Partage international no 86 – octobre 1995
Interview de Graca Machel par Monte Leach
Graca Machel a acquis une notoriété intenationale grâce à son dévouement à l’éducation du peuple du Mozambique et à ses efforts en faveur des enfants de son pays déchiré par la guerre. En tant que ministre de l’Education entre 1975 et 1989, Mme Machel a travaillé à la réalisation de l’objectif du gouvernement : une éducation généralisée pour tout le peuple du Mozambique. En dix ans (de 1975 à 1985), le nombre d’élèves inscrits dans les établissements primaires et secondaires est passé de 40 % des enfants en âge scolaire, à plus de 90 % pour les garçons et à plus de 75 % pour les filles. Mais l’interminable guerre civile du Mozambique a eu pour résultat le déplacement de 2,4 millions de personnes, 250 000 orphelins, et la destruction de la majorité des écoles et des établissements de soins.
Pendant la guerre, Mme Machel a travaillé inlassablement pour la paix et la réconciliation. Avec la fin du conflit, ses efforts s’étendent maintenant à la reconstruction et au développement nationaux. Elle est présidente de la Fondation pour le développement communautaire et de l’Organisation nationale des enfants du Mozambique, qui aide à placer les orphelins dans des foyers ruraux, tout en renforçant le rôle de la famille et de la communauté dans le processus de guérison.
A l’échelle internationale, Graca Machel travaille conjointement avec l’Unicef et l’Unesco. En décembre 1993, le Secrétaire général des Nations unies l’a nommée responsable de l’Etude de l’impact des conflits armés sur les enfants.
Mme Machel a déclaré : « J’accepte de diriger cette étude, car elle permettra enfin de placer les problèmes de l’enfant et de la guerre au cœur des débats sur la politique et le développement. La tolérance de la société en ce qui concerne la situation de l’enfant affecté par le conflit armé, et en fait envers une culture de la violence, reflète la profondeur de ce que je considère comme une crise morale des valeurs humaines. »
Partage International : Pourriez-vous nous parler de cette « crise morale des valeurs humaines » que vous mentionnez ?
Graca Machel : Lorsque j’ai commencé à m’impliquer dans les problèmes de l’enfance, il a fallu que je me pose maintes questions. J’ai voulu comprendre pourquoi nous en sommes arrivés à une situation où, au lieu de pouvoir donner ce qu’il y a de mieux à nos enfants, comme le feraient n’importe quels parents, nous sommes incapables d’enseigner ces valeurs à l’échelle mondiale et de développer chez les enfants ces attitudes que nous aimerions que nos propres enfants possèdent.
Laissez-moi vous donner un exemple. Dans de nombreux pays, un nombre croissant d’enfants sont marginalisés par rapport aux institutions sociales et même par rapport aux familles. La plupart des enfants des rues ont leurs parents vivants. Dans certains cas, il ne s’agit pas seulement d’un problème indigence, mais d’enfants qui se rebellent contre des familles qui, matériellement, pourraient s’occuper d’eux.
Un autre exemple. Des enfants sont délibérément visés dans des situations de conflit armés. Le comportement naturels des êtres humains est de protéger les enfants. Avant de tenter de protéger les adultes, avant de tenter de protéger les biens, la première chose à faire devrait être de protéger les enfants. Mais aujourd’hui, la plupart des conflits se décident contre les enfants.
C’est pourquoi je soulève la question des valeurs morales. Comment pouvons-nous avoir des sociétés qui visent les enfants de propos délibéré, qui les tuent, les torturent, les intègrent même au processus de destruction, comme cela s’est produit au Rwanda et au Mozambique. Ils prennent des enfants de 8, 9, 10, 11 ans, les entraînent, parfois les droguent, comme ce fut le cas au Mozambique, et les envoient commettre des atrocités dans les villages. Pourquoi cela ? Comment est-il possible que des gens puissent transformer des enfants en criminels ? Pourquoi des chefs décident-ils d’établir leur puissance et comment peuvent-ils, soit conserver, soit acquérir le pouvoir en pénalisant des femmes et des enfants ?
PI. Vous estimez que dans certains cas une telle attitude a pour objectif soit d’acquérir le pouvoir soit de s’y maintenir ?
GM. Parfois il s’agit du pouvoir, parfois il y a derrière cela des intérêts économiques. Je comprends qu’il puisse y avoir des conflits dans les sociétés, mais les conflits armés sont inutiles. Il existe d’autres façons de les résoudre. C’est contre cela que nous devons faire campagne.
