Compte rendu
par Cher Gilmore,
Sorti sur les écrans en août 2007, la 11e heure, est un documentaire long métrage produit par Leonardo DiCaprio, qui s’attache à évaluer l’état de l’environnement.
En 91 minutes poignantes, cette œuvre retrace l’historique de l’impact de l’humanité sur la planète depuis l’aube des temps jusqu’à nos jours, en se projetant dans le futur. En ce qui concerne le présent, il montre les sécheresses, les famines, les inondations, les ouragans, les forêts rasées, les déserts qui s’étendent, la pollution des airs et des océans, les espèces en extinction, la fonte de la calotte glacière…
Le film considère que nous avons atteint la 11e heure, l’ultime moment où le changement est encore possible, et les spectateurs font viscéralement l’expérience de cette réalité.
Plus de 70 scientifiques, historiens, spécialistes de l’environnement et intellectuels sont interviewés pour définir ce que L. DiCaprio appelle le plus grand défi de notre époque : la nécessité de trouver les moyens de restaurer suffisamment les écosystèmes pour préserver l’avenir. Entre autres, interviennent Stephen Hawkings ; Lester Brown (président de l’Institut d’une politique de la Terre) ; Mikhail Gorbatchev (fondateur de la Croix verte internationale) ; Paolo Soleri (fondateur d’Arcosanti) et Wade Davis (explorateur de la Société nationale géographique). Tous présentent leurs réflexions sur l’état de la planète et sur les moyens de lui rendre la santé.
L’homme se serait coupé de la nature à partir de la Révolution industrielle, lorsqu’il s’est mis à considérer la Terre comme un réservoir inépuisable de ressources à exploiter, au lieu d’y voir un don précieux mais limité, à protéger et à préserver. Et à présent, après deux cents ans de révolution industrielle, nous nous trouvons au bord du désastre.
Sans sous-estimer les torts très graves que nous avons causés à la Terre, ni le temps qui reste pour les réparer, ce film véhicule un sentiment d’espoir.
En effet, le film souligne que nous possédons toute la technologie nécessaire pour résoudre nos nombreux problèmes.
Nous pourrions recourir à des choix différents, plus conscients. La clé est de faire prendre conscience de l’état réel de la Terre et de la menace tout aussi réelle de l’extinction de l’espèce humaine. C’est la raison d’être de ce film et, grâce à la renommée de L. DiCaprio qui permettra une meilleure distribution dans les salles, il faut espérer qu’il réussira – surtout auprès des jeunes, qui sont peut-être plus que d’autres prêts à exiger des mesures efficaces.
Selon Nadia Conners, co-réalisatrice du film, la lutte actuelle visant à sauver ce dont dépend notre vie est comparable au début de celle victorieuse, pour les droits civiques, il y a quarante ans, aux Etats-Unis. Ainsi, ce film motive et inspire tout à la fois.
Pour permettre au plus grand nombre de participer à la guérison de la planète deux sites Web ont été créés. Sur 11thhour film.com, les militants peuvent trouver des modèles de courriers encourageant les pratiques écologiques à adresser aux entreprises de leur région. On peut aussi s’abonner gratuitement à une lettre électronique quotidienne fournissant des conseils de vie écologiques simples et pratiques. Le second site, 11thhouraction.com, est un forum où l’on peut relater des initiatives individuelles à visées environnementales afin d’inspirer d’autres personnes, ou recruter des bonnes volontés.
Cependant, au-delà des initiatives de ce type, le film nous rappelle que nous votons chaque jour avec notre argent. Il nous invite instamment à vérifier les modes de fabrication de nos achats, leur origine, les matériaux qui les composent, afin de consommer ou non en toute connaissance de cause. Les entreprises qui ne respectent ni la Terre, ni leurs employés, ne pourront survivre si les consommateurs refusent d’acheter leurs produits.
L. DiCaprio conclut ainsi : « En tant que citoyens, dirigeants, consommateurs et votants, nous avons l’occasion d’intégrer l’écologie aux politiques gouvernementales et à la vie quotidienne. Nous vivons une période critique de l’histoire de l’humanité, et la tâche de notre génération est de guérir la planète des blessures causées par la civilisation industrielle. Notre espèce réagira selon le degré d’évolution de sa conscience, et cette réaction pourrait bien sauver cette unique planète bleue pour les générations à venir. »
Allez voir ce film, et emmenez vos amis. Si la situation actuelle les satisfait, il les réveillera. S’ils sont déjà éveillés, il les incitera à agir.
