Helena Blavatsky sous un jour nouveau

Partage international no 89février 1996

par Connie Hargrave

Auteur d'un certain nombre d'ouvrages sur la réincarnation, Sylvia Cranston a publié récemment une excellente biographie de Mme Blavatsky, HPB : la vie et l'influence extraordinaires d'Helena Blavatsky, fondatrice du Mouvement théosophique moderne. Sylvia Cranston attribue à Mme Blavatsky le mérite d'avoir fait connaître à l'Occident la spiritualité et les religions orientales.

Helena Petrovna Blavatsky (1831-1891) a attiré l'attention et la controverse, car elle affirmait tenir ses informations de Mahatmas, c'est-à-dire de Maîtres. Elle étudia au Tibet, auprès du Mahatma Morya, qu'elle appelait « l'Hindou », ainsi qu'auprès du Mahatma Koot Hoomi, et par la suite, elle décrivit la transformation psycho-physiologique qu'a suscité en elle l'Hindou qui, même lorsqu'il n'était plus présent, continua à l'initier à sa vie, son savoir et son langage.

De plus, elle impressionna beaucoup par le pouvoir de son propre psychisme. Elle était capable de déclencher des phénomènes par la seule force de sa volonté, ce qui l'amena à se détourner du spiritisme qui prévalait dans les années 1870, en particulier aux Etats-Unis. A son tour, elle aussi fut durement critiquée, accusée de malhonnêteté, de plagiat, voir même de charlatanisme.

Dans son ouvrage extrêmement bien documenté, fruit de 14 années de recherches, Sylvia Cranston rétablit la vérité historique. Elle y reconstitue comme un puzzle la vie et l'œuvre d'HPB et montre l'influence qu'elle a exercée sur les poètes, les philosophes et les hommes de science durant plus d'un siècle. Certains documents ont été pour la première fois traduits du russe.

Quel type de personnage était-elle ? Une photographie montrant un regard pénétrant lui valut le surnom de « Sphinx », bien qu'elle eût plutôt un tempérament plaisant et enjoué. Elle eut durant sa jeunesse une vie sociale active, aimant les soirées et la danse, les conversations brillantes et les plaisanteries ; elle était taquine et chahuteuse. Elle naquit en Ukraine, en 1831, de Peter von Hahn, capitaine d'un bataillon d'artillerie à cheval, et de Helena Andreyevna, féministe et romancière de premier ordre. Sa famille déménagea souvent. Sous la houlette de sa grand-mère maternelle, la princesse Helena Pavlovna Dolgorukov, elle reçut, ainsi que sa sœur cadette Vera, dont les lettres retracent une grande partie de sa vie, l'éducation dévolue alors à la noblesse russe. A l'âge de 16 ans, elle s'intéressa aux ouvrages mystiques de la bibliothèque de son grand-père, et a 17 ans, elle épousa Nikifor Blavatsky, un haut fonctionnaire. Réalisant que son mariage imminent était une erreur, elle ne put pourtant s'y opposer, mais elle se déroba à ses « devoirs conjugaux » et prit la fuite dans le but de rejoindre sa famille. C'est alors qu'elle se lia d'amitié avec une femme russe et qu'elle commença ses pérégrinations autour du monde par l'Egypte, la Grèce et l'Europe orientale. Elle découvrit alors que le statut de femme mariée lui conférait une autonomie et une liberté que n'avaient pas les femmes célibataires de son rang, condamnées à vivre sous l'austère surveillance d'une gouvernante.

Aventures exaltantes et épisodes tragiques se succèdent à travers tout le livre. Elle sera blessée pendant la guerre de Crimée, tombera malade à plusieurs reprises, et même frôlera la mort.

Sylvia Cranston fait état de nombreux voyages que fit HPB entre 20 et 40 ans, notamment aux Etats-Unis, au Canada, en Amérique du Sud, au Ladakh, au Tibet, en Birmanie, à Java, ainsi qu'en Europe, où elle séjourna plus particulièrement en France et en Allemagne, avant de rentrer en Russie.

