Z’avez encor’rien vu

Partage international no 1septembre 1988

Au début de l’année 1987, le Canada et les Pays-Bas émirent une proposition suggérant aux pays industrialisés de l’Occident de renoncer en partie au recouvrement de la dette des pays du tiers monde. Cette proposition resta toutefois lettre morte. Les autres pays, hésitant beaucoup à créer un précédent, décidèrent de s’en tenir aux vieilles « solutions » consistant à prendre des mesures encore plus rigoureuses envers les pays débiteurs ainsi qu’à leur consentir de nouveaux prêts (par l’intermédiaire de banques privées).

Six mois plus tard, les chefs d’état et de gouvernement des sept principaux pays industrialisés se retrouvèrent à Venise pour leur sommet annuel. Une fois de plus, toutes les suggestions consistant à effacer la dette des pays du Tiers-Monde furent rejetées. Ils invoquèrent l’argument purement spécieux que les pays débiteurs gagneraient, en ce cas, la réputation d’être des pays « sur lesquels on ne peut pas compter », et que les banques internationales ne seraient alors plus disposées à leur prêter de l’argent. Néanmoins, un nouveau ton fut alors adopté : on promit aux pays africains les plus pauvres qu’ils bénéficieraient de conditions plus souples. Cela ne représentait rien d’autre que la reconnaissance tardive de l’échec des politiques précédentes, mais c’était en tout état de cause mieux que rien.

Les sept se rencontrèrent à nouveau en juin 1988, cette fois-ci à Toronto. Juste avant le sommet, le Président Mitterrand annonça que la France renonçait au recouvrement du tiers de la dette des pays africains les plus pauvres. Le jour suivant, l’Allemagne de l’Ouest en fit autant, en annonçant la prise de mesures annulant la dette de onze pays africains et de la Birmanie. Quelques jours plus tard, Nigel Lawson, le Chancelier britannique de l’Échiquier, fit savoir qu’il était disposé à prendre des mesures similaires. Et lors du sommet lui-même, les Sept abrogèrent les déclarations et les décisions précédentes, en acceptant que l’annulation de la dette des pays du Tiers-Monde ait sa place au « menu » des solutions envisageables. Le Japon, qui joua au sommet de Toronto un rôle discret tout en étant très positif et important, avança une mesure supplémentaire : il proposa d’aider les pays d’Amérique du Sud, bien que ceux-ci n’appartiennent pas tout à fait à la catégorie des nations les plus pauvres.

Cette nouvelle attitude positive est typique de la transformation qui est en train de se réaliser à pas de géants dans le monde entier. Ce que tous ces changements ont en commun, c’est qu’ils se produisent rapidement et à une très grande échelle ; qu’ils sont l’indication d’une réconciliation et d’une coopération ; et qu’ils sont presque totalement inattendus. On pourrait citer des dizaines d’exemples de cette nature, comme le montre à nouveau la rubrique Tendances de ce mois-ci. Le flot quotidien de nouvelles en provenance des pays de l’Est concernant la perestroïka est à lui seul stupéfiant. Et la « stupéfaction » est précisément la réaction de la plupart des commentateurs, qui cherchent (de leur point de vue traditionnel) à trouver une explication aux gestes politiques spectaculaires qui se déroulent maintenant de façon quotidienne sur la scène des relations internationales.

Il est intéressant et amusant d’analyser les conclusions des commentateurs dans les quotidiens et les hebdomadaires. Les explications claires brillent en fait par leur absence : les observateurs sont incapables d’expliquer de façon satisfaisante le déroulement actuel des événements, et ne peuvent que les décrire dans des termes tels qu’une « avancée historique », un « nouveau chapitre de l’histoire », des « changements révolutionnaires », etc. Bien qu’étant incontestablement exactes, ces descriptions ne fournissent aucune explication véritable, et ne sont que des exclamations de surprise de leur part.

L’avalanche régulière de changements inattendus, en particulier en Union soviétique, plonge les commentateurs (et les chefs de gouvernement) dans un état d’étonnement et de confusion continuel. S’ils purent au départ maintenir les vieilles attitudes éculées consistant à agiter régulièrement l’avertissement (ou l’espoir) que les forces conservatrices en URSS ne pourraient pas être habilement manipulées plus longtemps, depuis la formidable conférence du parti au mois de juin, ces vieux clichés eux-mêmes ne sont plus utilisables, tout au moins pour les analystes sérieux – quant aux champions de la guerre froide, qui voient dans ces événements une propagande soviétique destinée à tous nous berner, on ne peut dire qu’ils entrent dans cette catégorie. Cette situation nouvelle a été décrite, de façon concise, de la manière suivante dans un journal de l’Europe de l’Ouest : « Quiconque l’aurait prédit, il y a deux ans, aurait été tourné en dérision et traité d’incurable optimiste ou d’imbécile – et plus probablement des deux. »

Certains ont omis de remarquer, leur attention étant tournée de façon bien compréhensible vers le dégel du « printemps soviétique », qu’un climat plus doux s’est développé de façon surprenante dans le monde entier. Des tentatives nouvelles ou renouvelées de coopération apparaissent partout, comme la manne tombée du ciel. Les différences sont mises de côté, les frontières s’ouvrent, et des leaders qui n’avaient pas jusqu’alors échangé un seul regard se mettent soudain à s’embrasser. Un ton nouveau est adopté, même là où les conflits semblent apparemment insolubles (l’Iran et l’Iraq, l’Afrique du Sud et l’Angola, le Vietnam, la Corée, Israël et les Palestiniens). Le monde assiste fasciné à un spectacle de synthèse réellement sans précédent, mais dont on a mal mesuré jusqu’à présent le développement véritablement planétaire. On comprendra toutefois facilement que les médias ne réalisent pas encore que chaque événement séparé fait partie intégrante d’un processus mondial. Il est déjà remarquable qu’en utilisant des expressions telles qu’ « avancée historique », etc., ils reconnaissent de manière implicite que nous sommes actuellement les témoins de quelque chose qui va plus loin que de simples événements isolés. Il leur reste cependant à découvrir, dans une nécessaire étape ultérieure, qu’un grand nombre « d’avancées historiques » se produisant simultanément ne peuvent être le fruit d’une coïncidence. Ce n’est pas tant une nouvelle page de l’histoire qui est en train de s’écrire, que bien plutôt un chapitre complètement nouveau –  un chapitre qui pourrait s’appeler « l’Ère de Maitreya ».

Bien que nous risquions probablement d’être taxés « d’incurable optimisme » ou « d’imbécillité », nous osons prédire que, dans ce nouvel âge, et même dans un laps de temps très court, d’autres événements surprenants vont se produire. Une remarque récente du Maître de Benjamin Creme laisse à penser que beaucoup de choses positives nous attendent encore – remarque qui souligne à la fois Son « incurable optimisme », Son maniement étonnamment souple de l’anglais idiomatique et Son sens de l’humour toujours prompt. Commentant brièvement une situation mondiale améliorée de façon déjà spectaculaire, Il s’exclama : « Z’avez encor’rien vu. »*


* En anglais : « You ain’t seen nuttin’ yet. »


Thématiques : politique, Économie
Rubrique : Editorial ()