Vivre et travailler hors du temps

L’ART DE BENJAMIN CREME

Partage international no 347juillet 2017

par Gill Fry

Comme nombre de personnes qui ont travaillé avec Benjamin Creme peuvent en témoigner, il était un excellent enseignant, non pas en donnant des leçons, mais par l’exemple qu’il donnait par sa manière d’« être ». En travaillant avec lui et en observant sa façon d’agir, certaines qualités qui émanaient de lui inspiraient et illuminaient ceux qui le côtoyaient.

J’ai pu observer en l’assistant dans son atelier pour des tâches pratiques, comme l’emballage et l’expédition de ses tableaux, le nettoyage et la restauration de  ses peintures, le déplacement de ses toiles, à quel point il accomplissait les tâches de façon méthodique et précise. Il avait plus l’air d’un  scientifique que d’un peintre. Il était très rare de voir la moindre tache de peinture sur sa blouse, et il ne gaspillait jamais d’énergie dans une exécution bâclée. L’aider à rouler ses reproductions pour les emballer dans des tubes, travail exigeant de manipuler de grandes quantités de papier lourd, était devenu une routine familière, soigneusement pensée, comme un rituel. Rien n’était laissé au hasard, tout était parfaitement organisé.

Benjamin Creme passait beaucoup de temps à observer les peintures sur lesquelles il travaillait, soulignant qu’il s’agissait d’une partie parmi les plus importantes du processus créatif, et parfois la plus longue. Il a écrit à propos de ce processus et du défi que lui posait chaque nouvelle peinture : « Pendant toute ma vie de peintre j’ai été conscient que je méditais, avant même d’avoir entrepris de pratiquer la méditation. Chacune de mes toiles, je m’en suis rendu compte après coup, était un état de méditation. Dans cette recherche incessante de la nuance juste ou de l’inclinaison d’une forme où je ne pensais à rien d’autre et étais complètement absorbé par ma peinture, j’évoquais l’intuition. Il n’y a pas d’autre explication. […] Chaque fois que je peins, et c’est encore la même chose aujourd’hui, j’ai l’impression de peindre pour la première fois. Chaque nouveau tableau est pour moi le premier. Je suis sur des charbons ardents. Je n’ai pas la moindre idée de ce que je vais faire. Dans ces moments-là, il faut entrer dans un état de profonde concentration qui invoque l’intuition. […] Il ne fait aucun doute que l’intuition peut être invoquée et développée. Comme pour tout, plus vous le faites, plus c’est facile, et cela finit par devenir automatique. Vous faites entrer la lumière de l’âme. Pas en restant assis et en visualisant un rayon de lumière qui se pose sur le problème à résoudre, mais en élevant votre attention à un niveau où l’âme peut, grâce à l’intuition, vous illuminer, vous donner la réponse. » [L’Art de vivre (B. Creme)]

Une autre qualité dont B. Creme a fait preuve dans tous les aspects de son travail était sa patience extraordinaire et son sentiment d’être hors des limitations du temps. Liberté et détachement ont rendu possible une vie de travail concentré et de réponses à des exigences complexes. Il citait souvent un passage des enseignements de l’Agni yoga : « Si vous aimez travailler, comprenez-le comme un substitut du temps. C’est tout à fait vrai. Si vous aimez le travail dans le sens où vous consacrez votre temps et votre énergie à un processus créatif quel qu’il soit, il se substitue au temps. Dans cet état de créativité, le temps disparaît. » [Partage international, juillet-août 1997]

Au cours des quarante dernières années, avec le cycle de ses tournées mondiales, le soutien qu’il apportait aux groupes, la méditation de transmission, sa collaboration à la revue et les conférences mensuelles de Londres, B. Creme chérissait les courts moments qu’il pouvait encore consacrer à la peinture, démontrant la réalité du sacrifice accepté par le disciple qui accomplit son devoir. Lorsqu’on lui a posé la question : « En tant qu’artiste peintre, n’est-ce pas un immense sacrifice pour vous de consacrer votre temps à faire connaître le retour de Maitreya et des Maîtres ? Il a répondu : De quoi le monde a-t-il le plus besoin, de ma peinture ou de Maitreya ? » [PI, avril 2014]

Son Maître écrit dans son premier article intitulé Le concept de temps dans le nouvel âge : « Un changement décisif surviendra dans la vie de l’humanité lorsque le concept de temps aura subi une transformation. A l’heure actuelle, la plupart des gens considèrent le temps comme un processus continu qui relie les événements, alors qu’en vérité le temps n’est pas un processus, mais un état de conscience. Quand nous saisirons cela, notre vie s’en trouvera transformée et nous ferons un pas de géant dans notre compréhension de la réalité elle-même. L’homme connaîtra alors une nouvelle et merveilleuse liberté et, désormais libéré des limitations du temps, il prendra spontanément possession de son héritage divin. »

Benjamin Creme n’a pas seulement enseigné ce concept, il l’a vécu, et cette nouvelle méthode de travail a soutenu et inspiré les groupes à travers le monde au cours des quatre dernières décennies. Il a écrit : « Si le temps n’existe pas, l’attente n’existe pas non plus et il n’y a pas de retard. Le retard n’existe que si le temps existe, c’est le sentiment qui est le nôtre quand nous attendons un certain événement. Nous voyons le temps comme une succession d’événements marquée par les jours, les heures et les semaines. Ce n’est pas du tout cela. Le temps est une fabrication du cerveau. C’est une illusion, une représentation mentale. » (Benjamin Creme, la Mission de Maitreya, tome III)

B. Creme s’est exprimé au sujet du rythme entre activité et inactivité, parfois comparé dans les enseignements de la Sagesse éternelle à l’inspiration et à l’expiration de la planète : « C’est une harmonie entre extérieur et intérieur qui crée les conditions dans lesquelles le temps disparaît. Cette harmonie, cette liberté, est l’état d’être d’un esprit créatif. Et c’est cet état d’esprit harmonieux, cet état d’être, que chaque artiste, chaque poète ou toute autre personne créative recherche. S’il existe un blocage à la créativité, c’est parce que cet état d’harmonie n’existe pas. Il faut, bien sûr, des périodes de régénération, afin de réanimer sans cesse le feu de la créativité : ce sont des périodes d’inaction.

En tant qu’artiste, je suis très conscient de ce flux, de ces séquences d’activité créatrice suivies de périodes d’inactivité où tout est en friche et où il faut observer, enregistrer ou bien faire autre chose. Puis les choses évoluent, graduellement, sans que l’on y pense, vers une autre activité créatrice. Cela se passe par séquences, c’est un courant cyclique, un rythme d’activité suivie d’inactivité. Je crois que ce cycle d’activité et d’inactivité est étroitement lié à l’absence de temps. » (Benjamin Creme, la Mission de Maitreya, tome III)

Grâce à son enseignement et par son exemple vivant, B. Creme a démontré comment favoriser l’activité de service et se concentrer dans ces années critiques, tout en restant « hors du temps », dans cet état joyeux et détaché permettant ainsi au processus créatif de s’épanouir.

Auteur : Gill Fry, collaboratrice de Share International basée à Londres (G.-B.).
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Rubrique : Divers ()