Partage international no 441 – mai 2025
par Sabina Qureshi
A travers les Etats-Unis, des militants travaillent à informer le public et chercher des consensus sur des sujets que ni l’actuel gouvernement ni le précédent n’ont traités. De nombreux groupes utilisent les outils numériques et organisent des webinaires ou diffusent des films pour informer les citoyens sur la réalité de situations comme celle de la guerre à Gaza, attirant l’attention grâce à des contenus de valeur. A la différence des webinaires, les diffusions de films s’effectuent en deux temps : les participants visionnent d’abord, à leur propre rythme, des documentaires qui exposent les faits et les problèmes rencontrés sur le terrain, informations difficilement disponibles sur les médias traditionnels. Ensuite, ils sont invités à participer à une réunion en ligne et poser leurs questions à des experts, et aux réalisateurs eux-mêmes. A la fin de cette session de questions/réponses (Q&R), il est souvent possible pour les participants de se rencontrer et d’échanger en petits groupes dans un espace dédié.
Voices From The Holy Land1 (Voix de la Terre sainte), est ainsi une série de films promue par une centaine d’organisations américaines nationales interreligieuses (chrétiens, juifs, musulmans, unitariens et quakers), et interconfessionnelles, dont les membres se sentent appelés par leur foi à œuvrer pour la justice, les droits de l’homme et la paix, sur la terre qui est sacrée pour les trois croyances abrahamiques.
Cette série aborde les raisons qui empêchent la Palestine et Israël de parvenir à la paix après trois générations de conflit, les différents narratifs historiques à connaître pour parvenir à un respect mutuel, la manière dont les problèmes de justice et de droits de l’homme jouent un rôle dans ce conflit, les motivations de la politique et des interventions du gouvernement américain tandis qu’il prétend être un « intermédiaire désintéressé » sur cette terre sacrée.
A ceux qui s’intéressent au conflit israélo-palestinien, cette série documentaire fournit des informations fondamentales difficiles à obtenir de la part des médias occidentaux traditionnels, et ils encouragent le dialogue dans le but d’agir sur le problème.
La série a commencé en février 2015 avec la diffusion publique du film d’Alice Rothchild et de Sharon Mullally, Voices Across the Divide (Des voix traversent la ligne de partage). Les projections ont continué presque chaque mois depuis. La série a été diffusée en ligne en mai 2020 et la première séance de Q&R a eu lieu en septembre 2020.
La séance du 16 février 2025 était co-sponsorisée par la Fondation Rachel Corrie pour la paix et la justice, et If Americans Knew (Si les Américains savaient). Dix-neuf organisations ont soutenu cette seule session incluant le Réseau pour la justice en Palestine de l’église presbytérienne des Etats-Unis, le Réseau Quaker Palestine-Israël, les Universalistes unitariens pour la justice au Moyen-Orient, le Réseau épiscopal Palestine-Israël pour la paix et la fraternité.
Les participants ont visionné le film Rooted in the West-Bank2, en préparation des réunions de groupes suivant la session de Q&R.
Ce long métrage, qui fut tourné sur une période de plus de vingt-cinq ans, est centré sur la famille Jaber. Leur vie est documentée pendant toute cette période tandis qu’Israël les déracine systématiquement de leurs terres et rend leur vie impossible. C’est l’un des films les plus éprouvant que j’aie pu voir. J’ai dû à plusieurs reprises mettre le film en pause pour me donner le temps d’intégrer ce que je voyais à l’écran. Je ne peux pas imaginer ce que peut être l’expérience vécue.
Bien que je suive de près les évènements en Palestine depuis le 7 octobre 2023, et régulièrement même avant cela, ce film m’a ouvert les yeux. Je n’avais jamais vu auparavant les « jeunes de collines » en action. C’est terrifiant et déchirant à la fois. La plupart d’entre nous ont déjà vu des cartes couvrant la période de 1948 à nous jours montrant la saisie progressive des terres palestiniennes par Israël, mais je n’en avais jamais été témoin en temps réel. Assister à ce processus fut une expérience viscérale effroyable.
Dans le même temps, le film célèbre la bonté humaine et le courage : les qualités de patience et de tolérance manifestées par la famille Jaber face au continuel harcèlement et à la destruction de leurs biens, tout comme le soutien et l’implication des militants du Comité israélien contre la démolition des habitations (ICAHD), expriment le meilleur de l’humanité.