Changement climatique : entendre la voix de l’Afrique – [sommaire]
par Wangari Maathai,
L'Afrique est le continent qui sera le plus durement frappé par le changement climatique. Des pluies et des inondations imprévisibles, des sécheresses prolongées, les mauvaises récoltes qui s'ensuivent et une rapide désertification ont déjà commencé à modifier le visage de l'Afrique. Les po-pulations vulnérables de ce continent seront particulièrement touchées par les effets de l'élévation des températures – et dans certaines régions les températures se sont déjà élevées deux fois plus vite que dans le reste du monde.
Dans les pays riches, la crise climatique imminente est un sujet d'inquiétude, dans la mesure où elle affectera à la fois la bonne marche des économies et la vie des gens. En Afrique, cependant, un continent qui n'a guère contribué au changement climatique – ses émissions de gaz à effet de serre sont minimes comparées à celles du monde industrialisé – ce sera une question de vie ou de mort. Par conséquent, elle ne doit donc pas rester silencieuse face à cette situation : ses dirigeants et la société civile doivent s'impliquer dans les prises de décision mondiales en la matière.
Lorsque les chefs d'Etat du G8 se sont rencontrés en juin à Heiligendamm, en Allemagne, je leur ai adressé un appel leur demandant instamment de donner l'exemple, puisque leurs pays sont largement responsables du changement climatique. Ils doivent prendre les mesures les plus décisives pour le combattre.
En tant que principaux pollueurs, les pays industrialisés ont également la responsabilité d'aider l'Afrique à réduire sa vulnérabilité et à augmenter sa capacité à s'adapter au changement climatique. Les pays industrialisés doivent lever des fonds suffisants et fiables pour les premières victimes de la crise climatique, en Afrique et dans d'autres régions en développement.
Nous savons qu'il existe un lien important entre l'environnement, la gouvernance et la paix. Il est essentiel d'élargir notre définition de la paix et de la sécurité pour y inclure la gestion des ressources limitées de la Terre, et la distribution plus équitable de ces ressources. Le changement climatique rend la nécessité de cette redéfinition d'autant plus urgente.
Il faut rendre les systèmes de gouvernement plus réceptifs et plus inclusifs. Les gens doivent sentir qu'ils participent et la voix de la minorité doit être écoutée, même si la majorité a le dernier mot. Nous avons besoin de systèmes de gouvernement qui respectent les droits de l'homme et la loi et qui promeuvent délibérément l'équité.
De nombreux conflits et guerres dans le monde ont pour objet l'accès, le contrôle et la distribution de ressources comme l'eau, les combustibles, les pâturages, les minerais et la terre. Il suffit de regarder le Darfour. Au cours des dernières décennies, le désert au sud du Soudan s'est étendu en raison des sécheresses et de l'irrégularité des pluies attribuées en partie au changement de climat. En conséquence, les fermiers et les bergers se sont disputés la terre arable et l'eau devenues rares, et des leaders dépourvus de scrupules ont utilisé ces conflits pour encourager la violence de masse.Des centaines de milliers de personnes ont été tuées et déplacées au cours de campagnes d'intimidation, de viol et de rapt.
Une meilleure gestion des ressources permettra de prévenir les causes qui sont à la racine des conflits et des guerres civiles et par conséquent de créer un monde de paix et de sécurité.
Mais l'environnement se dégrade de manière lente et cela peut passer inaperçu pour la majorité des gens. S'ils sont pauvres, égoïstes, ou avides, ils seront davantage concernés par leur survie ou la satisfaction de leurs besoins et de leurs désirs immédiats que par le souci des conséquences de leurs actions. Malheureusement, la génération qui détruit l'environnement ne sera peut-être pas celle qui en paiera le prix. Ce sont les générations futures qui seront confrontées aux conséquences des activités destructrices de la génération actuelle.
La responsabilité de traiter, à temps et pour le bien commun, les problèmes auxquels nous sommes confrontés exige une volonté politique visionnaire de la part des gouvernements, et une responsabilité sociale de la part des entreprises.