Rencontre avec les Maîtres

Lors de son vingtième anniversaire, Helena Blavatsky rencontra brièvement « M », son Maître spirituel, pour la première fois à Londres, l'indentifiant grâce à la connaissance qu'elle avait eu de lui en rêve. Sylvia Cranston met en avant les documents qui attestent de ses voyages ultérieurs en Inde, au Tibet et au Cachemire, où elle séjourna avec le Mahatma Koot Hoomi (KH) et rencontra son propre Maître, Morya, qui n'habitait pas là car il voyageait constamment. Aux dires d'HPB, ces deux instructeurs se manifestaient rarement dans le monde ouvertement mais pouvaient se matérialiser où bon leur semblait.

Dans une lettre, HPB décrit ainsi la demeure de KH : « C'est un grand bâtiment en bois, de style chinois, en forme de pagode, situé entre un lac et une belle montagne. » Elle y passa le plus clair de son temps à apprendre l'anglais ainsi que le senzar, une langue initiatique, le langage secret des adeptes à travers le monde. HPB parlait couramment le français, mais ne connaissait de l'anglais que des rudiments. Elle allait pourtant consacrer une bonne partie de sa vie à exprimer dans cette langue les subtilités de la philosophie ésotérique et de la métaphysique.

Sa connaissance du bouddhisme tibétain allait bien au-delà de ce qui était alors connu du public ou des érudits occidentaux, et incluait ses pratiques ésotériques. Ceci est confirmé par le Dr Suzuki qui a introduit le bouddhisme zen en Occident au XXe siècle et affirme que : « Madame Blavatsky a sans aucun doute été initiée au aspects les plus secrets de la tradition Mahayana. »

Entre 30 et 40 ans, après une crise physique et psychique, HPB parvînt a maîtriser complètement ses pouvoirs occultes. Durant sa jeunesse, des « phénomènes » s'étaient souvent produits autour d'elle, et sa famille dut s'habituer aux bruits et frappements bizarres, ainsi qu'aux mouvements inexplicables de meubles et autres objets passant à travers les murs, sans compter les lettres dont elle connaissait le contenu exact avant même de les avoir ouvertes. Elle pouvait, en toute conscience, lire les pensées des gens simplement en regardant sortir de leur tête une spirale de brouillard lumineux ou de substance radiante qui se déposait autour d'eux en des formes et images distinctes.

C'est dans les deux dernières décennies de sa vie, entre 40 et 60 ans, qu'HPB accomplit son œuvre publique : elle supervisa le développement de la Société théosophique aux Etats-Unis, en Inde et en Angleterre, publia deux périodiques : le Théosophe et Lucifer, et écrivit deux œuvres majeures : Isis dévoilée et la Doctrine secrète.

En 1873, elle se rendit à New York sur instruction de son Maître, séjourna pendant quatre ans aux Etats-Unis et obtint la citoyenneté américaine. C'est là qu'avec le colonel Henry Steel Olcott, William Q. Judje et quelques autres, elle fonda la Société théosophique, qui poursuivait les objectifs suivants :

1. Former le noyau d'une fraternité humaine universelle sans distinction de race, de croyance, de sexe ou de classe sociale ;

2. Etudier les religions, philosophies et sciences anciennes et modernes, et démontrer l'importance de telles études ;

3. Etudier les lois secrètes régissant la nature ainsi que les pouvoirs psychiques que l'homme possède à l'état latent.

Les phénomènes occultes

HPB arriva à New York à la grande époque du spiritisme. Au début, elle se fit le chantre de la cause spirite, témoigna publiquement de sa vision des « esprits » et fut pour un temps la star des médias. Elle déclara qu'en certaines circonstances, il peut se produire des « phénomènes absolument merveilleux qui sont le fruit d'une réalité supérieure où, de toute évidence, sont en œuvre une intelligence et un savoir qui émanent du soi supérieur de la personne sensitive ». Elle remit néanmoins en cause la plupart des pratiques médiumniques, et en particulier celle consistant à invoquer la présence de personnes décédées, affirmant que c'était en fait les pensées des participants qui attiraient vers le médium les restes du corps astral rejeté par l'âme. Elle soutint que les phénomènes spectaculaires, tels que les cloches qui sonnent, les transmissions de pensées, les frappements, lévitations et autres manifestations physiques, étaient possibles sans l'aide des esprits. « C'est à la portée de quiconque a la faculté d'agir dans son corps physique grâce aux organes de son corps astral ; cette faculté, je l'ai depuis l'âge de quatre ans. Bien avant de connaître l'existence des Maîtres, je pouvais déplacer les meubles et faire voler les objets avec mon bras astral invisible », déclarait-elle.