PI. Pourquoi à votre avis cette crise morale se produit-elle maintenant ?
GM. Il y a un changement dans les schémas traditionnels du conflit. Dans les conflits dits conventionnels entre Etats, deux armées affrontent. Il est vrai que femmes et enfants en ont toujours été victimes, car ils sont pris entre deux feux. Dans les schémas du conflit actuel, on les inclut à dessein comme cible militaire. Vous trouverez des gouvernements pour s’entretenir des problèmes touchant aux droits de l’enfant. Mais quant ils doivent résoudre un problème, ils n’hésitent pas à incorporer des enfants de 13 et 14 ans dans les rangs de leurs armées. Même des pays qui ont ratifié la Convention sur les droits de l’enfant peuvent parallèlement soumettre des enfants à un entraînement en vue de tuer. Ils ne permettraient pas à ces enfants de voter car ils les jugent trop jeunes et trop « irresponsables » pour prendre des décisions, mais ils les trouvent aptes à tuer et être tués. N’est-ce pas là un problème de valeurs morales ?
PI. Oui, c’est aussi de l’hypocrisie.
GM. C’est exactement le problème que j’essaie de soulever.
PI. Pourquoi, selon vous, se serviraient-ils des enfants comme combattants ou les cibleraient-ils comme victimes ?
GM. Il y a de nombreuses raisons à cela. Nous ne sommes qu’au début de cette étude, aussi ne suis-je pas encore à même de décrire clairement ce qu’elles sont. Mais pour ne mentionner que quelques cas, on affirme que les enfants peuvent être entraînés à faire n’importe quoi, parce qu’ils sont jeunes et ne font pas encore clairement la distinction entre le bien et le mal, et que pour cette raison, ils peuvent être manipulés très facilement. On peut leur faire accomplir ce qu’un adulte hésiterait à faire ou même refuserait parfois de faire. C’est un des problèmes.
Par ailleurs, en ce qui concerne le Rwanda, par exemple, il y eut des cas d’enfants ciblés, surtout des garçons. Ils furent tués parce qu’ils appartenaient à l’autre groupe ethnique. C’était une façon d’éliminer l’ennemi, non seulement ce jour-là, mais pour l’avenir.
PI. Comment changer cette situation ?
GM. Au stade actuel, l’interrogation demeure. C’est la question que nous devons nous poser.
La violence de la pauvreté
PI. Considérez-vous qu’une partie de cette crise morale implique non seulement des individus qui participent au conflit, mais également ceux qui lui permettent de se développer et de se poursuivre ? Grâce à la télévision, toute la planète a vu quotidiennement des images du Rwanda. C’est une question de prise de responsabilité. Cela fait-il aussi partie de la crise des valeurs morales ?
GM. Je le crois. On dit que le monde d’aujourd’hui est un village planétaire. Les événements qui se déroulent au Rwanda ne sont pas isolés de ce qui se passe partout ailleurs. Les gens savaient que, si l’on ne prenait pas des mesures au Rwanda, cela se terminerait par un génocide. Ils étaient informés et avaient des indications très claires à ce sujet. Ils n’ont pas agi à temps, y compris les Nations unies. Il y a des pays qui savaient ce qui se passait et certains ont aidé à ce que cela se produise. Ils ont aidé aux entraînements militaires, en sachant ce qu’ils faisaient. Maintenant, chacun est conscient du fait que, si l’on ne prend pas des mesures énergiques, le Burundi finira par se retrouver dans la même situation. Ce n’est pas un secret. Mais je ne suis pas sûr que nous nous soyons suffisamment investis diplomatiquement au Burundi, pour nous assurer que ce qui s’est passé au Rwanda ne s’y produise pas.
PI. Il y a aussi ce problème majeur : on laisse se produire la violence de la pauvreté, non seulement dans les pays en voie de développement, mais également contre les enfants du monde entier. S’agit-il aussi d’une question de valeurs morales ?
GM. Vous pouvez le constater même aux Etats-Unis. Dans la plupart des villes de cette nation, l’une des plus riches du monde, il y a des enfants qui vivent comme au Mozambique ou dans d’autres pays pauvres, déchirés par la guerre. Je me demande s’il existe un plan d’action très concret pour éviter l’escalade de telles situations. Nous pouvons discuter de n’importe quel sujet, mais les actes sont autrement plus importants. Des millions d’enfants souffrent inutilement, même aux Etats-Unis qui ont tant de ressources. Qu’est-ce qui ne va pas ? Qu’est-ce qui ne va pas ?