En ce qui concerne le changement climatique, nous sommes tous appelés à agir. Nombre de pays dans le monde qui possèdent de vastes forêts et une végétation abondante conservent leur biodiversité et jouissent d'un environnement sain et propre. Cependant, d'autres sont engagés dans l'exploitation du bois et le pillage de la biodiversité dans des forêts loin de leurs propres frontières. Il est crucial que nous considérions le monde comme un tout et que nous nous efforcions de protéger non seulement l'environnement local mais également l'environnement mondial.
Une pression constante est exercée pour sacrifier les forêts au profit de l'habitat, de l'agriculture ou de l'industrie. Ces pressions ne feront que croître dans un monde où les climats deviennent de plus en plus irréguliers. D'un point de vue politique, il est plus facile de sacrifier le bien commun à long terme aux convenances et aux opportunités.
Mais moralement parlant, nous devons agir pour le bien de tous. Nous avons la responsabilité de protéger les droits des générations à venir, les droits de toutes les espèces, qui ne peuvent s'exprimer elles-mêmes. Le défi mondial du changement climatique réclame que nous n'en exigions pas moins de nos dirigeants, ou de nous-mêmes.
A la découverte d’un terrain commun entre les religions mondiales – [sommaire]
Interview de Karen Armstrong par Andrea Bistrich,
Karen Armstrong est une théologienne britannique, auteure de nombreux ouvrages. Cette ancienne religieuse catholique fait partie des 18 membres de l’Alliance des civilisations, créée à l’instigation de l’ancien secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan, pour combattre l’extrémisme et promouvoir le dialogue entre les mondes occidental et islamique. Andrea Bistrich l’a interviewé pour Partage international.
Partage international : Le 11 Septembre est devenu le symbole de l’affrontement entre l’Islam et l’Occident. Les Américains ont été nombreux à se demander pourquoi les musulmans les haïssaient tant, les experts se demandant même, autour de multiples tables rondes, si l’Islam n’était pas intrinsèquement violent. Est-ce le cas ?
Karen Armstrong : Il y a bien plus de violence dans la Bible que dans le Coran. L’idée que l’Islam s’est imposé manu militari est une fiction occidentale qui date du temps des Croisades, où ce furent pourtant les chrétiens qui ont mené contre lui une guerre « sainte » sans merci. Le Coran interdit toute forme de guerre d’agression et ne tolère l’emploi des armes que dans les cas de légitime défense – armes que les musulmans doivent déposer dès que l’ennemi entame des démarches de paix tout en acceptant les termes qu’il propose, même si c’est à leur désavantage. Plus tard, la loi musulmane interdira à ses adeptes d’attaquer tout pays qui leur accorde la liberté de culte. Le meurtre de civils était proscrit, tout comme la destruction de propriétés et l’utilisation d’armes à feu dans les guerres.
PI. Ces interdictions du Coran n’ont pas empêché des musulmans de se transformer en meurtriers. Comment peut-on être religieux et vouloir se faire kamikaze au nom d’Allah ?
KA. Toutes les religions, y compris l’Islam, interdisent le meurtre. Le terrorisme est un acte irréligieux. Les musulmans ont, à de nombreuses reprises, désavoué les terroristes, désaveux rarement relayés par les médias. Le terrorisme est un acte politique, qui peut bien utiliser (ou emprunter) le langage de la religion, mais la vérité, c’est qu’il absorbe une partie de la violence nihiliste de notre modernité qui a créé les armes nucléaires suicidaires et continue à faire peser la menace de leur utilisation. Quand on examine sérieusement les actes de kamikazes depuis les années 1980, on s’aperçoit que leurs motivations sont davantage politiques que religieuses et que ce sont essentiellement des réactions à l’occupation de territoires musulmans par les Occidentaux et leurs alliés.
PI. Les récentes controverses ont rendu plus aiguë cette impression de guerre de tranchée, que ce soit l’affaire des caricatures danoises du prophète Mahomet, les observations du pape sur l’Islam, l’affaire du voile comme obstacle à l’intégration. Samuel Huntington a introduit l’idée de « choc des civilisations ». Les « Occidentaux chrétiens » et le « monde musulman » sont-ils incompatibles à ce point ?
KA. Les divisions de notre monde ne sont pas de nature religieuse ou culturelle, mais politique. Il se caractérise par un déséquilibre des puissances, par la contestation grandissante par les pays les plus faibles de l’hégémonie des « Grandes Puissances » et la revendication de leur indépendance, souvent dans un langage religieux. C’est ce qui se passe pour ce qu’on appelle fondamentalisme, qui n’est souvent qu’une affirmation d’identité, un nationalisme exprimés sous une forme religieuse. Le vieil idéal nationaliste occidental du XIXesiècle, s’est terni et a toujours été étranger au Moyen-Orient. Si, dans le monde musulman, les gens se définissent à partir de leurs religions, c’est qu’ils y voient leur meilleur moyen de retourner à leurs racines après le grand choc de la colonisation.
