Partage international no 314 – octobre 2014
Interview de Charlie Mayhew par Jason Francis
Le Tusk Trust est une ONG britannique fondée en 1990 qui se consacre à la protection de la faune africaine. Charlie Mayhew, son directeur exécutif, a reçu en 2005 le prix MBE (Excellentissime ordre de l’Empire britannique) des mains de la reine Elisabeth II. Jason Francis s’est entretenu avec Charlie Mayhew pour Partage international.
Partage international : Quelles sont les principales menaces auxquelles fait face la faune africaine aujourd’hui ?
Charlie Mayhew : Certainement le braconnage des éléphants, des rhinos, et des lions. On estime à 25 000 le nombre d’éléphants tués en 2013 pour leur ivoire. Rien qu’en Afrique du Sud, 1 000 rhinos ont été abattus. Ces comportements criminels, alimentés par la demande asiatique d’objets en ivoire, sont le fait de groupes de braconniers organisés impitoyables et d’organisations terroristes qui ont porté ce problème à un niveau encore jamais atteint.
Une autre menace est l’explosion démographique qui entraîne un besoin croissant de terres arables. La faune voit ainsi son habitat se réduire de façon importante – en particulier pour les grandes espèces comme l’éléphant, qui ont besoin de vastes étendues de terres.
PI. Que font les gouvernements africains contre le braconnage ?
CM. L’Afrique est constituée de nombreux pays, qui agissent avec plus ou moins de succès. Le Kenya par exemple a récemment mis en place un plan de protection et de gestion de la faune qui a considérablement augmenté les sanctions et les amendes infligées aux braconniers ou à ceux qui revendent les produits issus du braconnage. Nous réclamions cela depuis longtemps parce que, jusqu’à récemment, les peines n’avaient rien de dissuasif. Nous devons maintenir la pression sur les gouvernements pour qu’ils fassent évoluer leur législation dans ce sens. Nous investissons aussi beaucoup d’argent pour intensifier les patrouilles de gardes anti-braconnage sur le terrain, et pour recruter, former et équiper ces gardes, y compris avec des avions, des équipements radio, des uniformes, etc.
Mais le plus important est certainement d’agir au sein même des pays consommateurs, notamment la Chine et l’Extrême-Orient, avec des campagnes de sensibilisation et d’éducation pour réduire la demande d’ivoire. On doit dire aux consommateurs que le commerce de l’ivoire décime la faune sauvage en Afrique et constitue un sabotage économique de nombreux pays d’Afrique australe qui vivent du tourisme. Le tourisme représente 12 % du PIB du Kenya, environ 3,5 milliards de dollars par an.
L’impact du Tusk Trust en Afrique
PI. Combien avez-vous de programmes en Afrique ?
CM. Le Tusk Trust soutient environ 50 projets et initiatives dans 18 pays. Environ un tiers des fonds que nous investissons sont des bourses d’études. Un autre tiers est investi dans des programmes locaux de conservation et de développement durable, qui comprennent des programmes de gestion de l’eau, des cliniques et d’autres projets de ce genre. L’idée est de toujours impliquer directement les populations locales.
Sur le plan éducatif, nous finançons la rénovation et la construction d’écoles primaires et secondaires, ainsi que des centres d’éducation à l’environnement souvent situés en bordure même des réserves. Ces centres dispensent des cours à de jeunes enfants qui parfois, n’ont jamais vu d’animaux sauvages. Nous leur montrons le lien entre la protection de la nature et la subsistance économique de leurs familles.
Sensibiliser les populations locales
PI. Vous promouvez la « gestion participative des forêts ». De quoi s’agit-il ?
CM. La gestion participative des forêts s’applique à des zones forestières où vivent d’importantes communautés. Ces gens ont toujours tiré leurs moyens de subsistance de la forêt. Il faut donc gérer la forêt en totale collaboration avec eux. Les sensibiliser, être à leur écoute, comprendre leurs besoins, et trouver ensemble des moyens d’assurer la permanence à long terme de ces forêts pour le bénéfice de tous.
PI. Et qu’est-ce que le « coaching pour la préservation » ?
CM. Le coaching pour la préservation est une initiative très intéressante qui a démarré au Botswana et se développe maintenant en Afrique du Sud. On utilise le sport – ici, le football – pour éduquer les enfants à l’écologie et à la préservation des écosystèmes, mais aussi à la santé et au développement de la confiance en soi.
Pour vous donner un exemple, dans une équipe de foot vous pouvez être attaquant ou défenseur, selon vos qualités personnelles. Eh bien on apprend aux enfants que dans la nature c’est la même chose : certaines espèces jouent en attaque et d’autres en défense. C’est ainsi qu’elles peuvent survivre. On a élaboré une série de jeux et d’exercices qui communiquent ce genre de messages.
PI. Parlez-nous de votre participation au programme éducatif de Lewa au Kenya.
