Partage international no 65 – février 1994
Interview de Robert Muller par Monte Leach
Le Dr. R. Muller, chancelier (emeritus) à l'université pour la Paix, au Costa Rica, a passé près de 40 ans aux Nations unies où il fut nommé au rang d'assistant-secrétaire général. Le Dr. Muller s'occupe maintenant de divers projets destinés à achever l'objectif de sa vie : la coexistence pacifique entre les hommes. Auteur de plusieurs ouvrages et considéré par beaucoup comme le «père de l'éducation mondiale», il a été couronné du prestigieux «Prix international Albert Schweitzer pour l'humanité» pour son dévouement à la cause de la paix mondiale. Monte Leach l'a interviewé pour Partage International.
PI. Dr. Muller, on vous a traité d'éternel optimiste. Que voyez-vous de positif dans le monde, que peut être les autres ne voient pas ?
RM. Démobilisé à la fin de la guerre, je suis entré aux Nations unies. J'étais alors très pessimiste. Je me disais que si deux pays civilisés, comme la France et l'Allemagne, avaient connu trois guerres pendant la durée de vie de mon grand père, deux pendant celle de mon père, comment penser qu'il n'y aurait pas une nouvelle guerre d'ici 20 ans. En plus, il y avait la bombe atomique.
Je suis entré aux Nations unies et un délégué britannique m'a demandé un jour : «Jeune homme, pourquoi êtes-vous venu travailler aux Nations unies ?» J'ai répondu : «Pour essayer de faire la paix.» Il a dit : «Vous perdrez votre emploi dans quelques années, parce que les Nations unies ne vont pas durer.» C'était l'atmosphère qui régnait, en 1945. Aujourd'hui, j'ai passé près de 40 ans aux Nations unies et je suis devenu extrêmement optimiste. Au moment même où nous faisions de nouvelles erreurs et développions d'énormes problèmes que le monde n'a pas encore appris à résoudre, nous sommes également entrés dans une nouvelle période de l'histoire, car désormais toutes les nations travaillent ensemble. Les Nations unies sont aujourd'hui universelles. A l'époque, ce n'était pas le cas. Les Africains ainsi que beaucoup d'Asiatiques n'étaient pas là. Le premier problème que nous eûmes à traiter fut la décolonisation. Les Anglais et les Français étaient convaincus que la décolonisation avait été orchestrée par les Russes et les Américains, pour démanteler les empires britannique et français. C'est la raison pour laquelle de Gaulle n'a jamais voulu mettre les pieds aux Nations unies. «C'est une conspiration entre Churchill et Roosevelt pour détruire nos empires.» C'est en fait ce qui arriva. On nous avait dit à nous, jeunes officiels, qu'il faudrait entre 100 et 150 ans pour achever la décolonisation. Cela fut fait en 40 ans, ce que personne d'entre nous n'avait prévu.
Une nouvelle période de l'histoire
PI. Qu'avez-vous vu d'autre qui vous ait donné des raisons d'être optimiste ?
RM. J'ai vu les immenses progrès réalisés pour évaluer la race humaine. Au début, nous ne savions même pas combien de gens vivaient sur cette planète. Il a fallu attendre 1951 pour obtenir le premier chiffre de la population mondiale. Aujourd'hui nous avons des statistiques sur tout ce que l'on peut imaginer. Nous connaissons les deux grands associés de cette évolution planétaire : la Terre et nous, ses habitants. Ceci a permis des changements.
Jusqu'en 1968 environ, les activités des Nations unies concernaient surtout l'humanisme : améliorer les conditions humaines, les droits des femmes inclus, augmenter le développement économique, aider les pauvres, ne pas laisser les enfants mourir, empêcher que les gens ne meurent entre 30 et 40 ans (ce qui était l'âge moyen à l'époque), développer les facilités sanitaires et médicales dans les pays du tiers monde, arrêter les épidémies. La variole, par exemple, a été éradiquée.
En 1968, quelque chose arriva qui marqua le début d'une nouvelle phase. Les Suédois, ainsi qu'un certain nombre de poètes, dont Rachel Carson, eurent la perception que quelque chose n'allait pas sur cette planète. Les Suédois vinrent à l'Unesco et organisèrent la première conférence sur la biosphère. Mais la conférence n'eut aucun effet, car aucun chef d'Etat ne savait ce qu'était la biosphère. Même aujourd'hui, je dirais que 95 % des gens ne savent pas ce que cela signifie. Les scientifiques avaient raison, mais ils ne réussirent pas à se faire comprendre des gens.
