sommes en présence d’un schéma de croissance planifié.

PI. Avez-vous apporté votre témoignage aux audiences d’Etat sur le Homeless Voting Right Act ?
JG. Oui, nous nous sommes rendus au printemps 1992 à Springfield, la capitale. Pendant quatre mois, HOME et d’autres groupes ont participé chaque jour aux réunions, et nos efforts ont porté leurs fruits. Le projet de loi a été signé en automne. A présent, l’Etat de l’Illinois garantit le droit de vote aux sans-abri. Ils peuvent utiliser l’adresse d’un foyer, d’une église ou d’un de leurs amis.

PI. Les sans-abri manifestent-ils beaucoup d’enthousiasme à pouvoir voter pour la première fois lors des prochaines élections ?
JG. Pas vraiment. Le processus politique ne s’est pas avéré payant pour les pauvres. En outre, les pauvres ne cherchent pas à atteindre quelque chose qu’ils ne peuvent obtenir. Personne n’aime perdre. Au début, quand j’étais sans-abri, j’avais beaucoup de rêves et d’espoirs, mais à mesure que mon séjour dans la rue se prolongeait, j’avais de moins en moins envie de faire des projets d’avenir. J’en étais arrivé au point où ma vie consistait à manipuler le système au jour le jour, juste pour passer la journée, parce que j’étais gagnant à ce jeu. Je ne voulais pas me fixer un objectif, et risquer de le rater. Je n’aurais pas pu digérer un autre échec.
Une personne sans-abri pense : « Je ne vais pas m’exposer au risque d’un autre échec. Je vais créer un environnement où je pourrai réussir. Je sais où je peux me procurer un sandwich, je sais où je peux obtenir une chemise, je sais où je peux trouver un lit. Je sais que là je peux réussir. Je ne vais pas viser quelque chose qui est hors d’atteinte. »

PI. Avez-vous quelque chose à ajouter ?
JG. Une personne sans-abri a souvent perdu davantage qu’une maison et un travail. Elle peut avoir perdu sa famille, une famille qui, à un certain moment, dépendait d’elle. A présent, cette personne n’a pas le courage de dépendre d’elle-même. L’esprit d’une personne sans-abri peut-être gravement meurtri ; beaucoup de souffrances et de tortures y sont gravées.
Parfois, le seul but d’une personne sans-abri est de ne pas mourir. J’ai l’espoir — et c’est également l’objectif de HOME — de redonner aux sans-abri le courage de conduire à nouveau leur vie et de se convaincre qu’ils peuvent encore rêver. Notre tâche est de les aider à s’en sortir. Il est important que les sans-abri puissent rêver à nouveau.

Etats-Unis Auteur : Jan Spence, Jan Spence travaille comme bénévole à la Coalition des sans-abri de San Francisco. Il est membre d’un conseil consultatif sur les sans-abri à la mairie de San Francisco.
Thématiques : Société, politique
Rubrique : Entretien ()