CM. C’est un des premiers programmes auxquels nous ayons participé. Il soutient actuellement 18 écoles au sein de la réserve du Lewa. Une grande partie du personnel de la réserve provient de ces communautés. Tusk Trust a aidé au financement de ces écoles. Nous construisons ici une école secondaire, là une bibliothèque, ailleurs un réfectoire ou de nouvelles salles de classe. L’objectif est d’améliorer l’état des bâtiments scolaires pour ces communautés très pauvres du nord du Kenya. Et bien sûr, dans ces écoles, on parle de préservation de la nature. Les écoliers et leurs parents savent que si leur école est aidée, c’est grâce aux actions de préservation mises en place par la réserve de Lewa. Ce genre de programme entraîne une forte participation des populations et génère chez eux beaucoup de bonne volonté. C’est très positif.
Une approche globale
PI. Expliquez-nous comment la protection de l’environnement, le développement local et les programmes éducatifs participent à la réduction de la pauvreté ?
CM. La protection de l’environnement et de la faune est étroitement liée au développement des communautés locales. La seule façon de préserver de nombreuses espèces de la faune africaine aujourd’hui, et leur habitat, c’est de démontrer aux peuples qui vivent à leur contact qu’ils peuvent tirer de réels avantages financiers de cette protection. La conservation est un outil de lutte contre la pauvreté. Et l’éducation est un outil puissant de la conservation.
Voilà ce que nous essayons de réaliser : une complémentarité entre les programmes de développement communautaire, d’éducation et de protection de la faune. Le meilleur exemple en est le nord du Kenya. Nous y travaillons avec un groupe appelé le Northern Rangelands Trust. Depuis dix ans, ils travaillent sur le terrain et ont créé plus de vingt parcs gérés par les communautés locales. Deux cent cinquante mille personnes sont concernées et perçoivent des revenus de ces réserves, revenus générés par l’écotourisme, mais provenant aussi d’entreprises qui travaillent dans le domaine de la conservation. Nous avons organisé des formations à l’élevage et à la commercialisation du bétail destinées aux femmes afin d’améliorer la qualité du bétail. Cela leur permet d’augmenter la valeur des vaches et donc de gagner plus d’argent. Il y a comme ça beaucoup de mesures et d’initiatives que nous avons prises qui ont augmenté considérablement les revenus de ces populations rurales très pauvres.
PI. Qu’est-ce le programme PACE (Pan African Conservation Education) ?
CM. PACE est un programme d’éducation à l’environnement. Des collègues et moi l’avons créé il y a quelques années parce qu’en voyageant à travers l’Afrique pour visiter nos projets, nous avons rencontré beaucoup de gens qui devaient faire face au quotidien à un grand nombre de problèmes allant du manque d’électricité, d’eau potable, jusqu’à des conflits touchant à la faune sauvage ou l’érosion des sols. Et de temps en temps, nous tombions sur des populations qui avaient trouvé une idée géniale pour résoudre l’un ou l’autre de ces problèmes. Pourtant, à quelques kilomètres de là, d’autres populations continuaient à lutter face à ces mêmes problèmes sans avoir la moindre solution.
Nous avons donc commencé à collecter du Nord au Sud de l’Afrique les meilleurs exemples de solutions apportées à tout un tas de problèmes quotidiens simples. On a envoyé une équipe pour filmer ces initiatives et on a pu produire toute une série de documentaires éducatifs. On a aussi publié un livre intitulé Africa Our Home (L’Afrique, notre maison) que l’on a intégré à un kit éducatif. Ce kit comprend des films, des livres et des manuels destinés aux enseignants et aux formateurs. Nous avons distribué ce kit dans 26 pays, et touché ainsi plus de 400 000 enfants.
PI. Comment voyez-vous le futur de l’Afrique ?
CM. Pour défendre l’environnement, il faut être optimiste. Personnellement je suis un éternel optimiste. Je vois beaucoup d’initiatives très positives, comme celles que je viens de mentionner. Beaucoup des projets que nous soutenons obtiennent des résultats formidables. Globalement, bien sûr, il y a encore beaucoup à faire, en particulier pour satisfaire la demande croissante de terres arables rendues nécessaires par l’explosion démographique. C’est un gros défi.
Mais nous devons faire en sorte que la faune sauvage soit considérée comme une ressource économique précieuse pour ces pays qui possèdent un tel patrimoine exceptionnel.
En ce qui me concerne, je pense que nous ne pouvons pas être la génération qui permettra la disparition d’espèces emblématiques comme l’éléphant, le rhinocéros ou le lion. Tous les pays du monde sont co-responsables et doivent s’allier pour remédier à ce problème. Je pense que nous y arriverons.
Plus d’informations sur : www.tusk.org et www.nrt-kenya.org
Auteur : Jason Francis, collaborateur de Share International basé dans le Massachusetts (Etats-Unis).
Thématiques : environnement
Rubrique : Entretien ()