Puis une nouvelle période de l'histoire commença. Nous avons compris qu'il ne suffisait pas de s'occuper de l'humanité, mais que nous devions aussi nous soucier de ce qui nous entourait. Depuis lors, la question de l'environnement a pris beaucoup d'importance. Nous avons eu la conférence de Stockholm, en 1982. Il y eut eu 100 chefs d'Etat et 30 000 personnes à celle de Rio.
Entre-temps, une troisième période avait commencé. En 1975 ou 1976, les climatologues commencèrent à frapper à la porte des Nations unies, pour dire que quelque chose n'allait pas dans le système climatique de la planète. «Nous allons connaître des changements importants de climats», dirent-ils. Les courants des océans vont changer de direction, et il faudra des siècles pour arrêter ce désastre. Les changements climatiques proviennent de l'augmentation du dioxyde de carbone dans l'atmosphère. Plus tard, on découvrit le trou dans la couche d'ozone.
Depuis 1980 environ, la Terre est devenue, pour les Nations unies, la priorité numéro un, l'humanité venant au second rang. Les deux tiers de l'humanité vivent encore dans la pauvreté et beaucoup ne sont pas nourris correctement.
PI. Dans la revue Partage International, nous parlons de partage, du besoin de redistribuer la nourriture et les ressources entre le Nord et le Sud. Pourriez-vous nous donner votre opinion à ce sujet ?
RM. Nous allons avoir un Sommet social mondial en 1994, pour discuter des problèmes sociaux de la planète. Nous désirons que les chefs de gouvernements y participent, comme ils l'ont fait à Rio, afin de déterminer, pour la première fois, un calendrier visant à éradiquer la pauvreté et la faim dans le monde. Cela peut être réalisé. Mais nous avons besoin d'une nouvelle éducation. C'est la raison pour laquelle j'ai proposé une éducation mondiale totalement nouvelle. Les enfants naissent dans des nations, sont soumis à des religions, et sont prêts à s'entre-tuer au nom d'un pays ou d'une religion. Il faut qu'ils reçoivent une éducation mondiale, dès leur premier jour. Cela commence à se concrétiser. L'Unesco aura sa nouvelle éducation pour le 21e siècle. À ma demande, ils vont créer, à Los Angeles, la première université mondiale sur l'éducation mondiale. Il y a déjà 9 écoles, appelées écoles Robert Muller, qui enseignent ce principe à travers le monde.
PI. Comment pouvez-vous être optimiste avec tous les problèmes que nous connaissons ?
RM. L'humanité est comme un enfant à l'école maternelle. Nous sommes tous des petits enfants. Nous pensons que nous faisons les choses correctement. C'est faux. Nous ne réagissons que lorsque nous nous brûlons les doigts. Un enfant ne pense pas à l'avance ; il réagit. Les races humaines ne réagissent que lorsque les choses tournent mal, mais elles commencent à apprendre. J'ai constaté aux Nations unies, à travers les débats, à travers la création de nouvelles agences, à travers les conférences mondiales, ainsi qu'à travers les Années internationales, que nous faisons de grands progrès en apprenant à devenir de meilleurs dirigeants de notre planète. Nous avons une conscience mondiale de notre planète et de l'humanité. Nous avons prolongé l'espérance de vie à 75 ans dans les pays développés et nous passons de 40 à 60 dans les pays en voie de développement. Nous nous sommes occupés de plus de 2,5 milliards de personnes depuis 1951. À travers la science, nous avons augmenté notre connaissance d'une façon extraordinaire.
Mais nous devons nous trouver en harmonie avec la planète elle-même et entre nous-mêmes. C'est pourquoi la paix est essentielle. Je demeure un optimiste parce que faisant partie de la race humaine, c'est mon devoir d'aider mes frères. Je suis sûr que nous n'avons pas été créés pour rien. Nous avons la conscience de notre planète. Une vache ne regarde jamais les étoiles. Une vache ne cherche pas à savoir s'il existe un autre continent, mais nous, nous cherchons.