PI. Que répondez-vous à cela ?
GM. Je préfère ne pas y répondre maintenant. Je pose cette question et j’aimerais que chacun y songe et se pose à son tour cette question : Qu’est-ce qui ne va pas ?
PI. Cette situation existe non seulement aux Etats-Unis, mais aussi sur toute la planète. Il y a suffisamment de ressources pour faire face aux besoins de tout le monde, si seulement nous pouvions partager.
GM. Un nombre très réduit de personnes profite de la richesse mondiale, alors qu’une majorité croissante vit dans des conditions inacceptables, bien que notre planète produise assez pour que nous vivions tous dans la dignité. C’est le statu quo qui permet cela et nous n’avons pas été capables d’y ouvrir une brèche. Nous avons des entretiens, des discussions, nous écrivons de beaux discours, affirmons de beaux principes. Mais finalement, même si nous n’en sommes plus au même stade, nous n’avons pas accompli les démarches nécessaires pour effectuer le grand changement. Pas encore. Quand avons-nous commencé à parler à l’ONU du nouvel ordre économique mondial ? Qu’est-ce qui a changé depuis lors ?
PI. Peu de choses.
GM. Ceux qui sont chargés de prendre des décisions se réunissent et discutent de ces questions chaque année. Mais ils n’ont pas été capables d’ouvrir une brèche.
PI. Il y a cependant quelques progrès. D’après le Rapport sur l’état des enfants du monde de l’Unicef, certains pays avancent dans la réalisation de leurs objectifs en faveur des enfants.
GM. C’est vrai. Il y a un certain changement. Mais opérons-nous les modifications nécessaires à l’échelle planétaire ? Finalement, il nous faut reconnaître que nous avons encore des millions d’enfants qui meurent de maladies que nous pourrions prévenir. Et cela ne coûterait pas très cher d’empêcher ces décès. Mais nous éprouvons de la difficulté à débloquer les ressources en vue de répondre aux besoins fondamentaux de l’enfant. Pour maintes raisons, cela ne devrait pas être difficile, mais c’est bien le cas. Pourquoi ? je ne le sais pas.
PI. Vous avez déclaré que vous aviez décidé de travailler sur cette Etude sur les enfants dans les conflits armés parce que vous estimiez qu’elle pouvait amener certaines questions à occuper le devant de la scène.
GM. Oui. Les enfants peuvent être à l’origine d’un consensus. Si vous vous mettez à mentionner beaucoup d’autres questions, les gens peuvent facilement être en désaccord. Mais les enfants peuvent amener des individus issus de milieux sociaux différents, ayant des perspectives et des intérêts divers, à s’entendre. Il est très difficile de trouver quelqu’un qui vous dise : « Je déteste les enfants. » La plupart des gens aiment les enfants. Ils ne peuvent s’empêcher d’être émus lorsqu’ils voient un enfant souffrir. Les enfants peuvent être une chance de rapprochement pour nous. C’est pourquoi je crois que faire campagne à ce sujet en vaut la peine. Je suis assez modeste pour savoir que, personnellement, je ne peux pas grand chose. Mais l’étude rassemble nombre de personnalités éminentes, tel que Desmond Tutu. Il est Africain, mais aussi citoyen du monde. C’est le genre de personne qui peut aider à établir un consensus sur la question des enfants.
PI. Et pas seulement sur la question des enfants et la guerre, mais aussi sur des questions plus vastes.
GM. Mon mandat concerne les enfants dans la guerre, mais étant donné que nous abordons les valeurs humaines, les enfants ne sont pas les seuls à être impliqués. Il y a aussi les problèmes plus vastes de paix et de développement. Nous n’allons pas nous écarter de notre mandat, mais nous allons le rattacher à des questions plus vastes.
PI. Pensez-vous que nous puissions changer cette situation de pauvreté et de violence envers les enfants ?
GM. Comme me l’a dit une femme lorsque j’étais au Rwanda : « La guerre au Rwanda, c’est la guerre du cœur1. » C’est une guerre du cœur, et qui doit être guérie par le cœur. Et c’est vrai pour tant d’autres choses, y compris la pauvreté et la violence envers les enfants. La solution se trouve tout au fond du cœur de chacun.
1 En français dans le texte.