J’ai ensuite participé à la séance de Q&R modérée par Mouin Rabbani (coéditeur du magazine en ligne Jadaliyya, chercheur, analyste et commentateur), avec la participation de trois intervenants : le réalisateur Bruno Sorrentino, spécialisé dans les documentaires longitudinaux, Jeff Halper, qui apparaît dans le film, anthropologue israélo-américain, auteur, conférencier, activiste politique et fondateur d’ICAHD, et Eid Suleman Hathaleen, artiste et militant pour les droits de l’homme, originaire de Umm al Khair, dont la maison a été détruite par l’IDF (les forces armées israéliennes).
Plus de 350 personnes ont pris part à la rencontre en ligne, et les échanges ont été très fournis. Les commentaires et les questions ont montré de manière flagrante un engagement profond des participants envers les sujets abordés et une sincère volonté d’élargir leurs connaissances.
Deux participants ont accepté que je les cite :
« Plus que tout autre, et j’en ai vu beaucoup, ce documentaire a provoqué en moi un sentiment d’impuissance devant l’incapacité absolue à faire quoi que ce soit pour stopper les abus puisqu’il n’y a personne vers qui se tourner pour demander de l’aide. Lorsque les colons qui avaient encerclé la maison des Jaber se sont mis à narguer la famille, j’ai été submergée par toute l’atrocité de la situation. » (Sherrill Hogan)
« Ce documentaire m’a convaincue qu’Israël est le plus grand pays terroriste au monde et que l’IDF est l’armée la plus vicieuse, la plus cruelle et la plus brutale qui soit. » (Minna)
Parmi les participants se trouvait un défenseur d’Israël. Les hôtes nous ont conseillé de ne pas engager le dialogue avec lui, cette personne identifiée comme un « troll » cherchant à détourner l’attention des échanges. J’ai découvert qu’il faisait partie de mon petit groupe de discussion et était bien connu des organisateurs. Notre groupe se réunissait chaque semaine pour échanger sur la Palestine ; il s’était présenté comme sioniste mais disait avoir été très choqué par ce qu’il avait vu dans le film. Bien qu’il ait déclaré que les « jeunes des collines » devraient être arrêtés et qu’il n’approuvait pas la destruction des maisons en Cisjordanie, il avait déclaré être favorable à la destruction et aux tueries en cours à Gaza. Sa position m’a donné un aperçu d’une mentalité que je ne comprends pas mais que j’imagine être partagée par beaucoup de sionistes. C’était la première fois que je parlais avec quelqu’un ayant ce regard sur les événements et j’ai réalisé à quel point il sera difficile de parvenir à un accord et à une solution juste.
Un autre participant de mon groupe, une activiste dans un vaste réseau d’églises dans le Minnesota, a déclaré qu’elle allait contacter tout son réseau et les inciter à se joindre au prochain évènement. C’est pour moi l’indication que beaucoup de réseaux de militants déjà actifs sont prêts à unir leurs forces pour des questions importantes.
Deux exemples de webinaires ultérieurs illustrent l’ampleur de l’engagement de la vie publique en ce moment :
Le 16 mars. Vivre avec le sionisme : Israël, Palestine et les Etats-Unis.
Des invités israéliens, palestiniens et américains ont discuté des conséquences du sionisme sur la vie des gens ordinaires en Terre sainte. L’événement était soutenu par 15 organisations d’activistes avec comme co-sponsors les Amis de Sabeel en Amérique du Nord et Voix juive pour la paix (de Boston).
Le 19 mars. Les femmes dans les zones de conflit.
Un appel aux actions de solidarité et de soutien au niveau mondial pour mettre fin à la violence et promouvoir la paix. Des intervenants de Biélorussie, du Cameroun, de la République démocratique du Congo, de Palestine, du Liban, du Mozambique, du Nigéria, de la Corée du Sud, du Soudan et de Syrie, ont partagé leurs histoires, illustrant les profonds impacts de la guerre sur les femmes et les enfants, et ont parlé des mesures prises pour atténuer ces effets. L’événement était soutenu par 34 organisations militantes et par les sponsors Monde au-delà de la guerre, le Réseau antiraciste sud, le Bureau international de la paix, la Convention pour le panafricanisme et le progrès, et Code Pink.
1 – www.voicesfromtheholyland.org
2 – Enraciné en Cisjordanie : https://youtu.be/xhXIYns7ZeM?si=c-ekmJxolhhrJIBo
Etats-Unis
Auteur : Sabina Qureshi, collaboratrice de Share International basée à Edmonton (Canada).
Thématiques :
Rubrique : De nos correspondants ()