Une nouvelle vision spirituelle
PI. Vous avez déclaré qu'il nous faut rendre le XXIe siècle spirituel et créer un nouvel ordre spirituel mondial.
RM. Certainement. Des génies comme Jésus, Mahomet et Bouddha ne savaient pas que la terre était ronde, mais ils avaient une vision globale de l'univers et de l'éternité. Les religions, par une sorte de miracle, et d'intuition de la connaissance de l'univers, ont plus progressé que les gouvernements d'aujourd'hui. Mais les religieux arrivèrent ; ils créèrent les institutions religieuses et dirent, fièrement : «Nous détenons toute la vérité et les autres ne l'ont pas.» Les religions se multiplièrent et commencèrent à se battre au nom de la vérité. Si nous pouvions rapprocher les religions des peuples indigènes qui comprennent la cosmologie, ce serait un progrès. Par exemple, les Iroquois disent que vous devez penser à la septième génération à venir. Pensez-vous qu'il existe un seul gouvernement sur terre qui pense à la septième génération future ? Ils ne pensent même pas aux prochaines vingt années. Il y a beaucoup de leçons à apprendre des traditions spirituelles.
J'aimerais que les zoroastriens, les jaïns et les franciscains qui se sont beaucoup occupés d'environnement, créent un groupe inter-religieux sur ce sujet. Je voudrais que les musulmans et d'autres groupes commencent une lutte mondiale contre l'alcool. Savez-vous ce que le mot alcool signifie ? D'origine arabe, ce mot signifie le diable. Si les musulmans se joignaient à un mouvement universel de lutte contre l'alcool, cela serait couronné de succès. Les gouvernements développent des théories négatives sur le futur. Même les Nations unies ont été incapables jusqu'à présent de donner une vision du futur. C'est pourquoi, il serait important de créer une vision spirituelle, basée sur l'univers et le temps, avec au milieu, la courte vie humaine qui en soi est un miracle. La spiritualité signifie : trouver sa place dans l'univers, dans l'éternité, sur cette planète et dans la famille humaine. Je voudrais que les chefs spirituels nous donnent une nouvelle vision spirituelle du monde.
PI. Quelle est votre propre vision spirituelle du monde ? Quel est le nouvel ordre spirituel dont vous parliez ? Comment le voyez-vous?
RM. Nous devons le définir, mais personne n'essaie. Le monde n'a pas de vision. La vision communiste s'est effondrée. La vision matérialiste de l'Occident va finir en catastrophe pour le monde. Nous devons avoir une vision spirituelle universelle ; c'est l'esprit de l'univers qui doit primer, à nouveau.
PI. Quels éléments doivent entrer dans une vision spirituelle mondiale ?
RM. Je dirais que le cadre devrait être le suivant: l'harmonie entre les races humaines et la planète, l'harmonie entre les humains, entre les groupes, entre les religions, entre les hommes et les femmes de toutes les races pour devenir une seule famille, l'harmonie avec le passé également en conservant du passé ce qui est beau, l'harmonie avec le futur aussi en planifiant longtemps à l'avance comme les Iroquois, bref, l'harmonie de l'homme avec les cieux. En d'autres termes, nous devons nous interroger sur notre rôle dans l'évolution de l'univers. L'homme n'a certainement pas été créé pour consommer, s'entre-tuer et détruire la planète. Une vision spirituelle signifie des gens vivant en harmonie.
Nous sommes déjà en train de former cette nouvelle vision du monde, mais nous n'y sommes pas encore arrivés.
Y a-t-il encore une place pour l'avenir dans un monde gouverné par l'argent et non plus par la droiture et la justice ? L'argent peut faire de bonnes choses pour l'humanité, mais il ne résoudra pas nos problèmes.
PI. Un dernier mot ?
RM. Nous allons entrer dans une période passionnante. Nous devons transmettre cette passion à nos enfants. Nous devons les rendre fiers de vivre maintenant et leur donner autre chose que du désespoir et des émissions télévisées idiotes. Nous avons besoin d'une rééducation totale à travers les écoles, et à travers les médias qui sont devenus les plus grands éducateurs. Il y a beaucoup à faire et nous pouvons le faire.
(Traduction non intégrale)