PI. Comment le fondamentalisme en est-il venu à occuper l’avant-scène aujourd’hui ?
KA. La piété militante que l’on appelle fondamentalisme a fait éruption dans toutes les confessions durant le XXe siècle. Il y a des fondamentalismes bouddhiste, chrétien, juif, sikh, hindou et confucéen tout comme musulman. Des trois religions monothéistes – judaïsme, christianisme et islam – l’islam a été la dernière à voir apparaître ce courant en son sein dans les années 1960.
Le fondamentalisme représente une révolte contre la société séculière moderne, qui sépare religion et politique. L’instauration d’un gouvernement en Occident suscite toujours un mouvement de rejet des fondamentalistes, dont le but est de ramener au centre de la vie sociale Dieu et la religion, marginalisés par la laïcité. Tout fondamentalisme trouve son origine dans une peur profonde de disparaître. Qu’ils soient juifs, musulmans ou chrétiens, les fondamentalistes sont convaincus que la société laïque ou libérale [au sens anglo-saxon] veut les éliminer. Ce n’est pas uniquement de la paranoïa : l’intégrisme juif a franchi deux stades majeurs : l’un après la Shoah, le second après la Guerre du Kippour de 1973. De plus, dans certaines régions du Proche-Orient, la laïcité s’est établie d’une manière si rapide et si agressive qu’elle a donné l’impression aux populations concernées d’un assaut mortel.
PI. Le président Carter a récemment souligné cette nature essentiellement politique du fondamentalisme, lorsqu’il a exprimé sa préoccupation de voir la fusion croissante de la religion et de l’Etat dans l’administration Bush et la place qu’avait prise l’intégrisme à la Maison blanche. Selon lui, les principales caractéristiques de cet intégrisme sont tout à fait applicables aux néoconservateurs : « Leurs dirigeants, écrit-il, sont des hommes de type autoritaire, nantis d’un fort sentiment de supériorité et partisans inconditionnels d’un retour au passé. Pour eux, le monde se divise entre eux-mêmes, les vrais croyants, et les autres, le camp du mal, qui doivent être combattus par tous les moyens. Enfermés jusqu’à l’autisme dans leurs visions étroites du monde, ils exercent leur démagogie sur tout ce qui peut soulever l’émotion publique, et voient dans la négociation, les tentatives de résoudre les différends par le dialogue, autant de marques de faiblesse. » Il semble qu’il existe un conflit entre les tenants de la ligne dure, les conservateurs, d’une part, et les progressistes. Est-ce quelque chose de typique du monde actuel ?
KA. Les Etats-Unis ne sont pas les seuls dans ce cas. L’intolérance, l’agressivité, sont aussi très présentes en Europe, dans les pays musulmans et au Moyen-Orient. La culture est et a toujours été contestée. Il y a toujours des gens qui ont une vision différente de leur pays et qui sont prêts à la défendre. Les fondamentalistes chrétiens américains ne veulent pas de la démocratie ; et il est exact que nombre de néo-conservateurs, qui penchent souvent vers l’intégrisme, ont des points de vue durs et bornés. Nous vivons des temps dangereux et difficiles, et la peur qu’ils suscitent tend à pousser nombre de gens à s’enfermer dans des ghettos idéologiques et à se construire de nouvelles barrières contre « l’autre ».
Pour les gens de sensibilité religieuse authentique, la démocratie est un « état de grâce ». C’est un idéal difficile à atteindre, qu’il faut constamment réaffirmer, sous peine de le perdre. Nous avons tous, Américains et Européens, failli à cet idéal durant la soi-disant « guerre contre le terrorisme ».
PI. Pourriez-vous vous étendre davantage sur les raisons de cette division croissante entre les musulmans et les sociétés occidentales ?