HPB avait le sentiment qu'il lui incombait « la tâche ingrate de convaincre les gens de l'existence d'autres plans de réalité », et faisait devant ceux qui venaient la voir la démonstration de ses propres pouvoirs sur les forces de la nature. Cependant, nombre de ses visiteurs n'étaient pas prêts à comprendre les sciences occultes et n'en percevaient que l'aspect spectaculaire, qui attirait l'attention mais était aussi source de malentendus. Elle considérait comme « son devoir le plus sacré de révéler ce qu'est le spiritualisme et ainsi, de préciser ce qu'il n'est pas ». Aussi, lorsqu'elle commença à publier des mises en garde contre les pratiques médiumniques, la presse spirite lança contre elle une campagne de diffamation qui se poursuivit pendant des années. En 1888, trois ans avant sa mort, HPB concluait dans son périodique Lucifer que les phénomènes et manifestations occultes avaient été mal présentés et mal compris quant à leur véritable nature et leur raison d'être. Il ne restait plus qu'à espérer que des gens éclairés, en particulier les scientifiques, témoins de phénomènes physiques ne pouvant s'expliquer que par l'action de forces psychiques, percevraient l'intérêt d'un champ de recherches et d'investigations radicalement nouveau. Au lieu de cela, ces phénomènes continuèrent d'être perçus comme relevant du miracle ou de la superstition plutôt que comme des « faits scientifiques » comme le voulait HPB.

Néanmoins, durant son séjour aux Etats-Unis, elle parvint à faire entrer dans la Société théosophique des personnalités de la stature de Thomas Edison, et en Inde, son action poussa des hommes tels que Gandhi et Jawaharlal Nehru à renouer avec les enseignements traditionnels. A une époque où les élites indiennes étudiaient dans les universités anglaises et méconnaissaient trop souvent la valeur de leurs traditions séculaires, au contact de HPB, ils se remirent à étudier des œuvres traditionnelles telles que la Bhagavad Gita.

Après le lancement de son premier périodique Le Théosophe, la pensée théosophique se répandit rapidement en Inde et la Société s'établit à Adyar, dans l'Etat de Madras, en 1882. En 1975, le gouvernement indien émit un timbre pour commémorer le centenaire de la fondation de la Société Théosophique, reconnaissant ainsi sa contribution à la renaissance culturelle et politique de l'Inde.

Son œuvre écrite

Durant les dix dernières années de sa vie, HPB mena une existence de plus en plus recluse, consacrée à écrire et à enseigner alors que sa santé se dégradait. Sa première œuvre, Isis dévoilée, publiée en deux volumes, en 1877, s'intéresse aux fondements de la philosophie orientale et fut un succès immédiat : mille exemplaires furent vendus en dix jours. Elle rédigea cet ouvrage aux Etats-Unis, alors qu'elle résidait chez le professeur Corson, de l'Université de Cornell. Ce dernier déclara : « Elle avait de vastes connaissances et sa méthode de travail était des plus originales. Elle écrivait au lit à partir de 9 h du matin, fumant d'innombrables cigarettes et citant de mémoire des paragraphes entiers de livres dont, je suis sûr, la plupart étaient introuvables aux Etats-Unis à cette époque. Elle traduisait avec facilité des textes de plusieurs langues et m'appelait parfois pour que je l'aide à rendre en anglais littéraire quelque expression idiomatique surannée. Car à l'époque, elle n'avait pas encore acquis l'aisance littéraire qui fera la qualité de la Doctrine secrète. » Selon d'autres témoignages, elle utilisait des livres chaque fois qu'elle le pouvait, mais s'il lui manquait des éléments, elle les recherchait « dans la lumière astrale, dans l'inspiration de ses Maîtres ou de la sagesse de son âme ».