KA. Le conflit arabo-israélien, qui est devenu le symbole des dissensions entre chrétiens, juifs et musulmans est le cœur sanglant de cette division et a empêché toute modernisation de la région. Tant qu’on n’aura pas trouvé et fait appliquer une solution politique juste, qui satisfasse l’ensemble des parties, il n’y aura aucun espoir de paix. Il y a aussi la question du pétrole, qui a fait de ces pays les cibles des convoitises occidentales. Pour l’Occident, l’essentiel est de préserver ses positions stratégiques et les prix avantageux de son approvisionnement en pétrole, quitte à soutenir des gouvernements dictatoriaux, tels que les Shahs d’Iran, les Saoudiens et Saddam Hussein. Le seul endroit de liberté étaient les mosquées.
La violence du monde moderne a atteint des sommets. Elle a fait 70 millions de morts en Europe entre 1914 et 1945. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que la religion elle-même soit devenue violente, souvent sur le modèle des mœurs politiques. Une grande part de la violence et du terrorisme que nous subissons de la part du monde islamique s’est développée dans des pays où la guerre et les déplacements ont traumatisé les populations et sont même devenus chroniques : Moyen-Orient, Palestine, Afghanistan, Pakistan et Cachemire.
PI. Vous avez déclaré que pour les musulmans, le conflit arabo-israélien était devenu « le symbole de leur impuissance dans le monde moderne ». Qu’entendez-vous par là ?
KA. Le conflit arabo-israélien a commencé, des deux côtés, comme un simple conflit de territoire. Le sionisme a d’abord été un mouvement de rébellion contre le judaïsme religieux, et fut même condamné par les rabbins orthodoxes qui y virent un blasphème envers la Terre d’Israël, l’un des symboles les plus sacrés du judaïsme, dans la mesure où c’était la rabaisser jusqu’à n’être plus qu’un simple territoire à conquérir. Il en fut de même avec l’OLP (Organisation de libération de la Palestine), dont l’idéologie était strictement laïque – comme on le sait, un grand nombre de Palestiniens sont chrétiens. Malheureusement, en laissant le conflit s’envenimer des deux côtés, il finit par prendre une dimension religieuse, ce qui amenuisit considérablement l’espoir d’une solution. Dans la plupart des mouvements intégristes, certaines questions acquièrent une valeur symbolique et en viennent à représenter tout ce qu’ils reprochent à la modernité. En ce qui concerne le judaïsme, tous les mouvements fondamentalistes s’accordent pour rejeter la laïcité de l’Etat d’Israël, qui, pour eux, constitue le cheval de Troie de l’ethos laïc dans la vie religieuse juive. Certains juifs, par contre, sont des soutiens zélés de l’Etat d’Israël, qu’ils considèrent comme sacré ; pour eux, s’engager dans la vie politique israélienne représente l’acte sacré du tikkoun, de la restauration du monde : la création d’une colonie est un tikkoun qui, pour certains, accélérera la venue du Messie. Mais la plupart des juifs ultra-orthodoxes s’opposent à l’existence de cet Etat, abomination diabolique pour une partie d’entre eux (les juifs étant censés attendre le Messie devant restaurer un Etat religieux en Terre sainte), et d’autres, en revanche, le considèrent comme purement neutre et s’en tiennent le plus possible à l’écart. En outre, beaucoup de juifs voient Israël comme une sorte de phoenix ressuscité des cendres d’Auschwitz, et une manière de compenser et de supporter la Shoah. Mais pour de nombreux musulmans, le sort tragique des Palestiniens représente tout ce qui ne va pas dans le monde contemporain. Le fait qu’en 1948, 750 000 Palestiniens aient pu perdre leurs maisons avec l’approbation évidente du monde est le parfait symbole de l’impuissance de l’Islam à l’égard de l’Occident. Le Coran affirme que si les croyants vivent dans la justice et la décence, leurs sociétés prospéreront parce qu’elles seront en accord avec les lois fondamentales de l’univers. La religion musulmane, ayant été d’une victoire à l’autre, a toujours connu le succès. Mais l’échec des musulmans à résister à l’Occident laïc s’est tout entier concentré dans la tragédie palestinienne. Jérusalem est également le troisième des lieux sacrés de l’Islam, et lorsque les musulmans voient leur sanctuaire du Mont du Temple cerné par les tours de guet des colons israéliens et sentent que leur ville leur échappe chaque jour un peu plus, c’est en fait leur identité qui, pour eux, est assiégée. Quoi qu’il en soit, il est important de noter que les Palestiniens n’ont adopté une idéologie religieuse que bien après que l’intégrisme islamique fut devenu une force sociale importante dans des pays comme l’Egypte et le Pakistan ; plus précisément en 1987, lors de la première Intifada. Et il est également important de comprendre que le Hamas, par exemple, n’a rien à voir avec un mouvement comme Al-Qaida, dont les ambitions sont mondiales. Le Hamas est un mouvement de résistance ; il ne s’en prend pas aux Américains ou aux Britanniques, mais à la puissance occupante. C’est, une fois de plus, un nationalisme se présentant en termes religieux.
Le conflit arabo-israélien est devenu une sorte d’axe de référence pour les fondamentalistes chrétiens américains. Ils sont convaincus que le retour du Christ en gloire ne sera possible, selon la prophétie, que lorsque les juifs auront retrouvé leur terre. C’est pourquoi ce sont des sionistes ardents, même si leur idéologie, selon laquelle l’antéchrist massacrera les juifs installés en Terre sainte qui n’accepteront pas le baptême, est antisémite.
PI. Quelle est la responsabilité de l’Occident dans les événements en Palestine ?
KA. Les Occidentaux sont responsables de la souffrance du monde. Nous sommes parmi les pays les plus riches et les plus puissants, et nous ne pouvons pas, que ce soit d’un point de vue moral ou religieux, nous contenter de rester passifs, spectateurs, devant la pauvreté, le dénuement ou l’injustice, que ce soit en Palestine, au Cachemire, en Tchétchénie ou en Afrique. Cela dit, il a une responsabilité particulière en ce qui concerne la situation arabo-israélienne. C’est la Grande-Bretagne qui, dans la Déclaration Balfour de 1917, a approuvé le principe de la création d’un Etat juif en Palestine, en faisant la sourde oreille aux aspirations et aux difficultés des Palestiniens qui occupaient ce territoire depuis des siècles. Et ce sont les Etats-Unis qui, aujourd’hui, soutiennent sans conditions Israël économiquement et politiquement, sans se soucier eux non plus de la tragédie que vivent les Palestiniens. C’est dangereux, dans la mesure où ceux-ci n’ont pas l’intention de s’en aller et qu’il faudra bien trouver une solution qui garantisse à la fois la sécurité d’Israël et la création d’un Etat palestinien sûr et pleinement indépendant si l’on veut parvenir enfin à la paix mondiale.
PI. Vous avez aussi souligné l’importance de cultiver une « triple vision », c’est-à-dire la capacité à voir le conflit tel que le voient les différentes communautés : musulmanes, chrétiennes et juives. Pourriez-vous préciser votre pensée ?
KA. On peut et on devrait considérer les trois religions d’Abraham – judaïsme, christianisme et islam – comme une seule et même tradition religieuse qui a pris trois orientations différentes. C’est ainsi que j’ai toujours essayé de les voir ; aucune n’est supérieure à l’autre. Chacune a son génie propre, et ses propres faiblesses. Juifs, chrétiens et musulmans rendent un culte au même Dieu et partagent les mêmes valeurs morales. Dans un de mes livres, A History of God, j’ai tenté de montrer que dans leur histoire, juifs, chrétiens et musulmans ont posé le même type de questions sur Dieu et que la similitude des réponses auxquelles ils sont parvenus est tout à fait remarquable : entre les versions de l’incarnation chez les juifs et les musulmans, par exemple, ou le statut de la prophétie. J’ai également essayé de montrer à quel point les mouvements intégristes de trois religions se ressemblent.
Quoi qu’il en soit, les juifs ont toujours eu du mal à accepter les fois plus tardives du christianisme et de l’islam. Le premier a toujours eu des relations compliquées avec le judaïsme et a vu dans l’islam une imitation blasphématoire de la Révélation. Alors que le Coran a de ses deux religions sœurs une vision très positive et a toujours insisté sur le fait que Mahomet n’était pas venu pour éliminer le « Peuple du Livre » [Israël]. On ne peut être musulman si l’on ne révère pas aussi les prophètes Abraham, David, Noé, Moïse et Jésus, que les musulmans regardent comme un prophète, à l’instar des auteurs du Nouveau Testament – Luc, par exemple, qui qualifie Jésus de ce nom d’un bout à l’autre de son Evangile. La notion de la divinité de Jésus est apparue bien plus tard, et les chrétiens l’ont souvent mal interprétée.