Londres devint le point d'attache de la Société Théosophique en 1887 et HPB y assuma une tâche importante. En 1888, la Doctrine secrète : une synthèse de la science, de la religion et de la philosophie fut publiée en deux volumes. Le premier volume, « Cosmogénèse », décrit l'origine des mondes, comment ils renaissent et quelle a été l'évolution de notre système avant que la forme humaine ne s'y manifeste. Le second volume, « Anthropogénèse », décrit l'éveil de l'esprit produit par l'incarnation des âmes humaines venues des mondes antérieurs, l'évolution subséquente des premières races ainsi que leur développement projeté dans l'avenir.

HPB fonda ensuite l'Ecole ésotérique et publia la Clef de la Théosophie et la Voix du Silence. Elle mourut à Londres, en 1891, après s'être affaiblie au point de ne plus pouvoir marcher.

A sa mort, la Revue des Revues londonienne écrivit d'elle : « L'œuvre de Madame Blavatsky est de toute première importance. Elle a permis aux hommes et aux femmes cultivés et sceptiques de sa génération de croire… non seulement que le monde invisible qui nous entoure contient des êtres qui ont une compréhension des choses bien supérieure à la nôtre, mais aussi qu'il leur est possible d'entrer en communication avec ces êtres cachés et silencieux, et d'être initiés par eux aux secrets divins du Temps et de l'Eternité. »

Sylvia Cranston illustre l'influence qu'a exercée au siècle dernier la Doctrine secrète sur la science, la littérature et l'art. HPB fut la première à combattre vigoureusement les thèses darwiniennes qui s'imposaient alors, soulignant le fait qu'elles ignoraient le potentiel mental, créatif et visionnaire de la race humaine. Sylvia Cranston montre qu'HPB avait pressenti l'évolution scientifique du XXe siècle, l'importance qu'y tiendraient les substances radioactives et l'énergie atomique ainsi que le concept selon lequel matière et énergie sont interchangeables. Einstein avait, paraît-il, un exemplaire de la Doctrine secrète sur son bureau.

L'œuvre d'HPB a influencé de nombreux artistes, en particulier W.B. Yeats, James Joyce, D.H. Lawrence, T.S. Eliot, Thornton Wilder, L. Frank Baum, Wassily Kandinsky, Piet Mondrian, Paul Klee, Paul Gauguin, Gustav Mahler, Jean Sibelius et Alexandre Scriabine.

Bien que ses œuvres aient été interdites sous les régimes tsariste puis soviétique, sa vie et son œuvre connaissent actuellement un regain d'intérêt dans son pays, où elle commence à être reconnue.

L'ouvrage de Sylvia Cranston témoigne de la stature et de l'influence d'HPB, dont la vie tumultueuse a mis à mal les conventions sociales et intellectuelles de l'époque. Selon les propres paroles d'Helena Blavatsky, trouvées sur son bureau après sa mort : « Il y a un sentier, escarpé et périlleux, parsemé d'écueils mais bien réel ; et ce sentier conduit au cœur même de l'univers. Je peux vous indiquer comment trouver ceux qui vous montreront le passage secret qui conduit tout droit vers l'intérieur… Une indicible récompense attend ceux qui le franchissent avec succès : le pouvoir de bénir et de sauver l'humanité. Quant à ceux qui trébuchent, une nouvelle chance leur sera accordée dans une vie future. »


Cranston Sylvia L., HPB : The Extraordinary Life and Influence of Helena Blavatsky, Founder of the Modern Theosophical Movement. New York : J.P. Tarcher/Putnam 1993. 648 pages.

Auteur : Connie Hargrave, est correspondante de Share International de Nanainoen Colombie britannique (Canada) elle travaille dansla recherche sociale et dirige une organisation sans but lucratif.
Thématiques : sagesse éternelle, spiritualité
Rubrique : Divers ()