Malheureusement, les croyants pensent avoir le monopole de la vérité et de la vraie foi. C’est tout simplement de l’égotisme, et ça n’a rien à voir avec la religion véritable, qui est centrée sur l’abandon de l’ego.
PI. Les croyants ne paraissent pas faire preuve de plus de compassion, de tolérance et de spiritualité que les autres. Qu’est-ce que cela révèle sur le véritable but de la religion ?
KA. L’ensemble des religions mondiales insistent sur le fait que la foi véritable se traduit nécessairement par une compassion en acte. Toutes ont fait leur la Règle d’Or : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fasse. » Cela requiert que l’on sonde sincèrement notre cœur pour y découvrir ce qui nous fait mal et refuser, quelles que soient les circonstances, de l’infliger aux autres. La compassion est synonyme d’empathie ; elle exige que nous descendions du trône de notre monde pour le céder à l’autre. C’est sur cette assise que repose le message du Coran et du Nouveau Testament : « Je peux avoir une foi qui déplace les montagne, dit Saint Paul, mais si je n’ai pas la charité, elle ne me sert de rien ». Pour rabbi Hillel, un contemporain de Jésus, cette Règle d’Or constitue l’essence du judaïsme. Tout le reste, déclarait-il, n’est que « commentaire ». C’est exactement ce qu’enseignent également le confucianisme, le taoïsme, le bouddhisme et l’hindouisme.
Toutes les traditions insistent sur le fait qu’il ne suffit pas de faire montre de compassion envers notre groupe, mais qu’il faut avoir ce que les Chinois appellent jian ai, le souci de tous les hommes. La loi juive ne dit pas autre chose quand elle prescrit d’honorer l’étranger, de même que Jésus quand il nous enjoint d’aimer nos ennemis. Si votre amour ne s’étend qu’à vos proches et à votre entourage, ce n’est que de l’intérêt personnel, une forme d’égocentrisme de groupe. Pour ces traditions, c’est la pratique quotidienne de la compassion – et non l’adoption d’un credo officiel formatant une vision du monde et une forme de sexualité « correctes » – qui nous conduira en présence de ce que nous appelons Dieu, le Nirvana, Brahman ou le Tao. La religion est ainsi inséparable de l’altruisme. Alors, pourquoi les croyants sont-ils aussi peu compatissants ? Qu’est-ce que cette lacune nous révèle de leur mentalité ? La compassion n’est pas une vertu populaire. Nombre de pratiquants préfèrent s’en tenir à suivre des normes religieuses que de l’appliquer. Ils refusent d’abandonner leurs egos. Tout ce qu’ils demandent à leur religion, c’est qu’elles leur procurent un vague sentiment d’élévation hebdomadaire avant de retourner à leur vie ordinaire et égoïste, étrangère aux exigences véritables de leur tradition. La pratique de la religion est difficile ; peu y parviennent. Mais les laïcs font-ils mieux ? Beaucoup d’entre eux souscriraient à cet idéal de la compassion, mais se montrent tout aussi égoïstes que les croyants. L’échec de ceux-ci à vivre la compassion nous révèle donc peu sur la religion, mais beaucoup sur la nature humaine. La religion est une méthode : il faut la pratiquer si l’on veut découvrir la vérité qu’elle renferme. C’est malheureusement rarement le cas.
L’Islam et l’Occident
PI. Pour Robert Fisk, correspondant de The Independent, « nous continuons à dire que les Arabes… aimeraient juste bénéficier d’un peu de l’éclat, de la splendeur de notre démocratie, être libérés de la police secrète et des dictateurs (que nous avons pour une grande part contribué à installer)… Alors qu’ils veulent la justice, qui est parfois plus importante que la « démocratie ». [PI, oct. 2005] L’Occident doit-il encore prendre conscience que les musulmans sont en mesure de se créer un Etat moderne, qui ne sera pas forcément une démocratie telle nous l’entendons ?
KA. Ainsi que l’ont démontré des intellectuels musulmans, l’Islam est tout à fait compatible avec la démocratie ; malheureusement, elle a acquis une fâcheuse réputation dans les pays islamiques. L’Occident leur dit : nous croyons en la liberté et la démocratie, mais en ce qui vous concerne, vous ne pouvez être gouvernés que par des dictateurs comme les shahs ou Saddam Hussein. Ce qui revient à dire qu’il y a un double standard. Robert Fisk a raison. J’étais récemment au Pakistan, et quand j’ai cité une formule de G. Bush affirmant : « ils [les musulmans] haïssent notre démocratie », la salle a hurlé de rire.
La démocratie ne s’impose pas par les armes et les tanks. La mentalité moderne a deux caractéristiques ; en leur absence, vous pouvez avoir autant d’avions de chasse, d’ordinateurs ou de gratte-ciel que vous voulez, votre pays n’est pas réellement « moderne ». La première d’entre elles est l’indépendance. La modernisation de l’Europe entre les XVIeet XXesiècles a été ponctuée par des déclarations d’indépendance sur tous les fronts : religieux, intellectuel, politique, économique. Les citoyens exigeaient la liberté de pensée, d’inventer et de créer. La seconde, c’est l’innovation – facteur essentiel de la modernisation de l’Occident. Nous sommes sans cesse en train de créer quelque chose de nouveau. C’est un processus dynamique et enthousiasmant.
Mais dans le monde musulman, la modernité n’est pas venue avec l’indépendance, mais avec le joug colonial. Et si les pays islamiques ne jouissent pas de la liberté, c’est parce que les puissances occidentales ont souvent contrôlé leurs politiques dans les coulisses pour s’assurer des ressources naturelles dont elles avaient besoin (pétrole…). Tant que leurs citoyens ne se sentiront pas libres, la « démocratie », quelque forme qu’elle puisse prendre, sera nécessairement superficielle et viciée à la base.
Nous savons tous d’expérience, dans nos vies, combien il est difficile – voire impossible – d’être créatifs quand nous sommes agressés. Les musulmans se sentent souvent sur la défensive, et c’est ce qui leur rend si ardu de trouver assez de créativité pour se moderniser et se démocratiser, surtout quand leurs rues sont envahies par les forces d’occupation.
PI. Existe-t-il une possibilité de rapprochement possible entre les mondes occidental et islamique ?
KA. Ce ne sera envisageable que si l’on résout les problèmes politiques. Il y a une grande convergence entre les idéaux islamiques et l’idéal occidental, les musulmans le savent depuis longtemps. Au début du XXe siècle, presque tous éprouvaient une fascination pour l’Occident et essayaient de se construire des sociétés sur le modèle de la Grande-Bretagne et de la France. Certains allaient même jusqu’à dire que l’Occident était plus « islamique » que les pays musulmans non encore modernisés, parce que les économies modernes étaient plus à même de se rapprocher de l’idéal du Coran, à savoir la justice sociale et l’équité. A cette époque, les musulmans se sentaient très proches de l’Occident moderne et démocratique. En 1906, le clergé musulman fit campagne avec les intellectuels non religieux en Iran pour la création d’une Constitution et d’une démocratie parlementaire. Lorsqu’ils eurent obtenu gain de cause, le grand Ayatollah déclara que la nouvelle constitution était ce qu’il y avait de mieux avant le retour du Messie shiite, dans la mesure où elle limiterait la tyrannie du Shah et où c’était un projet digne de tous les musulmans. Malheureusement, le gouvernement britannique, ayant découvert du pétrole dans le pays, contrecarra autant qu’il le put le nouveau parlement. C’est ainsi la politique étrangère de l’Occident qui causa le désenchantement des musulmans à son égard : Suez, Palestine/Israël, soutien occidental à des régimes corrompus…
PI. Que proposeriez-vous, comme mesures pratiques, pour combler ce fossé ?
KA. D’abord, la mise en place d’une nouvelle politique étrangère, qui puisse résoudre le conflit du Proche-Orient en garantissant la sécurité d’Israël ainsi que l’indépendance et la justice pour les Palestiniens. Cesser de soutenir les régimes corrompus ou dictatoriaux ; trouver une solution juste qui puisse couper court à l’horreur grandissante qui ravage l’Irak, qui est devenu une sorte de « jouet » entre les mains de groupes d’Al-Qaida. Faire en sorte qu’il n’y ait plus à l’avenir d’Abu Ghraib ou de Guantanamo Bay. Financer massivement l’Afghanistan et la Palestine ; résoudre le problème du Cachemire. Enfin, qu’on cesse de rechercher des solutions à court terme pour s’assurer d’un pétrole bon marché.
L’été dernier, on a vu en Irak et au Liban que les armées, aussi gigantesques soient-elles, ne sont plus viables face à la guérilla et aux attaques terroristes. Ce qui prouve, si besoin en était, que la principale arme de paix, c’est la démocratie.